3 novembre 2015 | Revue > >

Images de la Grèce post-référendum

Antonis Broumas: «Pour la première fois dans l’histoire grecque, nous avons d’un côté le parlement et de l’autre côté le peuple.»

Julie Chateauvert et Simon Tremblay-Pepin

Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Antonis Broumas nous fixe un rendez-vous à la place Exarcheia avec ses banderoles de manifs accrochées aux branches des arbres et sa statue centrale représentant trois chérubins sur lesquels ont été collé des dizaines d’affiches militantes. Comme dans tout le centre-ville, le quartier est couvert de tags et de graffitis. Ici, on distingue des phrases plus longues que les marquages rapides, on croise de nombreux signes de squats, des appels, des traces de différentes mobilisations. Sur la place se croisent toutes les variantes de militant-es des anars aux altermondialistes, des communistes aux hippies. Ils vont des bancs du parc qu’ils partagent avec les nombreux chats errants de la capitale grecque jusqu’aux chaises des cafés branchés qui entourent la place.

« Le mouvement social est décentralisé et a des antennes partout en Grèce, mais disons que dans ce quartier c’est plus densément militant », nous lance Broumas alors qu’il nous entraîne dans un véritable tour guidé des points focaux du militantisme local. Ici des anarchistes squattent un café qui a fermé il y a deux ans. La police s’y est opposée un temps, mais a fini par lâcher l’affaire. Alors que nous y passons rapidement, une scène est aménagée, on y joue de la musique tandis que les gens sirotent paisiblement leur café. Nous traversons ensuite un ancien stationnement transformé en parc autogéré. En 2008, des militant-es ont occupé ce stationnement au moment où son bail arrivait à échéance. Les gens ont retiré l’asphalte, planté des arbres, installé des jeux pour enfants et organisé des assemblées de citoyen-nes. Depuis, les résident-es du quartier ont défendu bec et ongles cet espace contre les velléités de reprise de la mairie et de la police.

Broumas nous fait aussi visiter le squat que son organisation a mis en place il y a moins d’un mois, alors qu’éclatait la crise des migrant-es en Europe. « C’est nous qui avons lancé l’appel, mais plusieurs autres groupes ont embarqué ». L’immeuble de cinq étages est transformé en zone de logement et de service pour réfugié-es. Sur la devanture, deux immenses bannières annoncent : « Refugees welcome home ». La quantité de vêtements et de produits de première nécessité qui a été amassée en un mois est impressionnante : une pièce entière est remplie de vêtements triés selon leurs types et leurs tailles, dans une autre on trouve des tablettes pleines de couches, de nourriture pour bébé, de shampoing, etc. Pendant que gens prennent ce qu’il leur faut, d’autres consultent un médecin qui a ouvert un cabinet de fortune dans l’édifice. Antonis Broumas parle à tous les militant-es qui s’activent auprès de réfugié-es, serre toutes les mains et discute un moment avec chacun-e, il semble bien connaître tout le monde. « Des gens viennent parfois passer une seule nuit ici ou restent plusieurs jours. L’État grec est complètement dépassé par les événements, il est incapable de gérer adéquatement cette crise : des gens s’entassent dans des tentes sur les places publiques. »

Notre parcours se termine dans le premier centre social autogéré ouvert à Athènes. « Avant, les squats étaient plutôt des endroits où on se rencontrait uniquement entre militant-es, le Nosotros a été ouvert dans l’esprit d’élargir nos réseaux et ouvre ses portes à n’importe qui… enfin presque. Son ouverture a contribué à changer la dynamique des mouvements. On retrouve au Nosotros des activités fréquentes et variées : halte-garderie, cours de langues, concerts, etc. » Nous nous installons dans une très grande pièce aux planchers de bois verni transformée en café qui abrite aussi une cuisine collective. Du rock des années 90 se mélange à des rythmes trip-hop plus contemporains alors qu’Antonis nous raconte les événements des derniers mois :

 

Les premiers mois de Syriza

« Syriza est le résultat de 15 ans de croissance des mouvements sociaux c’est-à-dire depuis le début des années 2000. L’amorce s’est faite surtout autour du mouvement altermondialiste. La Grèce est un pays occidental, mais sa tradition de mouvements sociaux ressemble davantage aux pays latino-américains. Le mouvement n’a pas été coopté par l’establishment, comme certains l’ont cru, c’est plutôt ce qui a mené Syriza au pouvoir. Syriza était un parti de gauche radicale, ce qui signifie un parti formé par des membres des mouvements sociaux et qui adopte les habitudes et les façons de faire des mouvements sociaux.

