3 octobre 2013 | Revue > >

Après la crise, la longue stagnation ?

Christian Pépin

La crise de 2007-2008 n’a pas connu l’abîme de la Grande Dépression, en partie grâce aux gigantesques plans de sauvetage orchestrés par nombre de banques centrales et  gouvernements, les États-Unis en tête. Si les profits des grandes corporations n’ont pas tardé à rebondir, atteignant même de nouveaux sommets (Baragar et Chernomas, 2012), c’est étrangement sur fond d’une lente reprise, qui oscille entre stagnation et dépression depuis maintenant cinq ans. Taux de chômage élevés, investissements anémiques, surcapacités industrielles inutilisées, autant de facettes de ce malaise aux conséquences sociales désastreuses. Pire encore, les politiques d’austérité ne font qu’aggraver la situation, soumettant les peuples qui résistent tant bien que mal à une spirale infernale de coupures et de ralentissement économique qui semble sans fin. Faisant face à une crise de légitimité potentiellement explosive, les gouvernements sont aux prises avec une question de plus en plus difficile à régler, et qui témoigne du spectre d’une stagnation prolongée : comment relancer l’économie mondiale? D’un côté, les classes dominantes tentent désespérément de rassurer leur population en affirmant sur toutes les tribunes que tout cela est passager, que le pire est derrière nous. De l’autre, de nombreuses voix s’élèvent pour dire que la crise et la lente reprise relèvent de facteurs structurels et qu’à défaut de s’y attaquer, ce marasme risque de durer longtemps. Or, les désaccords persistent quant à la nature de ces causes, et par conséquent, au type de réformes politiques à mettre en place pour les enrayer. Est-ce l’instabilité financière le problème, auquel une réglementation de la finance suffirait pour renouer avec une croissance partagée? Ou est-ce plutôt le néolibéralisme, nécessitant alors un renouveau de politiques keynésiennes inspirées des « Trente Glorieuses » (Palley, 2010)? Ou encore, serions-nous prisonniers de contradictions qui plongent dans l’histoire longue du capitalisme, que seule une alternative à ce type d’économie pourrait à terme dépasser (Foster et McChesney, 2010)? Il est proposé ici d’explorer cette dernière hypothèse, en se penchant sur une tradition néomarxiste peu traduite en français et relativement peu connue du monde francophone : l’école de la Monthly Review. Celle-ci mérite que l’on s’y attarde, d’autant plus qu’elle connaît un regain de popularité depuis la crise. Cela n’est pas étranger au fait qu’elle a toujours placé le phénomène de la stagnation au cœur de sa théorie, en affirmant qu’elle constitue l’état normal du capitalisme avancé. Cet article a pour but de reconstituer sommairement leur interprétation d’ensemble de la financiarisation et de la globalisation de l’économie et comment, selon eux, ces deux dynamiques sont déterminées par de profondes contradictions spécifiques au capitalisme avancé. Les hypothèses critiques inspirées par d’autres auteurs et traditions permettront de cerner les apports spécifiques de cette approche, tout en soulignant ses limites et problèmes.

L’hypothèse en jeu

Selon cette école, la financiarisation serait une réponse à la crise du taux de profit des années 70 causée par l’épuisement des sources particulières de croissance des « Trente Glorieuses  » (ex. reconstruction d’après-guerre, deuxième vague d’expansion du complexe automobile, développement des banlieues, complexe militaro-industriel, etc.). Confrontées à une raréfaction des occasions de profits de souche industrielle, les banques, institutions financières et autres corporations se seraient désespérément mises à la recherche de nouvelles stratégies d’affaires, contraintes par l’accumulation capitaliste. Dans ce contexte, elles auraient fait pression pour déréglementer la finance, afin de pouvoir profiter d’une nouvelle expansion d’innovations financières (Sweezy et Magdoff, 1987: 145-148).  En résumé, la financiarisation serait une tentative pour résoudre un problème structurel de rentabilité. Certes, de nombreuses interprétations divergent de l’explication donnée par la Monthly Review des causes spécifiques de la stagnation des années 70. Pensons par exemple à l’intensification de la concurrence internationale (Brenner, 2006), la crise du rapport salarial fordiste (Aglietta, 1997), ou les fortes mobilisations sociales des années 60 et 70 (Glyn, 2006). Cela dit, l’interprétation proposée par la Monthly Review des origines de la financiarisation a néanmoins été particulièrement influente au sein de l’économie politique marxiste (Lapavistsas, 2011: 612-613). Aux prises avec d’importantes surcapacités industrielles réduisant drastiquement les débouchés d’investissements profitables (suraccumulation), le capital serait devenu structurellement dépendant du circuit financier pour se valoriser et ainsi, se reproduire sur une base élargie. Pour Foster et Magdoff (2009: 64), cette réalité inédite est celle du capital monopoliste-financier, qui se caractérise par un mouvement en apparence sans fin de stagnation-financiarisation. Alors que cette dynamique repose ultimement selon eux sur des contradictions structurelles au capitalisme avancé, il est préférable d’étudier ces dernières avant d’approfondir l’argument. 

Qu’est ce que le capitalisme monopoliste?

D’où vient la suraccumulation et pourquoi engendre-elle des tendances aigües à la stagnation sous le capitalisme avancé, tel que l’affirment les représentants de cette tradition? Cette contradiction est causée par la disjonction des normes de production et de consommation, et par le caractère non coordonné des décisions d’investissement. Inhérente au capitalisme, elle se manifeste par un décalage croissant entre les capacités productives d’une société et ce que ses membres peuvent consommer, à l’intérieur des rapports de classe asymétriques (Sweezy, 1984: 52-53). Du 16e au 19e siècle, la suraccumulation se traduisait par des crises cycliques de surproduction, temporairement résorbées par une restructuration massive de capital. Un tel processus passait à la fois par la faillite d’entreprises, par une mise à la ferraille de surcapacités excédentaires, et/ou par une vague de fusions-acquisitions. La crise était donc un mécanisme régulateur irréfléchi, mais essentiel, afin de relancer temporairement une dynamique d’accumulation sérieusement aux prises avec ses propres contradictions (Gilles, 2009 : 40-59). Quant à la stagnation, elle n’était durant cette période que de courte durée, à l’instar des crises elles-mêmes, n’en faisant guère un problème aigu en lui-même. Marx considérait que ces processus aveugles tendaient néanmoins vers une direction historique (Postone, 2009 : 94), guidée par un mouvement de plus en plus grand de concentration et de centralisation du capital (Marx, 1993 : 700-704). Jusqu’à sa mort, il resta convaincu que cela était le signe d’une socialisation progressive de la production, preuve irréfutable d’un socialisme à venir à l’échelle mondiale (Marx, 1993 : 854-857). Ainsi, il n’a jamais anticipé la stabilisation relative d’une socialisation proprement capitaliste, soit une structure de marché dominé par de grands oligopoles et ses conséquences sur la trajectoire économique des sociétés. La Grande Dépression vint enfin sonner le glas du mythe de l’effondrement inévitable du capitalisme, et força à prendre au sérieux ses transformations imprévues par Marx. C’est pour répondre à cette lacune théorique, laissée béante par l’évolution historique du capitalisme lui-même, que Baran et Sweezy (1966) ont écrit leur fameux ouvrage Monopoly capital. Leur point de départ est que l’institutionnalisation des grandes corporations a transformé en profondeur les bases de l’accumulation capitaliste, engendrant du même coup d’importantes transformations sociales, culturelles et politiques (Baran et Sweezy : 28-29) et faisant du capitalisme monopoliste un nouveau « fait social total »[1]. Inspirée par les pionniers en la matière (Veblen, Kalecki, Robinson, Steindl), leur théorie est une synthèse d’une microéconomie fondée sur les pouvoirs de la grande entreprise, une macroéconomie de l’accumulation monopolistique, et une perspective sociologique concernant les effets des nouveaux mécanismes de gestion de la demande effective sur l’économie et la société.

