29 septembre 2016 | Revue > >

Entre la masse et la meute 

Brèves considérations critiques sur le Printemps 2015

Benoit Coutu

Après la tragédie, la farce? C’est cette boutade de Marx, à propos de la répétition de l’histoire selon Hegel, qui nous est venue à l’esprit alors que nous regardions, de loin[1], les évènements entourant le Printemps 2015, cette tentative paradoxale de reproduire tout en voulant s’en distancier le mouvement social du printemps 2012. Quoiqu’il en soit, quiconque lit les commentaires et lettres d’opinion publiés dans divers médias francophones québécois durant cette période, serait frappé par le retrait affirmé du soutien qu’une partie de la population octroyait au mouvement étudiant en 2012, d’autant que ce retrait s’accompagna généralement d’un silence, sinon d’un appui tacite, face à la répression desdits contestataires, et ce, jusqu’au sein même de l’université. À ce constat se juxtapose la difficulté du mouvement étudiant à être cohérent, entre autres en raison de tensions internes, donnant ainsi l’impression d’être un mouvement incapable d’unité et d’imposer une direction quelconque. Ces renversements sont selon nous une illustration d’une coupure entre 2015 et la période précédente, et cette rupture nous interroge : d’un côté, nous avons une population qui retourne sa veste, en si peu de temps, soit trois ans après le mouvement social de 2012, alors que nous nous retrouvons dans le même contexte d’austérité et face au même parti politique à la tête de l’État ; de l’autre, nous avons un mouvement qui s’effrite graduellement mais rapidement alors qu’il avait pourtant obtenu une certaine légitimité et une expérience certaine pendant les évènements du « printemps érable » de 2012.

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette déconfiture. L’argument le plus entendu est que la bannière de la lutte « contre l’austérité et les hydrocarbures » était trop abstraite pour que s’y raccrochent des individus aux prises avec leur problématique particulière. Par ailleurs, comparativement à 2012, les associations étudiantes étaient peu préparées, et la tournure des évènements a fait qu’elles se sont retrouvées à la traîne des syndicats, pour ensuite tomber dans le panneau du slogan de la « grève sociale », lequel n’était qu’une stratégie de négociation syndicale. D’un autre côté, ont joué un rôle dans la démobilisation des troupes la fatigue des grèves étudiant.e.s, la volonté d’une part des étudiant.e.s d’avoir une session complète sans levée de cours, voire une remise en question de la grève en général comme action efficace de contestation sociale, sentiment accentué par les contradictions du mouvement étudiant dans ses aspects procéduraux[2]. Parallèlement, certaines personnes ont accusé l’horizontalisme et le spontanéisme du corps dirigeant du mouvement, qui selon elles l’aurait empêché de s’organiser adéquatement et de diriger les forces vives vers un but précis et commun. Enfin, lorsqu’on le leur demande, nombre de d’étudiant.e.s et de non étudiant.e.s mentionnent la très forte répression policière comme obstacle à leur participation aux différents actes de contestation, et il y a sûrement bien d’autres raisons encore.

Toutefois, au-delà de la justesse de ces explications, nous pensons qu’il serait intéressant d’explorer une autre piste pour expliquer la défaite du mouvement autoproclamé « Printemps 2015 ». Il s’agit donc d’un essai qui s’interroge, sous un autre angle, sur ce qui s’est passé, ou non, entre 2012 et 2015, pour que la situation se renverse ainsi. Pour tenter de répondre à cette question, cette réflexion est construite en trois temps. Nous commencerons par une récapitulation de certains éléments contextuels qui doivent être pris en compte, selon nous, afin de comprendre – du moins tenter d’expliquer – la débandade de 2015. Ensuite, cette prise en compte exige d’interroger la société de masse comme condition de la réception du message des étudiant.e.s. Enfin, nous discuterons de l’iconographie choisie pour représenter les étudiant.e.s en lutte, celle de la meute de loups. C’est donc à une présentation plus exploratoire car spéculative qu’à une analyse exhaustive que nous vous convions.