Les engagements électoraux de Syriza au moment de sa première élection étaient relativement simples : une restructuration de la dette et la mise en place d’un modeste filet de sécurité sociale pour les gens les plus touchés par la crise. Pendant ses premiers mois de pouvoir, le gouvernement a consacré l’essentiel de son temps aux négociations. On n’a donc pas vu de changements majeurs transformer les politiques publiques. Quelques mesures ont en effet été mises en oeuvre : électricité, eau et transport gratuits pour les gens les plus démunis, ceux qui ne peuvent pas payer du tout. Syriza a aussi tenté quelques réformes des programmes sociaux, mais il s’est agi de changements minimes. La plus grosse réforme faite par Syriza pendant cette période a été le rachat de la télévision d’État qui avait été fermée par le gouvernement précédent désireux d’un contrôle total sur les médias. Aujourd’hui, il n’est d’autre choix que de reconnaître que la force et la détermination des dirigeants européens, ligués contre le projet de Syriza, lui ont porté des coups fatals. Cependant, les erreurs des dirigeants du parti, devenus trop réformistes, doivent également être considérées pour comprendre la situation actuelle. Tout cela a eu raison de Syriza.

 

La débandade post-négo

« Les choses ont beaucoup changées depuis l’élection. Déjà, nous avons connu la plus grande abstention jamais vue dans l’histoire de la Grèce. Pour la première fois dans l’histoire grecque nous avons d’un côté le parlement et de l’autre côté le peuple. C’est mauvais pour l’establishment, mais c’est bon pour le mouvement, du moins c’est bon pour les mouvements comme le mien qui sont contre l’establishment. Nous assistons en ce moment à une croissance des mouvements sociaux et elle va continuer, parce qu’il n’y a plus d’alternative organisée en parti au parlement. S’il n’y a pas de rupture politique de la part du gouvernement avec les détenteurs de la dette – et il n’y en aura pas, c’est maintenant à peu près certain – alors les mouvements sociaux prendront de l’ampleur et de la force.

Syriza s’est mis dans une position où ses membres élus ont très peu d’espace pour agir, mais où ils sont tenus de produire des résultats. Or, pour différentes raisons, l’État a une efficacité très limitée en Grèce. Si Syriza veut obtenir des résultats, il leur faudra déjà s’attaquer à ce qui bloque l’appareil d’État.

Par ailleurs, on peut difficilement affirmer qu’Unité populaire est une organisation sérieuse. C’est une sous-bureaucratie gauchiste interne à Syriza, dont la principale tâche a été de dire : « Nous sommes plus à gauche que tout le monde et ceci est juste », mais jamais de définir comment faire les choses justes. Unité populaire remet à juste titre en question l’EU et l’Euro, mais pour faire ça, il faut avoir un plan à mettre en oeuvre. Or, le principal porte-parole d’Unité populaire est un gauchiste traditionnel, très sincère, mais qui n’a aucune idée comment organiser un changement de rapport de production, ni de comment on pourrait donner à la Grèce la structure productive qui lui manque ([ndlr] Panagiotis Lafazanis). Ce ne sera pas par décret de l’État qu’on va créer une économie viable. Par exemple, il n’a jamais nié que son plan de démarrage d’une nouvelle monnaie était de confisquer les euros non encore mis en circulation par la banque de Grèce et de s’en servir comme appui pour assurer la valeur de la nouvelle monnaie. C’est un plan ridicule. La banque centrale européenne n’a qu’à retirer le cours légal de ces billets spécifiques et ils seraient arrêtés à la frontière. L’autre figure politique d’Unité populaire, Zoé Konstantopoulou qui a été présidente du parlement européen est une avocate. Elle a agi justement comme l’avocate du peuple disant : « si ça ne marche pas avec l’Union européenne, nous irons plaider notre cause à l’ONU ». Ce n’est pas ainsi qu’on confronte une coalition de forces comme celle de l’Europe. Il faut proposer un plan aux gens, montrer qu’on sait où on s’en va et que les gens vont pouvoir continuer à vivre. Il reste ensuite Costas Lapavistas, l’économiste derrière Unité populaire. Lui, a un plan de sortie de l’Euro. Lui, a des idées. Son problème c’est qu’il est dans l’impossibilité de communiquer son plan et qu’il ne dispose d’aucune ressource. Unité populaire, c’est une minuscule organisation. Leurs réunions doivent se faire dans des locaux à peu près similaires à ceux où nous sommes, ici, à Nosotros !»