Le pouvoir d’organiser le marché

Dans un contexte où la concurrence régulait l’interaction entre un très grand nombre de petites entreprises, le marché n’était qu’un mécanisme disciplinaire externe. Pour conserver et accroître son capital, chaque petite unité économique était contrainte de produire à moindre coût par l’intensification de l’exploitation[2], afin de vendre moins cher que son concurrent et multiplier ses parts du gâteau. Or, contrairement à ce qu’en disent les manuels d’économie néoclassique, cette réalité est révolue depuis la fin du 19e siècle[3], dès que le marché de type oligopolistique, dominé par des entreprises de très grande taille, est devenu la norme. Afin d’en finir avec une concurrence ruineuse qui poussait à la faillite des entreprises de plus en plus grandes et qui risquaient gros en matière d’investissement, ces dernières se dotèrent d’un pouvoir de marché inédit. Fondé sur des « degrés de monopoles » à géométrie variable (Kalecki, 1984 : 80), ce pouvoir se déclinait par de nouvelles capacités de contrôle sur les prix, le volume des investissements et de la production, dans un ou plusieurs secteurs. Ces grandes corporations étaient dorénavant des « faiseurs » de prix administrés selon une politique interne, et non plus des « preneurs » de prix imposés de l’extérieur par une discipline de marché (Baran et Sweezy, 1968 : 64-66). De telles stratégies reposent sur différentes formes de coordination oligopolistique, des plus informelles aux plus explicites (ex. cartels). En Amérique du Nord, le « corespect » sera la tendance dominante où par exemple, la plus grande corporation impose son prix de vente auquel s’adaptent les autres entreprises. Un tel pouvoir existe par un nombre impressionnant de barrières à l’entrée[4], visant à décourager tout concurrent qui tenterait de s’essayer au jeu de la concurrence « pure et simple »[5]. En résumé, si l’entreprise capitaliste a toujours possédé un pouvoir d’organisation sur le procès de production (Pineault, 2009 : 224-226), la grande corporation possède désormais un pouvoir d’organisation du marché.

Les contradictions de l’accumulation monopolistique

Il semblerait qu’à l’exception des périodes de guerre et des périodes de prospérité d’après-guerre, la stagnation constitue l’état normal de l’économie des États-Unis (Baran et Sweezy, 1968  : 82).

La trajectoire de l’accumulation sera profondément transformée par cette nouvelle structure de marché. La baisse tendancielle du taux de profit, caractéristique du capitalisme en pleine industrialisation au 19e siècle, n’aurait plus force de « loi » (Sweezy, 1984 (2009) : 41-56)[6]. Au contraire, le capitalisme monopoliste aurait une tendance à la hausse du surplus, les grandes entreprises étant de plus en plus confrontées à de graves problèmes de saturation du marché. Une telle contradiction macroéconomique s’explique par le fait que les nouveaux pouvoirs des grandes corporations se combinent toujours à la maximisation des profits comme impératif de marché, forçant la main des « managers » à maintenir le cap sur la rationalisation des coûts de production (Baran et Sweezy, 1968: 38-44). Ainsi, la grande corporation possède des pouvoirs d’appropriation inédits, au point où elle ne sait plus quoi faire de ce massif surplus accumulé, pour lequel les débouchés spontanés du marché sont de plus en plus rares. Équipée de nouvelles armes, l’entreprise géante va se prémunir contre les mécanismes « classiques » de crise précédemment mentionnés, optant pour une diminution de ses capacités de production, et conséquemment, de ses investissements, afin de préserver ses marges de profits, au lieu de réduire ses prix[7] (Foster et McChesney, 2012: 37). Par conséquent, de telles stratégies généralisées à l’ensemble de l’économie finiront par plonger la société dans un état de stagnation prolongée. L’auto-régulation du marché, par ses anciens mécanismes de restructuration du capital par la crise, deviendront alors inopérants pour sortir l’économie d’une telle léthargie, engendrant ce que Keynes appelait un équilibre de sous-emploi (Deleplace, 2007 : 288-302). C’est pourquoi la contradiction entre les capacités de production et de consommation, présentée ci-haut, n’aura jamais été aussi aigüe que sous le capitalisme avancé.

Une économie de gaspillage

Les mécanismes « classiques » de gestion par le marché de la demande effective (ex. consommation de luxe des capitalistes, l’investissement privé) ne suffisent plus, à eux seuls, à générer des dynamiques de croissance durables (Baran et Sweezy, 1968 : 85-110). Ainsi, ce n’est plus la production du surplus le problème, mais son absorption par une demande effective suffisante. Alors que cette dernière devient une question de vie ou de mort pour le capitalisme, Baran et Sweezy (1968 : 85-110) vont relever que ce n’est pas tous les moyens qui sont compatibles avec un « système qui comprend des mécanismes sélectifs internes dont les conséquences se font profondément sentir sur chaque aspect de la vie  » (1968 : 110). Ainsi, contrairement à Keynes qui réduisit le problème de demande effective à un problème quantitatif  d’investissement, les auteurs de la Monthly Review feront ressortir les dimensions qualitatives de ces réalités économiques (Foster et Szlajfer, 1984 : 10-11). Concrètement, en démontrant que les structures de classe et idéologiques de la société restreignent et déterminent très spécifiquement les mécanismes de gestion de demande effective compatibles avec les intérêts dominants. Baran et Sweezy vont déterminer trois mécanismes spécifiques : l’effort de vente, développé par les grandes corporations, et les dépenses civiles et militaires, propres aux capacités d’intervention élargies de l’État dans l’économie (Baran et Sweezy, 1968: 111-198). Le premier mécanisme renvoie au-delà de la seule publicité, allant de la « différentiation »[8] des produits à l’obsolescence programmée. Ayant pour but de repousser les limites d’un marché et du marché, il permet à la fois de stimuler une demande pour une catégorie de marchandises, et d’élever la propension générale à consommer vers la consommation de masse[9]. De plus, la distinction entre la production et la vente deviendra presque superflue tellement ces processus vont de plus en plus s’interpénétrer. Ainsi, la croissance exponentielle de ce travail improductif[10] dans le procès de production deviendra structurellement nécessaire à la reproduction élargie des profits monopolistes.