 

Les renversements

Lorsque l’on observe en rétrospective le Printemps 2015, nous pourrions avoir comme première impression d’assister à une représentation d’un mauvais film de David Lynch, d’une telle façon que 2015 semble se replier sur 2012. Il faut donc commencer par interroger ce « pli », cette période de trois ans séparant les deux évènements, et qui semble être cruciale à la compréhension du recul de 2015. Quels sont les éléments contextuels, ou conditions objectives d’arrière-plan, qui ont modulé la réception du message des étudiants et la réaction de la population? Répondre à cette question implique de relever quelques continuités et discontinuités entre 2012 et 2015.

En pleine effervescence du « Printemps érable », le gouvernement libéral du Québec, à l’époque sous la direction de Jean Charest, décide de lancer des élections. Le Parti québécois les gagne et réalise sa promesse de tenir un sommet sur l’enseignement supérieur dans les mois qui suivent. Le résultat connu d’avance fut l’indexation des frais de scolarité, ce qui fut un signe, pour beaucoup, de l’échec du mouvement étudiant de 2012[3]. Pendant ces états généraux, la parole des étudiants fut noyée dans la masse des participants, et nous avons assisté à une dure répression policière de la contestation. Cette répression a établi un élément de continuité entre le P.Q. et son prédécesseur libéral, ce qui a laissé pantois les étudiant.e.s qui s’attendaient plutôt à une ouverture d’esprit de la part d’un parti politique ayant, élections obligent, publiquement affiché sa sympathie pour leur cause. Fort du succès de cette chronique de l’indexation annoncée, le PQ passa par la suite à son projet de Charte des valeurs et le court règne de ce parti à la tête du gouvernement se fit sous l’égide de cette idée mal ficelée qui le mena à sa défaite électorale. Le retour au pouvoir du Parti libéral en l’an de grâce 2014, sous la couronne de Philippe Couillard, a définitivement clos le chapitre du Printemps érable et ses velléités socialisantes et progressistes. L’après-crise 2012 s’est déroulée comme si, finalement, rien ne s’était réellement passé pendant la dizaine de mois précédente. Elle représente in fine une pilule amère difficile à avaler, qui aura un fort effet sur la psychologie collective et qui en a démotivé plus d’un. Dur retour à la réalité…

En 2012, la population québécoise ne voulait plus du statu quo en vigueur sous le gouvernement Charest ; elle exigeait du « changement », ce mot magique, et pensait d’ailleurs en voir des signes annonciateurs dans la mise sur pied de la commission Charbonneau et l’élection du Parti Québécois. Mais par une ruse de l’histoire, c’est le néo-conservatisme de Couillard qui est venu propulser ce changement tant espéré. En effet, alors que le programme néolibéral de l’ère Charest battait de l’aile et ressortit nettement affaibli de la crise de 2012, le néo-conservatisme du « changement », en tant que noyau utopique de l’idéologie du capitalisme néolibéral, a agi comme supplément moral venant remettre sur les rails le projet néolibéral  de « reconstruction » de la société québécoise, d’autant plus que le Parti Libéral fut élu majoritaire et ce, malgré le fait qu’il avait annoncé son programme d’austérité durant la campagne électorale[4]. Le soudain ralliement du plus grand nombre autour du régime Couillard, tout en ayant pour effet de redoubler la légitimité de celui-ci, lui permit d’imposer son autorité d’une telle façon que, devant l’annonce des coupures dans le cadre des mesures d’austérité, plusieurs se sont découverts nostalgiques du bon vieux PLQ de Charest, accusant alors le gouvernement Couillard d’être plus néoconservateur que son néolibéral prédécesseur, en plus d’être un fervent fédéraliste. Et encore, avec le triumvirat de médecins à la tête du gouvernement, d’aucuns parlaient alors de « médicocratie », ce qui est une manifestation sublime de la bio-thanato-politique en vigueur…

Ce qui importe surtout est qu’au cours de cette transition entre les deux règnes libéraux, nous avons assisté à la naissance et à la fin d’un mouvement social qui s’inscrivait dans un clivage gauche/droite. Du moins, le Printemps érable avait-t-il réanimé cette opposition constitutive du champ politique, et obligé la société québécoise à se positionner selon ce clivage, malgré les tentatives de dépolitisation qui fusèrent de toute part, en amont avec la qualification de la grève comme un boycott et en aval par la techno-judiciarisation du conflit sous forme d’injonctions. Au plus fort de la crise de 2012, même le ministre des Finances sous Charest reconnaissait, d’une certaine façon, cette donne politique, lorsqu’il accusait le mouvement étudiant d’être empreint d’une idéologie marxiste, anarchisante et anticapitaliste. Tout le contraire de sa propre idéologie politique.