 

Les mouvements sociaux et le parti

« Il faut parler de révolution. Pas au sens léniniste du terme où on se saisit du Palais d’hiver et où le pouvoir central est détruit en quelques heures. Au 21e siècle, il y a une alliance profonde entre le marché et l’État et la société devient dépendante de ces deux formes pour sa reproduction. Pour transformer la société, nous sommes face à deux options : ou bien on cherche à se saisir de l’État, ou bien on opte pour des pouvoirs dispersés. Ces deux options sont continuellement testées par les mouvements. Syriza est un bon exemple. Ce parti, issu des mouvements sociaux, son ascension et son accès au pouvoir représentent l’option de la prise de l’État, sans être léninistes pour autant. Cependant, la collusion entre Marché et État est actuellement tellement puissante !

On voit partout dans le monde un contre-pouvoir qui s’organise, basé sur d’autres valeurs et d’autres perspectives que celles qui lient l’État et le Marché. Ce contre-pouvoir est basé sur une approche communale et fondé sur la coopération, la solidarité et la confiance. Le rôle d’un parti qui prendrait le pouvoir, dans ces circonstances, est de favoriser l’émergence d’une situation qui mettrait en tension deux structures de pouvoir distinctes. Dans certains pays, en Syrie ou au Mexique par exemple, l’État est en faillite totale, il est donc possible de construire une autre structure de pouvoir pour remplacer immédiatement l’État. Mais ici, en Grèce, les structures étatiques sont encore opérationnelles. Un parti révolutionnaire pourrait agir de manière à affaiblir les liens qui l’attachent au Marché. En ça, il pourrait être utile si, en prenant le pouvoir, il mettait en place des politiques subversives qui augmentent le pouvoir de la société. On ne peut pas faire les deux, il faut choisir entre le couple État-Marché ou la société. Le meilleur exemple est la tentative vénézuélienne de mettre en place des communes autonomes qui permettront peut-être l’établissement de cette double structure de pouvoir. C’est de ce genre de stratégie dont Syriza aurait dû s’inspirer.

Il reste que, dans les circonstances que nous connaissons, il est insultant d’entendre l’Union Européenne parler de corruption. L’UE a appuyé Nouvelle démocratie, un parti de droite, qui a été le plus corrompu de l’histoire de Grèce. De plus, le contrat social établi dans les années 1980 par le parti socialiste Pasok est intrinsèquement composé d’éléments de corruption. C’est un État interventionniste qui redistribue la richesse, mais pas dans le sens classique du terme : il redistribue la richesse par le biais du clientélisme et l’octroi de contrats. On peut toujours avoir une perspective libérale sur la corruption et chercher les petits fraudeurs. C’est vrai que les petits commerçants qui ne paient pas leurs taxes fraudent. Cependant, est-ce que c’est eux qui ont un effet déterminant sur l’économie ? Il faut chercher la corruption du côté des oligarques grecs. Ils ne sont pas productifs et fondent leur richesse sur des rentes qu’ils ont obtenues grâce à la corruption. Ce ne sont pas des entrepreneurs, mais des parasites. C’est un problème difficile à régler et Syriza, pour le moment, n’a rien fait pour le contrer. »

 

Émergence d’une organisation économique alternative

« Nous devons composer avec le fait que la société grecque veut rester dans l’Europe. C’est un dogme ici : nous sommes une partie de l’Europe. C’est considéré comme un progrès, une évolution, une avancée collective de faire partie de ce mouvement d’unification. Je crois qu’on se trompe.