The sales force of a modern corporation comprises not only the salesman, advertising specialists, and credit managers, but also a considerable proportion of the personnel that is engaged in the production process proper. The designer of a new model of a consumer durable good, the engineer retooling the factory for the production of that model, the blue-collar worker affixing chrome to the automobile or compounding a new « edition » of a toothpaste, the printer manufacturing a fancy new wrapper for an old soap, and the construction worker helping to build a new corporate « crystal palace » are all members of the huge sales army which is supported by a considerable part of society’s output. All of them, regardless of whether they wear white collars or blue collars, whether they work in the sales offices or on the conveyor belts, are not productive workers who produce surplus value, all appearance to the contrary notwithstanding (Baran et Sweezy, 2012: 57)

C’est pourquoi Baran et Sweezy ont considéré que l’accumulation capitaliste, à son stade monopoliste, dépend de plus en plus du gaspillage des forces productives. La question peut certes demeurer ouverte quant à savoir si oui ou non, le capitalisme aurait été à un stade de son histoire progressiste, pouvant servir de base économique au socialisme. Par contre, à l’ère du capitalisme monopoliste, l’accumulation prend un tournant définitivement régressif (Baran et Sweezy, 2012 : 24-33)[11]. Une telle thèse est renforcée par l’analyse que font ces auteurs du rôle que l’État va jouer à l’intérieur du capitalisme monopoliste. Pour ceux-ci, l’État est tout sauf neutre, étant plutôt fortement contraint par les intérêts de classe dominants. Par rapport à la question des dépenses publiques, les capitalistes vont s’opposer aux dépenses qui notamment empiètent sur leurs secteurs d’activités. Contrairement au préjugé néolibéral actuel, qui considère que l’État doit investir au minimum, Baran et Sweezy vont plutôt démontrer que l’investissement public est structurellement nécessaire à l’absorption du surplus, la question étant alors de cerner les formes compatibles à l’accumulation monopolistique. Ce n’est donc pas surprenant que les dépenses militaires aux États-Unis aient représenté une part gigantesque des dépenses d’État. Évidemment, la constitution d’un complexe militaro-industriel a certes été développée sur la base de la légitimation de la Guerre Froide. De toute évidence, son rôle économique était le prolongement intentionnel, ou indirect, de stratégies géopolitiques mondiales qui demeurent toujours d’actualité. Ceci dit, le constat à faire est qu’en l’absence de ces dépenses, l’économie des États-Unis, voire l’économie mondiale qui en dépend, sombrerait probablement dans un état léthargique de stagnation (Foster et Magdoff, 2009: 42-44). Du côté des dépenses civiles, Baran et Sweezy feront remarquer qu’alors que les besoins sont demeurés criants en santé, logement, éducation, des dépenses énormes sont absorbées dans le développement d’un complexe autoroutier, fondé sur le démantèlement du réseau de transport collectif. Voici donc deux types de dépenses qui rentabilisent une vaste partie de l’appareil productif qui n’aurait pas été utilisée autrement et qui n’empiètent guère sur le secteur privé, compatible avec les intérêts dominants[12]. 

La longue durée

Si ces mécanismes seront essentiels à la croissance d’après-guerre, Baran et Sweezy insisteront pour dire qu’ils sont limités et contradictoires, exacerbant le problème qu’ils étaient censés régler. Ainsi, ces stimulis économiques peuvent contribuer à relancer l’accumulation à court terme, mais ne peuvent garantir par eux-mêmes des cycles longs de croissance, nécessitant ainsi de se tourner vers les facteurs historiques contingents qui expliquent les tendances de longue durée.

The whole question of accumulation and growth is thus turned upside down. Rather than treating the appearance of slow growth or stagnation as an anomaly that needs explaining by reference to external factors outside the normal workings of the system (as in orthodox economics), the challenge is to explain the anomaly of fast or full employment growth, focusing on those specific historical factors that serve to prop up the system (Bellamy Foster et McChesney, 2012: 39).

Les guerres et la reconstruction d’après-guerre, de même que les innovations technologiques « révolutionnaires » sont les deux sources les plus prometteuses de forte croissance durable. Après la Grande Dépression, le taux de chômage avait remonté à près de 20% en 1937, preuve de l’échec du New Deal à sortir l’économie de la stagnation prolongée. Seules la 2e Guerre et la reconstruction d’après-guerre (plan Marshall) refoulèrent pour plusieurs décennies le problème de la stagnation (Sweezy 1987 : 29-38). Quant aux innovations technologiques majeures, Baran et Sweezy (1968 : 82) vont en identifier trois : la machine à vapeur, le chemin de fer et l’automobile. La deuxième vague d’expansion de l’automobile pendant la période d’après-guerre serait ainsi l’autre source majeure de cette expansion inédite dans l’histoire du capitalisme. Pour mieux comprendre, il faut visualiser tous les débouchés ouverts par cette industrie : routes, ponts, tunnels, réseaux de stations d’essence, restaurants, garages, industrie pétrochimique, construction domiciliaire, banlieues, etc. C’est pourquoi l’économie a besoin de renouer avec la sociologie, l’histoire, la science politique et les relations internationales, seules capables d’éclairer ces facteurs contingents d’absorption du surplus, et donc de croissance (Bellamy Foster et McChesney, 2012 : 11-12). Or, de telles disciplines sont souvent méprisées par l’économie orthodoxe.

Une nouvelle contre-tendance à la stagnation : la financiarisation

La présentation qui précède permet maintenant d’aborder en quoi la financiarisation et la globalisation s’arriment aux contradictions de longue durée du capitalisme monopoliste. Rappelons que l’épistémologie de cette école considère que la dynamique économique des sociétés repose sur une dialectique historique entre la tendance à la stagnation du capitalisme monopoliste et ses diverses contre-tendances (Foster et Magdoff, 2009 : 19). À l’intérieur de ce paradigme, la financiarisation sera donc analysée comme cette nouvelle contre-tendance visant à relancer une dynamique d’accumulation tombée en panne.

Un capital financier laissé dans les marges

Pourquoi le capital financier est-il considéré comme une nouvelle contre-tendance, au lieu d’avoir initialement fait l’objet d’une théorie, équivalente à l’importance accordée à l’effort de vente, aux dépenses civiles et militaires[13]? Hormis le fait que le poids de la finance n’avait pas la même ampleur qu’aujourd’hui, deux raisons expliquent une telle chose. La première est leur critique de Hilferding (marxiste autrichien), et sa théorie de la domination du capital financier sur le capital industriel, fondée sur la constitution de « holdings » industriels sous contrôle majoritaire bancaire. Pour Sweezy (1949 : 266-269), cette réalité n’était qu’un phénomène transitoire dans l’institutionnalisation des grandes corporations, voire particulier à l’Allemagne. Grâce à leurs pouvoirs d’appropriation inédits, les grandes entreprises se trouveraient rapidement avec d’immenses réserves de fonds internes, développant ainsi une autonomie des marchés financiers et des banques pour le financement de leurs investissements. Et voilà pourquoi dans leur théorie, la catégorie de capital monopoliste sera préférée à celle de capital financier. Cela dit, une réponse plus profonde explique un tel traitement superficiel de ce concept, soit la théorie de l’accumulation unilatérale et incomplète développée dans Monopoly Capital.