A contrario, en 2015, et nous le rappelons, suite au passage du PQ à la tête du gouvernement du Québec, ce discours public va être reconfiguré autour de la question identitaire, conséquence du débat sur la charte des valeurs. Ce passage d’un clivage gauche/droite à un champ politique structuré autour de la polarisation identitaire a modifié les conditions d’arrière-plan à partir desquelles pouvaient émerger, ou non, un espace et un discours politiques au sein desquels pouvaient être pensées et réalisées une mise en récit de la critique sociale et une mise en scène du dissensus politique. La situation anomique qui en émana fut accentuée avec l’élection du Parti Libéral. En effet, le discours identitaire, qui s’est substitué au conflit politique précédent, va lui-même être remplacé par le discours économique et managérial de l’austérité. Cela a eu pour résultat de placer les syndicats et leurs intérêts corporatifs de gestionnaires de main-d’œuvre sur le devant de la scène, tout en reléguant le mouvement étudiant dans les coulisses de la contestation sociale. Et après avoir été une première fois dépolitisé de l’intérieur, si nous pouvons nous exprimer ainsi, la force policière – aussi bien la « force de police » que la « police » au sens de Jacques Rancière – est venue opérer la forclusion de l’espace politique de l’extérieur. Le champ des possibles, progressiste ou révolutionnaire, s’est alors refermé.

 

La société de masse

Ces premières considérations sur ce qui s’est passé entre 2012 et 2015 demandent de revisiter le concept de société de masse et ce, pour deux raisons. Premièrement, il nous semble que la population a suivi, du moins au début, le gouvernement libéral sans que celui-ci « manipule » les masses dites « aliénées ». Bref, nous postulons d’emblée qu’une partie de la population a accepté de son propre chef le programme de restructuration socioéconomique promulgué par le gouvernement libéral. Deuxièmement, parce que, suite aux conditions objectives présentées précédemment, le concept de société de masse pose nécessairement la question de la psychologie collective à partir desquelles il est possible de spéculer sur les raisons du retrait de la sympathie envers le mouvement étudiant de 2015.

Selon C.W. Mills, la société de masse est autant un mode d’appartenance qu’un type d’organisation sociale[5]. Pour que l’élite puisse asseoir son pouvoir et opérer ses programmes contre-productifs et antisociaux, elle doit être supportée par les masses. La société de masse est donc la base de ce que Mills nomme « l’élite au pouvoir ». C’est ainsi qu’il présente comment historiquement, et dans le cas particulier des États-Unis, le public, ce « monde en lui-même, qui est commun à      tous » et qu’il associe à la discussion politique, se transforma en une masse dépolitisée et, ce faisant, généralisa à l’ensemble de la société américaine l’esprit conservateur de l’élite. Et c’est bien une leçon de l’histoire trop souvent oubliée que les masses sont par nature conservatrices. Car pour Mills, comme pour Arendt en son temps, la société de masse résulte de l’absorption des groupes sociaux dans une « société unique », perçue comme un « métabolisme » auquel les individus cherchent à s’adapter selon une intégration par le bas. La récompense de cette performance d’adaptation-intégration réussie est l’autonomie[6], et à notre époque de mobilisation permanente par une sur-sollicitation financière et bureaucratique, affective et morale, ne pas être dérangé apparaît effectivement comme un droit[7]. Ce faisant, réduisant « le social au privé » et remplaçant « l’action par le     comportement », cette société tend alors au conformisme[8]. Dans ce cadre, le « commun », loin d’être une praxis instituante[9], est réduit à la somme des comportements communs face auxquels tous se voient obligés de se conformer « dans leur différence[10] ».