Avant qu’il arrive au pouvoir, Tsipras disait que l’Euro n’était pas un tabou, que nous n’avions pas à le vénérer. Il a changé d’avis depuis, à cause des menaces des grandes puissances européennes. Les gens sont généralement assez d’accord avec les dirigeants de Syriza d’ailleurs. Ils n’ont pas été encore assez appauvris par l’Europe pour vouloir en sortir. Cependant, l’économie réelle de la Grèce se détruit jour après jour, pas parce qu’on menace de sortir de l’Euro, mais bien parce qu’on y est. La production de valeur abstraite par le système capitaliste produit des bulles, ces bulles nous mènent inévitablement vers la destruction des moyens de vie des gens. Les gens qui disent : ‘on ne peut pas sortir de l’Euro parce que la Grèce n’a pas de structure de production’ ne voient pas que dans le cadre actuel de l’Europe la Grèce n’aura jamais de structure productive.

Ce que j’observe, par contre, c’est qu’il y a une praxis sociale qui bâtit tranquillement quelque chose. Les mouvements sociaux rencontrent une diversité de problèmes et bâtissent des solutions concrètes : économie solidaire et coopérative, communalisation des services publics – où les services publics sont organisés par la société et non par l’État. Il y a en Grèce, par exemple, une trentaine de clinique de santé et de pharmacie qui sont autogérées et coordonnées à un niveau national. Ce réseau fonctionne très bien. Ce devrait être une inspiration pour la façon d’organiser les hôpitaux. Si nous les gérions démocratiquement, nous sauverions de l’argent. Une économie coopérative nous permettrait de faire beaucoup de gains. Elle nous permettrait de mieux organiser le travail hors des grands centres. Nous pourrions accomplir beaucoup de choses aussi sur le plan de l’innovation technologique. Dans la situation actuelle, tous les start-up s’en vont ailleurs, à Silicon Valley notamment. Pourtant, nous pourrions très rapidement répondre aux besoins technologiques de base de la population en structurant une économie des communs et en développant des organisations coopératives. L’idée n’est pas de proposer une diminution des services publics pour les remplacer par des organisations reposant sur l’entreprenariat individuel. Il s’agit plutôt de communaliser les structures de l’État-providence. De s’inspirer de ce qui est fait dans les mouvements sociaux pour transformer l’État. Cependant, il faut bien reconnaître que toute la tradition européenne de gauche va au contraire de cette proposition.

Nous n’avons pas ici, non plus, de tradition coopérativiste du mouvement ouvrier à laquelle les gens peuvent se référer et le mouvement coopératif a été fortement miné dans les années 1980, parce qu’il était parasité par les partis et le clientélisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’initiatives viables. À Thessalonique, Viome est une entreprise qui, au moment d’un démantèlement, a été reprise par les travailleurs. Avant l’entreprise produisait du matériel de construction, maintenant les ouvrier-es font des produits ménagers pour les maisons. Il y a quatre ans que ça s’est fait et la gestion de l’entreprise se passe bien. Ce paradigme coopératif aurait pu être répété à d’autres endroits puisque de nombreuses entreprises ont fermé. L’ennui, c’est que les obstacles sont nombreux ! On se heurte, en plus du reste, à une posture anticoopérative masquée sous des airs gauchisants. Le parti communiste grec a choisi de mener une guerre active contre les coopératives. Par exemple, une grande entreprise de production de pain, une des plus grandes entreprises de transformation de nourriture en Grèce a fermé. Alors qu’ils ont été approchés par le mouvement coopératif pour reprendre l’usine, leur syndicat – dominé par les communistes – a annoncé sans attendre : ‘Nous ne serons surtout pas nos propres patrons, nous ne ferons pas comme Viome’. D’un autre côté, parler de ça à Unité populaire aujourd’hui, c’est comme leur parler de développer un programme d’exploration spatiale.

En somme, si nous voyons une croissance des coopératives et beaucoup de choses intéressantes émerger, notamment dans le secteur des services, on ne peut pas parler d’un momentum. »

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Simon Leduc

Texte très intéressant qui donne à voir comment la vie arrive à s’organiser concrètement malgré les tensions et la situation critique du pays. Vous dites dans votre préambule qu’une autre entrevue ne pourra pas être transformée en texte à cause du piètre état des enregistrements, mais peut-être qu’une autre forme pourrait être envisagée afin de ramener des échos de ce que vous avez entendu là-bas. Il me semble qu’on a besoin d’entendre parler de ces initiatives populaires afin de comprendre que le pouvoir populaire n’est pas une simple rêverie de gauchiste, mais que ça peut devenir une force tangible.
Merci!