In the established tradition of both mainstrean and Marxian economics, we treated capital accumulation as being essentially a matter of adding to the stock of existing capital goods. But in reality this is only one aspect of the problem. Accumulation is also a matter of adding to the stock of financial assets. The two aspects are of course interrelated, but the nature of this interrelation is problematic to say the least. The traditional way of handling the problem has been in effect to assume it away : for example, buying stocks and bonds (two of the simpler forms of financial assets) is assumed to be merely an indirect way of buying real capital goods. This is hardly ever true, and it can be totally misleading (Sweezy, 1991).

Sweezy admit qu’il n’avait aucune réponse satisfaisante à ce profond problème, appelant de ses vœux une nouvelle théorie générale qui prendrait comme point de départ l’interpénétration du circuit industriel et financier. Cette remarque de Sweezy sera féconde pour juger les travaux contemporains de cette tradition, qui ne semblent pas avoir suffisamment approfondi cette intuition originale. Voyons maintenant plus en détail leur analyse de la financiarisation, pour ensuite analyser sommairement comment elle s’arrime à la consolidation des tendances oligopolistiques à l’échelle mondiale.

La convergence des « industriels » et des « financiers »

Dans les années 70, les banques et les institutions financières se mirent activement à la recherche de nouvelles sources de profits, alors que les corporations industrielles réduisaient leurs investissements, rendant leur besoin en crédit plus bas que jamais. Cela signifiait du coup qu’elles avaient leur propre logique d’accumulation, aucunement réduite à de simples intermédiaires de la production industrielle. Dans ce contexte, les banques prêtèrent des sommes énormes aux pays du Tiers Monde, à des taux au départ « avantageux »[14]. D’autant plus que les deux chocs pétroliers des années 70 avaient fait affluer d’immenses fortunes (les pétrodollars) vers les banques d’investissement états-uniennes, en quête de hauts rendements. De plus, les grandes corporations augmentèrent la pression auprès du secteur financier pour de nouvelles innovations financières, afin de pouvoir mieux mener leurs opérations internationales et accroître leurs activités spéculatives. Ce grossier survol historique nous permet néanmoins de mettre en relief la convergence des stratégies du secteur « industriel » et « financier » pour convaincre les élites politiques des bienfaits qu’une déréglementation de la finance aurait sur l’économie.

Au-delà d’une conception parasitaire de la finance

Surendettement fragilisant l’économie, instabilité et crise, les raisons semblent énormes pour considérer la financiarisation comme globalement négative sur l’économie. Concrètement, plusieurs traditions marxistes et postkeynésiennes (Dumémil et Lévy, Crotty, Orhangazi, Orléan, Morin) ont défendu cette thèse en mettant l’accent sur les rendements exorbitants exigés par le capital financier. Fragilisant les grandes entreprises, ce phénomène aurait découragé celles-ci de s’engager à long terme dans des projets d’investissement aux rendements incertains en plus de détourner des sommes incroyables de fonds vers des fins spéculatives et des intérêts rentiers (ex. hausse des dividendes, maximisation de la valeur des titres côtés en bourse). Dans un tel contexte, tout compromis capital-travail, tel que celui des « Trente Glorieuses », deviendrait impossible. Mais si on accepte la thèse de la suraccumulation, et de la stagnation inhérente au capitalisme avancé, une tout autre perspective s’ouvre à l’analyse. Sur le terrain des politiques publiques, elle renverse l’idée que la réglementation financière réussirait à elle seule à relancer l’économie, en canalisant tout ce capital aspiré par la finance vers l’investissement productif. Si le capital dépend de plus en plus du circuit financier pour se valoriser, et qu’il génère des effets de croissance, aussi limités soient-ils, cette unique mesure ne ferait que mettre à nu les profondes forces stagnationnistes qui sous-tendent l’économie. Car l’expansion du secteur financier a généré une demande de biens d’investissement qui autrement, n’aurait pas eu lieu (ex.. immeubles luxueux corporatifs, robots-traders, etc.). De plus, l’inflation des prix des actifs financiers engendra un « effet de richesse », se traduisant avant tout par une consommation de luxe par les nouvelles élites financières. De plus, des formes de croissance tirée par la finance ont accompagné la succession de bulles (ex. hautes technologies, immobilier), qui stimula des investissements dans des secteurs qui autrement, n’auraient pas eu lieu également. Par exemple, il suffit de penser à toute la construction domiciliaire, et les activités en amont et en aval qu’elle a engendrées, dans le contexte de la bulle des « subprimes ». Ce portrait des effets macroéconomiques « positifs » ne pourrait être complet sans également faire référence au rôle de l’endettement massif propre à cette période. Pensons à l’endettement des ménages dans un contexte de stagnation des salaires, à l’endettement public et aux déficits structurels, particulièrement aigus aux États-Unis, de même que l’endettement du secteur privé (corporations non financières, banques, etc.), qui a stimulé une demande et des investissements qui autrement, auraient stagné d’autant plus. Cela dit, malgré tous ces stimulis financiers, il n’en demeure pas moins que les taux de croissance, particulièrement au sein de la Triade, sont demeurés bas depuis 40 ans (Foster et Magdoff, 2009: 15).  Ainsi, comme le soulignent les auteurs de cette tradition, nous assistons à une réalité macroéconomique inédite et étrange en apparence, où le capital prospère à une vitesse vertigineuse malgré une stagnation rampante.

Instabilité et crise

Alors que dans les années 70, la hausse du PIB était de 0.60$ pour chaque nouveau dollar d’endettement, ce ratio est tombé à 0.20$ au tournant des années 2000 (Foster et Magdoff: 49). Concrètement, cela signifie que la majeure partie de cet argent a servi la spéculation, contracté majoritairement par le secteur bancaire lui-même. L’explosion des profits financiers, combinée à une stagnation rampante, favorisa le développement de bulles spéculatives. Grâce à un endettement exponentiel et de nouvelles innovations financières fragmentant le risque tout en le démultipliant à l’ensemble des marchés financiers, ces cycles d’euphories boursières durèrent plus longtemps. Comme contrepartie, les crises furent de plus en plus dures, et les effets dépressifs de plus en plus dramatiques. Afin d’éviter le pire, les banques centrales et gouvernements furent contraints d’intervenir de plus en plus massivement. Or, à l’image de véritables pompiers-pyromanes, chaque crise était éteinte par le moyen d’une prochaine bulle, reportant ainsi seulement à plus tard la catastrophe[15]. Voilà la dure réalité du piège de stagnation-financiarisation précédemment exposé dans l’hypothèse en jeu au départ. Résumons les trois piliers de cette thèse : 1) Le capital dépend de plus en plus des processus de valorisation financière pour s’accumuler, dû à la stagnation sous-jacente de l’économie ; 2) Considérant cette stagnation rampante, l’économie est de plus en plus soumise à des bulles spéculatives et à des crises ; 3) Malgré ce nouveau souffle de prospérité du capital, les problèmes de suraccumulation dans l’économie « réelle » demeurent fortement ancrés.

Une théorie unilatérale et insuffisamment dialectique ?