Siegfried Kracauer nous rappelle pertinemment que la transformation de la population en masse se fait « dans une sous-culture qui anéantit le désir de soulèvement, la conscience politique collective », ce qui mène à « une disparition des horizons communs dans une réalité de plus en plus fractale et différenciée, constituée de parcelles d’évènements aléatoires dont la masse ne voit pas de continuités signifiantes »[11]. Cette réalité fragmentée est bien celle de la « classe moyenne ». Pour ses collègues de Francfort Theodor Adorno et Erich Fromm, les seuls éléments de continuité dans la société de masse ne peuvent devenir effectivement des signifiants qu’au travers des identifications individuelles à l’autorité[12]. C’est ainsi qu’Adorno, à partir de Freud, réfléchit aux mécanismes constitutifs, internes et externes, de la masse : « Quel est le principe unificateur » des individus en une masse, se demande-t-il. La réponse quasi-spontanée qui vient à la majorité des gens est la manipulation, bien sûr.

Mais, pour Adorno, comme pour les tenants de la dominant ideology thesis[13], la manipulation idéologique et instrumentale est un critère insuffisant en lui-même pour expliquer cette fusion en une masse dans un contexte autoritaire. Une des réponses qu’il apporte, et pour le dire dans les mots de Fischbach, est que dans la masse les individus deviennent prisonniers de leur subjectivité, de leur « propre expérience singulière », ce qui installe une déliaison permanente avec la réalité et une distanciation entre les individus et la société[14], incapable de relier leur biographie personnelle avec l’histoire vivante de leur société[15]. Devenu un « signifiant  vide », l’individu tend alors à s’identifier à l’autorité parce que la soumission à l’autorité qui accompagne cette identification lui donne le sentiment d’être l’autorité[16]. Cette personnification par participation permettrait alors à un idéalisme narcissique de se déployer dans le monde, réduisant par le fait même celui-ci à « son monde ». Au travers de ce processus donc, renchéri Adorno, les individus ne font pas que s’identifier, ils participent, ils performent cette identification ; ils la mettent en acte, entre autres, au travers d’un « égalitarisme répressif », lequel accentue la pression à la conformité, puisque les contraintes vécues par un individu le poussent à réprimer les libertés de ses congénères, assurant ainsi une cohérence d’ensemble au groupe sans que le recours à une manipulation autoritaire provenant de l’extérieur soit nécessaire. De ce phénomène de nivellement émanerait alors une justice sociale fondée sur le contrôle réciproque. De plus, si nous considérons que la société de masse est chapeautée par un capitalisme monopolistique ou oligopolistique, et que dans ce cadre l’unité entre les dominants et les dominés se forme sur le mode libidinal de la marchandise, c’est la jouissance qui devient productive et c’est elle qui est paradoxalement conservatrice puisque relevant d’une injonction normative[17]. Et Adorno d’ajouter qu’en contexte autoritaire, même rire des chefs et détourner les slogans fait partie de l’intériorisation psychologique de l’autorité[18]. Le Québec n’est pas l’école de l’humour pour rien…

 

Du carré rouge aux loups

Avec une telle description critique de la société de masse, nous pouvons nous demander si l’iconographie du loup, utilisée pour symboliser le mouvement de grève (symbole que nous avons retrouvé sur de nombreuses affiches placardées du centre-ville de Montréal jusque dans des quartiers limitrophes tels qu’Hochelaga-Maisonneuve et Rosemont), ne s’impose pas en miroir de celle-ci, comme les deux faces de la même médaille, la meute et la masse, la meute étant une manifestation de la masse sous la forme de la foule, dont la symétrie est rendue possible par la médiation de leur rapport aux politiques du gouvernement libéral. L’une conteste bruyamment ce que l’autre semble accepter placidement. À l’extrémité de la « meute-foule » s’articule donc celle de la « masse-majorité » [19], et les deux se rejoignent alors dans leur commun éloignement des centres de pouvoir, d’où en découle une incapacité singulière à constituer un véritable sujet politique qui transcende les conditions particulières afin de donner une orientation d’ensemble à la société.