À l’instar de plusieurs travaux marxistes, cette tradition permet d’enraciner la finance dans la sphère de la production, contrairement aux théories portant sur la financiarisation qui limitent leur analyse à la seule critique du système monétaire et financier. Or, un problème inverse surgit quand l’expansion financière est présentée comme le symptôme de contradictions propres à l’économie « réelle » (Orhangazi, 2011: 2-3), comme dans la Monthly Review, où elle tend à se réduire à une réponse « fonctionnaliste » au problème de la stagnation. En confinant la financiarisation à un mécanisme d’absorption du surplus, cette tradition perd de vue comment elle renferme plusieurs processus aux effets différents et contradictoires sur l’économie. À l’encontre d’une posture unilatérale, divers auteurs feront remarquer que la financiarisation engendre dialectiquement des effets contre-stagnationniste et stagnationnistes. Sans pouvoir explorer en détail cette critique, retenons deux couples de processus distincts, l’un relié à la demande effective, l’autre à l’investissement.

La demande et l’investissement écartelés par des forces opposées

Les hauts rendements exigés par les investisseurs institutionnels (ex. fonds de pension, fonds mutuels) auraient été extorqués par une intensification de l’exploitation, allant des compressions salariales aux mises à pied. En contrepartie, cela réduirait le pouvoir d’achat des travailleurs et travailleuses, générant du coup un problème de demande effective. Or, l’expansion phénoménale du crédit à la consommation, rendue possible par une cascade d’innovations financières, permit de relancer la demande par d’autres moyens. Les impératifs de la « valeur actionnariale »[16] représentent un important pouvoir de restructuration du capital : mise à la ferraille des moyens de production peu profitable à court terme, ou visant à contrôler l’offre dans un secteur conformément à une logique oligopolistique. De plus, cette gouvernance est allergique à l’incertitude du temps long d’investissements, détournant d’immenses sommes vers la spéculation, des programmes de rachats d’actions, des dividendes de plus en plus élevés. De plus, l’instabilité financière générée par la financiarisation aurait accru l’incertitude, décourageant les grandes corporations d’entreprendre des projets d’investissement jugés trop risqués. Or, de l’autre côté, les différentes bulles ont généré des effets de richesses liés à l’inflation des actifs financiers, en plus du rôle de l’endettement public et privé, qui ont stimulé des investissements qui autrement, n’auraient pas eu lieu. Au final : deux paires de processus aux impacts distincts, un tout dialectique contradictoire (Orhangazi, 2011: 9-16). Voilà le problème d’un paradigme qui ne saisit qu’un seul côté de la finance, comme contre-tendance à la stagnation. De cette manière, c’est tout un pan des effets de la finance qui est laissé  pour compte. Rappelons que Sweezy appelait de ses propres vœux une telle théorie dialectique, qui permettrait de mieux saisir le portrait d’ensemble des processus d’interpénétration de la finance et de la production. De plus, une telle démarche permettrait de favoriser des convergences entre diverses approches hétérodoxes, notamment postkeynésiennes, qui critiquent nombre de marxistes pour avoir réduit les processus monétaires et financiers à de simples symptômes de suraccumulation (Morin, 2011: 108-109).

Les oligopoles dominent-ils toujours le monde?

Pour compléter le tour d’horizon de cette tradition, il importe de comprendre en quoi la globalisation est un mouvement traversé par de nouvelles tendances oligopolistiques, alors que plusieurs auteurs rejettent aujourd’hui une telle thèse. Car s’il est vrai que les structures oligopolistiques de marché sont une affaire du passé, la conception du rôle de la suraccumulation développée par l’école de la Monthly Review ne serait donc plus qu’un mirage théorique. 

La vengeance de la concurrence « classique »?

Cet héritage théorique fera l’objet d’une sérieuse remise en question, dans le contexte d’une concurrence internationale de plus en plus manifeste à partir de la fin des années 60. Bellamy Foster et McChesney (2012) reconnaissent que la concurrence européenne et japonaise, telle qu’analysée par exemple par Brenner (2006, 2002), est venue déstabiliser la relative quiétude des marchés oligopolistiques aux États-Unis. Pensons au secteur automobile états-unien, qui semblait immunisé contre toute concurrence « étrangère » par les prix (Foster et McChesney, 2012 : 73). Or, contrairement à un grand nombre de théories de la globalisation, ces auteurs considèrent ce phénomène comme le début d’une recomposition des forces oligopolistiques au niveau international, fondées sur un niveau inédit de concentration et de centralisation du capital (Foster et  McChesney, 2012 : 112-113). Ces auteurs mobilisent deux ensembles de faits pour appuyer leurs dires : les statistiques récentes sur la concentration et la centralisation du capital, et divers exemples qui témoignent de nouvelles stratégies de coordination oligopolistique. Par exemple, le pourcentage d’industries où quatre entreprises contrôlent plus de 50 % du volume des ventes est fortement en hausse depuis les vingt dernières années[17]. La concentration des revenus des 200 plus grandes corporations aux États-Unis et la valeur des fusions-acquisitions des 500 plus grandes corporations globales en pourcentage du PIB mondial le sont également[18]. Quant aux nouvelles stratégies de contrôle oligopolistique, ils évoquent par exemple divers cas, dont celui du groupe Star Alliance dans le domaine du transport aérien, dominé par la corporation «  United Airways  ». De plus, ils analyseront aussi des cas qui témoignent de la restructuration du circuit industriel à l’échelle mondiale, et qui s’appuient sur la nouvelle division internationale du travail. Par exemple, le rôle des « monopsones »[19] témoigne du nouveau visage du capitalisme monopoliste. Leur exemple cité le plus patent est Wal-Mart, qui impose à ses fournisseurs ses prix d’achat, et par conséquent, un rythme de production et d’exploitation effréné. L’originalité de leur analyse de la sous-traitance et des délocalisations est d’avoir compris ces phénomènes en tant qu’ils sous-tendent de nouvelles stratégies oligopolistiques à l’échelle du monde (Bellamy Foster & McChesney, 2012 : 111).

Diviser pour mieux régner

Ces nouveaux pouvoirs de marché s’accompagnent d’une mobilité inédite du capital. Que ce soit concernant le lieu de construction des infrastructures productives, d’importation ou de vente de marchandises, les grandes corporations jouissent d’un pouvoir d’arbitrage inédit, qui leur permet de jouer les lois du travail, fiscales et environnementales les unes contre les autres, dans un nivellement général par le bas. Alors que se constitue une armée de réserve globale depuis la chute du Mur de Berlin, dont le visage manifeste est un vaste précariat captif concentré au Sud, de violentes asymétries économiques émanent des rentes impérialistes (Amin, 2010) captées par ces puissants oligopoles sur le dos de ces nouveaux damnés de la terre. Cette surexploitation vient paradoxalement exacerber la tendance à la massification du surplus et le problème de ses débouchés. Sa canalisation accrue vers des circuits de valorisation financière représente ainsi le pont entre cette globalisation et la financiarisation de l’économie[20].

Le pouvoir de marché : mythe ou réalité?

Alors que le néolibéralisme et la financiarisation ont fait couler beaucoup d’encre, on ne peut en dire autant de la question du pouvoir oligopolistique, évacué d’un bon nombre d’analyses hétérodoxes sur la globalisation. Cela inclut plusieurs néo-marxistes, dont Brenner qui reconnaît que si les États-Unis ont hébergé dans les années 50 plusieurs industries structurées sur des bases oligopolistiques, une telle réalité n’existe plus aujourd’hui. Selon lui, la norme qui a prévalu dans l’histoire du capitalisme, et même au 20e siècle, est qu’un tel pouvoir de marché ne dure au mieux que temporairement. La question n’est pas de savoir si les grandes corporations veulent un tel pouvoir, et si elles déploient beaucoup d’efforts pour y arriver, ce qui est pour lui une évidence incontestable. La vraie question est plutôt : si elles arrivent à l’acquérir, peuvent-elles en profiter suffisamment longtemps pour affecter en profondeur les règles de l’accumulation capitaliste?

The basic problem with this scenario – in which concentration, centralization, and large size give rise to monopoly power and monopoly power makes for a tendency for the surplus to rise – is that it is ultimately premised on the effectiveness of barriers to entry that are more than temporary (Brenner, 1999: 35).

Brenner ne contesterait donc pas la validité des données statistiques soutenues par Bellamy Foster et McChesney au sujet de la concentration et la centralisation du capital. L’enjeu est plutôt si une telle réalité, aussi frappante soit-elle, prouve l’existence de clôtures de marché relativement fortifiées.

Le capital financier ferait-il vaciller les marchés?

Pour Brenner, le fait majeur aujourd’hui de la centralisation et la concentration du capital réside dans la capacité des grandes institutions financières à mobiliser rapidement des sommes colossales d’argent. Fait nouveau, toute entreprise souhaitant pénétrer un marché affichant des taux de profit supérieurs à la moyenne aurait facilement accès à des lignes de crédit coulant à flots pour mener à bien une telle ambition. Ainsi, les barrières oligopolistiques ne seraient plus en mesure de tenir bien longtemps devant une arme aussi redoutable que le crédit bancaire international (Brenner, 1999 : 35). Foster (1999) fait remarquer, à l’instar de Marx, que le crédit a depuis longtemps été un levier majeur de la centralisation du capital. Il considère paradoxal que cette fonction soit dorénavant renversée. D’autant plus que la finance a été au cœur des vagues de fusions-acquisitions des dernières décennies, considérées par plusieurs comme la preuve de la reconstitution de nouveaux pouvoirs oligopolistiques à l’échelle mondiale (Crotty, 2000: 40-42). Contrairement à Brenner, Foster et McChesney (2012 : 76) défendent que les banques et institutions financières ne prêtent guère aux premières venues, indépendamment de leur position de marché. Alors que leurs intérêts de profits les amènent à réguler leur offre de crédit, elles attribuent le gros de leur magot aux « champions » qui dominent un ou plusieurs secteurs. À ce stade-ci de notre compréhension de ce débat, cet argument de la Monthly Review nous semble convaincant. Cela dit, une démarche d’histoire comparée serait nécessaire afin d’analyser dans le fin détail si des liens « nationaux » persistent entre les institutions financières et les entreprises industrielles, en commençant par les pays de la Triade. 

Le « libre-échange » aurait-il fait tomber les dernières barrières?

La déréglementation du commerce international, fondée sur l’abolition des barrières tarifaires et nombre de lois régulant l’activité économique, aurait sapé les derniers vestiges du capitalisme monopoliste, selon Brenner (1999 : 35). Si la pénétration aux États-Unis de la concurrence allemande et japonaise à la fin des années 60 semble concorder avec la fin de plusieurs dispositions protectionnistes, cet argument semble exagéré. Premièrement, une lecture attentive de la politique « libre-échangiste » états-unienne dégage clairement la stratégie dominante de la diplomatie commerciale américaine : ouvrir au maximum les marchés internationaux au capital « états-unien » en ouvrant au minimum l’économie domestique aux capitaux « étrangers ». Au-delà d’une illusoire fin du protectionnisme, rappelons que celui-ci n’était qu’un type de barrière oligopolistique identifié par cette école sur… 22! Avec ou sans soutien étatique fondé sur des tarifs protectionnistes, subventions ou avantages fiscaux, les grandes entreprises ont donc plus d’une arme dans leur artillerie. Par contre, les rivalités interétatiques conduisant divers États à soutenir « leurs » industries contre celles d’autres pays pourraient-elles former une sérieuse objection à l’école de la Monthly Review ? Brenner (2002) soutien un tel type d’argument lorsqu’il analyse le « Plaza Accord » et le « Reverse Plaza Accord », soit deux rondes de négociations internationales sur le réajustement politique des taux de change visant à relancer la croissance par les exportations et opposant les divers intérêts industriels en présence. Cette avenue reste à mon sens à explorer pour trancher ce débat, d’autant plus qu’elle semble possible dans le contexte d’un ordre international de moins en moins marqué par le multilatéralisme. Au-delà des riches objections précédentes, l’école de la Monthly Review fait remarquer qu’un tel débat sur la nature de la concurrence internationale aujourd’hui est souvent miné d’avance par cinq préjugés, qui seront seulement énumérés ici, faute d’espace :

(1) the tendency to think of economic categories exclusively in national, rather than international terms ; (2) a fetishism of the « market », excluding the analysis of corporate power ; (3) what we have called « the ambiguity of competition » ; (4) the notion that financialization and new communication technologies have endengered unstoppable global competition ; and (5) a common category mistake at the international level that confuses competition between capitals with competition betweem workers (Bellamy Foster et McChesney, 2012: 111).

Des enjeux avant tout politiques

Pour Foster et McChesney (2012), la question, à savoir si oui ou non, les grandes corporations possèdent divers pouvoirs de marché, est liée ultimement à une double critique de l’idéologie dominante. La première vise à contester l’idée que le marché est un processus impersonnel, favorisant la meilleure efficience économique, et qui exclut tout rapport de pouvoir par essence. La deuxième critique s’oppose à la croyance affirmant que le pouvoir économique est si diffus qu’aucune entreprise, ou groupe d’entreprises ne pourrait avoir un accès privilégié aux ressources de l’État, la démocratie étant équitable pour tous et toutes. Reconnaître que des oligopoles dominent réellement le monde, c’est reconnaître que ces préjugés ont leur place dans les poubelles de la mystification.

Conclusion

Mais où en sommes-nous maintenant, cinq ans après la crise de 2007-2008? Tout d’abord, si le capital dépend structurellement de la financiarisation pour s’accumuler, il devient plus compréhensible pourquoi les élites politiques ont si peu réglementé le capital financier, et cela même après la pire crise depuis la Grande Dépression. S’il est incontestable que cela témoigne d’une hégémonie des intérêts de Wall Street sur la classe politique, elle repose probablement sur la croyance macroéconomique qu’une nouvelle bulle spéculative est le meilleur espoir d’une relance économique, à court terme du moins. Sur le terrain de la stratégie politique, les implications de la théorie de la Monthly Review sont énormes. La réglementation de la finance, certes nécessaire, est insuffisante car à elle seule, elle engendrerait les effets contraires de ceux recherchés, en laissant inchangés les problèmes de stagnation inhérents à la suraccumulation. Dans un tel contexte, la meilleure voie de sortie de crise serait d’utiliser la politique budgétaire de l’État aux fins d’un vaste programme d’investissements massifs à finalités sociales et écologiques. Or, nous avons vu précédemment que les dépenses publiques faisaient l’objet d’une hégémonie de la classe dominante. Face à cette réalité, seule une lutte acharnée des dominés, assumant pleinement le conflit de classes, serait en mesure de garantir l’application d’un tel programme, avec pour horizon définitif, le dépassement du capitalisme. Enfin, il faut surtout comprendre que la stagnation est davantage un problème pour la majorité que pour le capital qui, lui, continue de prospérer même après la crise. Sous le capitalisme, cela signifie pour la majorité un chômage rampant, une précarisation accrue, des rentrées fiscales réduites qui se traduisent par de nouvelles compressions, les peuples du monde étant secoués par  l’enfer de l’austérité-stagnation. Alors qu’une croissance lente fut toujours considérée comme la preuve d’une faiblesse du capital, serions-nous devant un régime d’accumulation pour qui la stagnation est un problème relégué à la société, témoignant plutôt de la force du capital monopoliste-financier? Malheureusement, il semblerait bien que oui.