À l’instar de Kracauer, qui se posait la question des motifs de l’iconographie dans le cinéma allemand de l’entre-deux-guerres[20], nous pourrions à juste titre nous demander à quels motifs peut bien correspondre l’iconographie du loup. Le biologique, l’instinctuel, la naturalisation des comportements sociaux, l’état de nature, Homini Homo lupus? L’iconographie du loup peut être vue de deux manières complémentaires. Synonyme, dans le sens commun, de sauvagerie et de terreur, le loup fut aussi un symbole positif, lumière ou héros guerrier chez les Nordiques et les Grecs, créateur de dynastie et gardien chez les Chinois et les Mongoles, protecteur au Japon, signe de fécondité pour les premiers Romains[21]. Quoiqu’il en soit, en résumé, le loup, c’est une image puissante enrobée d’un imaginaire de puissance, et qui est utilisée dans le cas qui nous intéresse comme un critère de distinction, de démarcation, d’identification assez fort : les étudiant.e.s grévistes sont des loups, et lors du Printemps 2015, les loups sortiront de leur tanière dans laquelle ils sont tapis depuis 2012 et descendront des campagnes pour revenir en ville, avec une volonté d’en découdre avec les autorités politiques et les forces policières… Il est cependant surprenant que les organisateurs n’aient pas réalisé qu’ils n’étaient pas les seuls à recourir à cette représentation du loup. En effet, l’image du regroupement en meute des « loups solitaires » peut en effrayer plus d’un dans la masse, surtout à une époque où cette image est utilisée dans le langage médiatique pour représenter le « mal caché » que seraient des présumés terroristes islamistes[22]. Autrement dit, ce n’est pas ce qu’on peut appeler une performance réussie… Les significations proposées par les acteurs n’ayant pas été reçues et acceptées par les audiences, il n’y eut donc, dans un premier temps, aucune transmission de sens entre ceux-ci, et dans un deuxième temps, aucune fusion entre les audiences et les représentations collectives, fusion sur laquelle repose l’unité symbolique de la société.[23]

Mais ce n’est peut-être pas si surprenant. L’historien Robert Jacob nous rappelle, dans un merveilleux texte sur la source romaine du Sacer, que le loup est une des figures emblématiques de l’Homo Sacer – ce personnage exclu, ce banni hors des murs de la cité, hors du nomos, et dont « aucune sacralité (ne) le protège, mais (que) les hommes ne peuvent (…) abattre »[24]. Que ce soit dans les textes juridiques mérovingiens, au Moyen Âge ou en Angleterre, le banni, le brigand ou le hors-la-loi est associé au loup, ce qui en fait un être moitié-homme moitié-loup. Agamben reprendra cette métaphore en la combinant avec la vie nue de l’homo sacer, la vie réduite à sa seule dimension de métabolisme biologique, condition de l’individu dans la société de masse, d’où l’effet de miroir entre la meute et la masse.

Plus largement, cette association créer, entre le sacré et le profane, une « zone d’indifférence et de transition continuelle entre l’homme et la bête[25] ». L’identification n’est donc jamais totale avec l’animal. Cela a pour effet de placer le banni dans une position d’altérité à l’égard du monde humain. Cette altérité, dit Jacob, s’effectue par « une sortie de la parole, un retour à la sauvagerie ». Projeté dans la « zone du dehors », ce « garou », qui vit dans le « monde rauque de l’inarticulé et du sauvage » se pose en altérité de « la parole policée et poliçante du pouvoir[26] ». L’une répond à l’autre dans une tentative de requalification face au pouvoir souverain, une certaine volonté de se montrer libre sur un espace ouvert, vivant désancré dans un univers flottant aux frontières non définies, réanimant une puissance chtonienne contre le pouvoir de l’État. La meute contre la masse : des récits qui, chacun à leur façon, cherche à contester la mise en récit du pouvoir du souverain[27]. L’image des loups peut être interprétée comme retour de l’exclu de l’hyper-intégration performative de la société postmoderne, tout autant qu’il exprime le refoulé de 2012. En cela, cette figure représente ainsi un moment pré-instituant, infra-politique ou pré-politique, entre nature et civilisation[28]. La gueule du loup est initiatrice, elle « dévore (l’ancien) et rejette (du nouveau, du possible) »[29]. Le problème dans le cas qui nous concerne est qu’il ne renvoie à rien de constitutif ou d’instituant comme tel puisqu’il n’est que pure destitution, déconstruction, désarticulation, bruit, rage, fureur. Fuck toute comme disait l’autre… Mais c’est que la masse, prise dans la sécurité ontologique qu’offre la quiétude de la routine des activités quotidiennes, a horreur du vide

 

En conclusion

Cette représentation figurative du loup combinée à la reprise de la qualification de « Printemps », laquelle est relative au « printemps des peuples » et autres « printemps » révolutionnaires, est en cela une tentative de s’inscrire dans une continuité historique, ce qui apparaît pour beaucoup comme une surenchère par rapport à 2012.  Et c’est précisément cette reprise qui nous pousse à nous demander si 2015 est une farce! Cela n’a rien d’évident ni de drôle. Nous pouvons affirmer sans détour que 2012 fut une tragédie dans le sens plein du terme : le mouvement étudiant n’a pas atteint son objectif du gel des frais de scolarité, le gouvernement libéral en place a perdu les élections et le parti qui les a gagnées a vécu par la suite son chant du cygne en ne reconnaissant pas ce mouvement social. Bref, il n’y a aucun gagnant et, comme dans les tragédies, tous sont morts. Pouvons-nous affirmer pour autant que 2015 a été la farce symétrique de cette tragédie ?

La volonté de reproduire ou de dépasser[31] le mouvement social de 2012 est, dans les deux cas, une idée saugrenue, et pour cette raison vouée à un échec inéluctable. Mais s’il y a farce, nous devons considérer que cette comédie se déploie ici sur trois plans entremêlés : d’un côté, il y a bien la farce du mouvement étudiant, du moins d’une frange de celui-ci, dans sa volonté de reproduire un mouvement social qui, bien qu’au départ solidement organisé, était constitué en majeure partie d’évènements spontanés hors du contrôle du comité organisateur de la grève de 2012. Ensuite, la farce est bien celle d’un gouvernement qui ne peut rejouer la pièce du gouvernement précédent qu’en redoublant d’efforts dans l’odieux de nous faire croire qu’il ne fait pas ce qu’il fait, « ce n’est pas de l’austérité mais un contexte de restriction budgétaire » et ce, tout en imposant des mesures économiques nettement plus radicales, et avec un ton encore plus aseptisé, que son prédécesseur. Et enfin, la farce c’est aussi cette masse sous sa figure de majorité silencieuse, partagée qu’elle est entre le confort de son indifférence, une résistance passive face aux politiques du gouvernement et une résistance active à la meute-foule qui l’effraie.

Finalement, si l’on regarde de plus près, le mouvement de 2015 s’apparenterait plutôt à une réaction tragico-comique à ce qui s’est passé pendant la période qui s’est déroulée entre 2012 et 2015. Surtout, la leçon à retenir est que la farce, alimentée par la peur en contexte de survie, risque d’accentuer la répression, et ainsi « il arrive que la répétition de la tragédie sous forme de farce soit plus terrifiantes que la tragédie humaine[32] »…

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[1] Nous enseignions au campus d’Edmundston de l’université de Moncton et à l’Université du Québec à Rimouski pendant les évènements.

[2] Durant certaines assemblées, qui ont parfois duré jusqu’à 6 heures, l’acceptation ou non de la grève a été plusieurs fois soumise au vote, jusqu’à son adoption par les membres encore présents.

[3] Marcos Ancelovici et Francis Dupuis-Déri, « Conclusion. Les grèves étudiantes, qu’ossa donne ? » dans Marcos Ancelovici et Francis Dupuis-Déri (sous la dir.) Printemps rouge et noir. Regards croisés sur la grève étudiante de 2012, Montréal, Écosociété, 2014, pp. 355-367.

[4] Au sujet de l’articulation entre néolibéralisme et néoconservatisme, pour faire l’économie d’une répétition qui n’a pas sa place ici, nous référons à un article précédent : Benoît Coutu et Olivier Régol, « Réflexion sur l’évolution de l’articulation « organique » du néolibéralisme et du néoconservatisme : crise financière et capitalisme autoritaire », Revue du MAUSS permanente, 7 mai 2012 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article894

[5] Charles Wright Mills, « La société de masse », dans C.W. Mills, L’Élite au pouvoir, Marseilles, Agone, 2012 (1969), pp. 443-480.

[6] Stephen Shecter, « De la stratification sociale dans la société postmoderne », Société, no, 11, 1993, pp. 56-94.

[7] Slavoj Zizek, « Against Human Rights », New Left Review, no. 34, Juillet-août 2005, pp. 115-131.

[8] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.

[9] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.

[10] Vincent de Gaujelac, « Le sujet face aux contradictions de la société hypermoderne », dans Nicole Aubert (dir.), dans Société hypermoderne: ruptures et contradictions, Harmattan, 2011, pp. 35-44.

[11] Patrick Vassort, « Kracauer et les images du politique », Raisons politiques, vol. 3, no. 39, 2010, p. 91.

[12] Theodor. W. Adorno « Freudian Theory and the Pattern of Fascist Propaganda », chap. dans Andrew Arato et Eike Gebhardt (ed.),The Essential Frankfut School Reader, New York, Continuum, 1982, pp.118-137 ; Erich Fromm, « La psychologie du nazisme », chap. dans Erich Fromm, La peur de la liberté, Lyon, Parangon, 2010, pp. 197-225.

[13] Cette thèse soutien que  contr tout  cette appelation par t un rapport u’Nicholas Abercrombie and Bryan S. Turner
, « The Dominant Ideology Thesis
 », The British Journal of Sociology, vol. 29, no 2, juin 1978, pp. 149-170. Cette thèse, revisitée années après années dans des ouvrages successifs, réfute l’aspect purement déterministe de l’idéologie de la classe dominante sur les classes dominées. Selon Abercromie et Turner, elle servirait plutôt à convaincre et souder entre elles les fractions concurrentes constitutives de la classe dominante, soulignant ainsi que l’intégration des masses laborieuses ne se réalise que partiellement.

[14] Frank Fischbach, Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation, Paris, Vrin, 2009.

[15] Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, Paris, Maspero, 1967.

[16] Adorno, op. cit., 2010.

[17] Cornelius Castoriadis, « L’idée de révolution a-t-elle encore un sens ? », Le Débat, vol. 5, no. 57, 1989.

[18] Adorno, op. cit. 2010.

[19] Gilles Gagné, « La populace, la foule et la majorité », Bulletin du MAUSS, no. 21, 1987, pp. 11-28.

[20] Siegfried Kracauer, De Galigari à Hitler, Lausanne, L’Âge d’or, 2009.

[21] Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Éditions Robert Laffont et Éditions Jupiter, 1982, pp. 582-584.

[22] Et encore, nous pourrions citer les Loups gris, groupe d’extrême-droite turc.

[23] Jeffrey Alexander, « Cultural Pragmatics : Social Performance Between Ritual and Stategy », Sociological Theory, vol. 22, no. 4, décembre 2004, pp. 528-573.

[24] Robert Jacob, « La question romaine du sacer. Ambivalence du sacré ou construction symbolique de la sortie du droit », Revue historique, vol. 3, no. 639, 2006, pp. 576.

[25] Ibid., p. 567.

[26] Ibid., p. 580.

[27] Charles Deslandes, « Fable politique et politique affabulé. Langage, pouvoir et bestiaire        québécois », dans Jades Bourdages et Charles Deslandes (sous la coord.), Critiques de la souveraineté. Interpellation plébéienne, récit et violence, Cahiers des imaginaire, vol. 8, no. 12, mars 2015, pp. 53-66.

[28] Eugène Enriquez, De la horde à l’État, Paris, Gallimard, 1983.

[29] Chevalier et Gheerbrant, op. cit., 1982.

[31] Il y a un intéressant élément de compétition interne au mouvement étudiant ici qui pose la question de la véritable cible de celui-ci et qui donne l’impression qu’il veut plus se prouver quelque chose à lui-même, dont sa persistance malgré le revers de 2012.

[32] Slavoj Zizek, Après la tragédie, la farce ! ou Comment l’histoire se répète, Paris, Flammarion, 2010, p. 14.