Bibliographie 

AGLIETTA, Michel (1997), Régulation et crises du capitalisme, Éditions Odile Jacob, Paris, 486p. AMIN, Samir (2010), The Law of Worldwide Value, Monthly Review Press, New-York, 144 p. BARAGAR, Fletcher, CHERNOMAS, Robert (2012), Profit without accumulation, International Journal of Political Economy, vol.41 no.3, p.24-40 BARAN A. Paul (1962), Political Economy of Growth, Penguin Books, New York, 475 p. BARAN A. Paul, SWEEZY, Paul M. (2013), The Quality of Monopoly Capitalist Society – Culture & Communications, Monthly Review 65, No.3, p.43-64 ———————-. (2012), Some Theoritical Implications, Monthly Review 64, No.3, p.24-69 ———————–. (1968) Le capitalisme monopoliste – un essai sur la société industrielle américaine, Éditions Maspero, France, 1968, 341 p. BRENNER, Robert (2006), The Economics of Global Turbulence  : The Advanced Capitalist Economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005 , Verso,  Londres – New-York,  44 p. ———————–. (2002) The Boom and the Bubble – The US in the World Economy, Verso, Londres – New-York, 2002, 303 p. ———————–. (1999), Competition and Class: a Response to Foster and McNally, Monthly Review, Décembre 24 p. CROTTY, James (2000), Slow Growth, Destructive Competition, and Low Road Labor Relations: A Keynes-Marx-Shumpeter Analysis of Neoliberal Globalization, Working Papers Series, Political Economy Research Institute, Umass, 54 p. DELEPLACE, Ghislain (2007), Histoire de la pensée économique – Du “royaume agricole” de Quesnay au “monde à la Arrow-Debreu”, Dunod, Paris, 539 p. FOSTER, John Bellamy (2012), A Missing Chapter of Monopoly Capital: Introduction to Baran & Sweezy’s “Some Theoritical Implications”, Monthly Review 64, No.3, p.1-23 —————————–. (1999), Is Overcompetition a Problem, Monthly Review Press, New York, 28 p. FOSTER, John Bellamy, MAGDOFF, Fred (2009), The Great Financial Crisis – Causes and Consequences, Monthly Review Press, New-York, 160 p. FOSTER, John Bellamy, W. McCHESNEY, Robert (2013), The Cultural Apparatus of Monopoly Capital: An Intoduction, Monthly Review 65, No. 3, p.1-33 ———————— .(2012) The Endless Crisis – How Monopoly-Finance Capital Produces Stagnation and Upheaval from the USA to China, Monthly Review Press, New York, 227 p. ———————— .(2010), Listen Keynesians, It’s the System! – Response to Palley, Monthly Review 61, no.11, p.44-56 GILLES, Philippe (2009), Histoire des crises et des cycles économiques – Des crises industrielles du 19e siècle aux crises actuelles, Armand Collin, Paris, 334 p. GLYN, Andrew (2006), Capitalism Unleashed – Finance, Globalization and Welfare, Oxford University Press, 251 p. HEINRICH, Michael (2013), Failure of the Falling Rate of Profit Theory – Marx’s Studies in the 1870’s, Monthly Review 64, No.11, p.15-31 KALECKI, Michal (1984), Class Struggle and the Distribution of National Income, “The Faltering Economy”, éd. Foster et Szlajfer, Monthly Review Press, New York, p.77-90 KRIPPNER, Greta R. (2005), The Financialization of the American Economy, Socio-Economic Review, p.173-208 LAPAVITSAS, Costas (2011), Theorizing Financialization, Work, Employment and Society, Vol. 25 (4), p.611-626 MARX, Karl (1993), Le Capital – Livre I, Quadridge/PUF, France, 940 p. MORIN, François (2011), Un monde sans Wall Street, Éditions du Seuil, Paris, 185 p. ORHANGAZI, Ozgür (2011), “Financial” vs. “Real” – An Overview of the Contradictory Role of Finance, Political Economy Research Institue (PERI), Amherst (Massachusetts), 33 p. PALLEY, Thomas (2010), The Limits of Minsky’s Hypothesis as an Explanation of the Crisis, Monthly Review 61, no.11, p.28-43 PINEAULT, Éric (2009), Capital, valeur et réversibilité: recherche sur les fondements de l’approche marxienne du capital financier, “Marx philosophe” (éd. Clain, O.), Éditions Nota Bene (Collection Société), Québec, p.211-259 POSTONE, Moishe (2009), Temps, travail et domination sociale, Éditions Mille et une nuits, 587 p. ROY, William G. (1997), Socializing Capital – The Rise of the Large Industrial Corporation in America, Princeton University Press, 338 p. SWEEZY, Paul M. (1991), Monopoly Capital After Twenty-Five Years, Monthly Review 43, No.7, p.52-57 ———————–. (1984), Competition and Monopoly,  “The Faltering Economy” (éd. Foster et Szlajfer), Monthly Review Press, New York, p.27-40 ———————–. (1984), Some problems in the theory of capital accumulation, “The Faltering Economy”, p.41-56 ———————–.  (1981), Four Lectures on Marxism, Monthly Review Press, New York, 97 p. ———————–.  (1942), Theory of Capitalist Development, Monthly Review Press, New York, 398 p. SWEEZY, Paul M., MAGDOFF , Harry (1987), Stagnation and the Financial Explosion, Monthly Review Press, New-York, 208 p.


[1]          Pour un récent aperçu de l’ambition sociologique de leur projet, voir l’édition du chapitre inédit de Monopoly Capital sur la culture de masse (une partie, non-publiée, comportait même des notes éparses sur la psychiatrie) dans un numéro récent de la Monthly Review (Foster et McChesney, 2013 : 1-33 ;  Baran et Sweezy, 2013, 43-64).
[2]          Voir les concepts de survaleur absolue et relative chez Marx (1993 : 199-361).
[3]          Cette distinction entre une économie « concurrentielle » et « monopolistique » procède d’une démarche idéal-typique. Tel que rapporté par Sweezy (1981 : 57-58), Marx considérait que les vestiges du féodalisme continuèrent de peser longtemps sur les structures de marché capitaliste, par diverses régulations à caractère culturel-politique. Ceci dit, il croyait que tout cela finirait par disparaître sans jamais prévoir que de nouvelles barrières à la concurrence émaneraient cette fois du capitalisme lui-même. Pour une différente interprétation historique de ce phénomène, et une riche analyse des processus politiques et idéologiques qui ont mené à l’institutionnalisation de la corporation  (facteurs sous-évalués par la Monthly Review), voir Roy (1997).
[4]          Sans pouvoir les présenter une à une, Foster et McChesney (2012 :197) identifient jusqu’à à vingt-deux barrières à l’entrée (ex. brevets, image de marque, surcapacités planifiées, contrôle exclusif sur des ressources stratégiques, barrières protectionnistes, etc.), en référence à un ouvrage cité.
[5]
            Si nous devons à Schumpeter la parenté du concept de « co-respect », il considérait que toute barrière à l’entrée ne pouvait qu’être temporaire. Car pour lui, c’est la dynamique de l’innovation technologique qui était le véritable moteur de la concurrence, véritable tempête de « destruction créatrice » qui priverait toute clôture oligopolistique d’une effectivité durable. Inspirés par Veblen, Baran et Sweezy (1968 : 94-105) rétorqueront que l’innovation fera de plus en plus l’objet de stratégies d’appropriation privative (ex. brevets), visant à exercer un contrôle sur le rythme de développement et d’introduction de nouvelles technologies (ex. voiture électrique). Dans les mots mêmes de ces auteurs, cette tempête ne serait devenue qu’une légère brise !
[6]          Les fondements du capitalisme monopoliste repose également sur l’argument de la « maturation ». En résumé, cela signifie seulement qu’il y a une importante différence entre une économie en période d’industrialisation où les débouchés sont quasiment illimités, et une économie déjà industrialisée où les débouchés en forte intensité technologique tendent à se restreindre. Selon Sweezy (1984 : 46), « the problem for the capitalist is no longer so much of substituting more productive machines for hand labor but rather of substituting more productive machines and processes for less productive machines and processes all along the line. And there is no a priori reason whatever for supposing that this must involve an increase (or a decrease either for that matter) in the organic composition of capital », sapant ainsi les bases de la baisse tendancielle du taux de profit. Pour une critique récente et plus fondamentale de cette « loi », voir Heinrich (2013 : 15-31).
[7]          Cela fera d’ailleurs dire à Kalecki (1984: 166) que la flexibilité des prix serait dorénavant plutôt la caractéristique d’une économie socialiste, que d’une économie monopolistique.
[8]          Procédés visant à donner l’impression d’une marchandise distincte, mais qui n’est en fait qu’une variante marginale et superficielle d’un objet (ex. nouvel emballage, image de marque (« branding »), etc.).
[9]          Cette théorie débouche sur une critique du fordisme, idéalisé dans bien des théories (ex. la théorie de la régulation) comme un cercle vertueux de croissance et consommation de masse, où la traduction des gains de productivité en augmentation de salaires aurait été le gage d’une meilleure qualité de vie pour les travailleurs. Baran et Sweezy vont plutôt défendre que ces hausses salariales servaient de plus en plus l’absorption d’un surplus fondé sur le gaspillage (ex. obsolescence programmée, etc.), à l’avantage du capital monopoliste (Foster, 2012 : 14-15). Leur théorie permet ainsi de dépasser l’opposition stérile entre une posture idéalisée de la consommation de masse et des « Trente glorieuses », et celle qui la condamne d’un point de vue strictement moraliste (ex. certains courants écologistes).
[10]        Marx visait à rompre avec l’économie politique classique en affirmant qu’est productif, tout travail qui valorise le capital. Ceci dit, il considérait qu’un travail improductif, qui consomme de la survaleur sans en produire, demeurait nécessaire afin de boucler le circuit de valorisation du capital (ex. les activités de vente, etc.). Or, Marx croyait que ce type de travail tendrait à se réduire à un minimum, avec l’ascendance des capitalistes industriels contre les marchands. Or, Baran et Sweezy (2012 :54-56) feront à juste titre remarquer que sous le capitalisme monopoliste, ce type de travail deviendra plutôt exponentiel.
[11]        C’est pourquoi Baran (1962 : 144-145) considérait que le socialisme se caractériserait principalement par la diminution drastique de ce travail « improductif ».
[12]        Si cette tradition offre une riche critique du mythe de l’âge d’or des « Trente Glorieuses », l’héritage de cette période, particulièrement au niveau des variantes historiques de l’État-providence, demeure limité, voir problématique.
[13]        La seule mention dans Monopoly Capital porte sur un constat empirique du développement du secteur de la finance, des assurances et de l’immobilier, réduit à un mode d’absorption du surplus sans différence qualitative. « Étant donné que ce problème ne pose pas de nouvelles questions de principe, il n’est guère besoin de discuter longuement ces activités et leur signification économique. Il convient de souligner, par contre, leur grande amplitude. » (Baran et Sweezy, 1968 : 132-134).
[14]        En 79-80, Volcker haussa abruptement les taux d’intérêt de la Réserve Fédérale américaine jusqu’à 20%, aggravant le poids des dettes, et étranglant du coup ces pays, au point de menacer l’ensemble du système bancaire d’une crise de solvabilité (Brenner, 2002 :35-36). En tant que point tournant de l’histoire du néolibéralisme, cela marque le début des plans d’ajustement structurels du FMI imposés au « Tiers Monde », la dette devenant un instument redoutable de restructuration néolibérale et dans ce cas, un nouveau visage de l’impéralisme (Sweezy et Magdoff, 1987 : 176-185).
[15]        Selon Minsky, l’instabilité financière est inhérente à chaque cycle d’affaires, indépendamment des tendances de longue durée de l’économie. Or, l’école de la Monthly Review considère que ce n’est qu’en ancrant cette hypothèse dans les tendances à la stagnation du capitalisme avancé que l’on peut comprendre pourquoi cette instabilité a été aussi grande dans les quatre dernières décennies de financiarisation de l’économie (Foster et McChesney, 2012 : 58).
[16]        Mode de gouvernance d’entreprise fondée sur la maximisation de la valeur pour les actionnaires.
[17]
            Selon leurs données (Tableau 3.1), ce pourcentage est passé environ de 27% à près de 40% entre 1987 et 2007 (Bellamy Foster & McChesney, 2012: 68).
[18]
            Selon leurs données (Tableau 3.2), la proportion des revenus des 200 plus grandes corporations aux États-Unis serait passée de 21% dans les années 1950 à 30% en 2008. De plus, la valeur nette des acquisitions par des grandes corporations opérant au Canada et aux États-Unis est 10 fois plus élevée en 2008 qu’en 1970 (Tableau 3.4).  (Bellamy Foster & McChesney, 2012: 71-75).
[19]        Se caractérise par un seul ou un petit groupe restreint d’acheteurs, au lieu de se traduire par un seul ou quelques vendeurs, tel un monopole ou oligopole.
[20]        Dans le cadre d’une étude sur l’augmentation de la part des profits financiers chez les corporations-non-financières aux États-Unis, Krippner (2005 : 188-198) démontre même que ceux-ci sont plus grands à l’étranger, proportionnellement aux profits extraits globalement dans ces pays.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot