Réplique à : Atelier 1_ féminisme

9 décembre 2013 | Revue > >

Une revue féministe — mais de quel genre ?

Colette St-Hilaire

Le féminisme revient à l’ordre du jour et c’est très bien. Entendons-nous : il n’a jamais disparu de l’horizon, mais il se faisait discret et évoluait surtout dans des lieux réservés — les groupes de femmes, les groupes communautaires, les centres d’études féministes, certains milieux politiques progressistes. Le voilà de nouveau à l’avant-scène, propulsé par le printemps érable notamment où on a vu les femmes se mobiliser et prendre la parole, mais où on a dénoncé également des dérapages sexistes. Dans ce contexte,  l’annonce de la création de Raisons sociales, une revue dirigée par une bande de jeunes et qui se dit, entre autres, féministe est une bonne nouvelle. J’ai donc lu avec intérêt le texte de présentation de la revue intitulé À propos et celui de Valérie Lefebvre-Faucher, Atelier 1 — féminisme. Avec intérêt, oui, mais non sans un certain malaise devant la description de l’état des lieux et les mesures proposées, et devant la référence non discutée au concept de patriarcat.

Lire les écrivaines

Je commencerai pas l’affirmation qui m’a parue la plus intéressante du texte de Valérie Lefebvre-Faucher : si on veut publier les femmes, il faut les lire. Comme je suis d’accord ! La bataille ici est loin d’être gagnée. Récemment, un prof de littérature d’une université proclamait son droit de ne pas faire lire d’œuvres écrites par des femmes. Bien sûr que c’est son droit, comme c’est son droit d’être un prof à l’esprit borné. Je me rappelle aussi la demande que m’avaient faite deux collègues il y a quelques années. Ils avaient écrit un ouvrage de politique destiné aux étudiants et souhaitaient ma collaboration pour y intégrer un chapitre sur les femmes. À leur grand étonnement, j’avais refusé net : « Vous n’êtes pas capables de l’écrire ce chapitre ? Vous n’avez jamais rien lu sur les femmes ou sur le féminisme ? C’est la preuve que le sujet ne vous intéresse absolument pas. Assumez. »  Ils n’étaient pas ouvriers, mais ils pouvaient écrire sur les classes ; c’étaient de bons Québécois de souche, mais ils savaient défendre tous les peuples opprimés de la planète. Les femmes ? Niet. Combien de fois ai-je interpellé des collègues profs qui formulaient des réserves à l’endroit des féministes. « De qui parles-tu exactement ? Quelles sont les auteures féministes que tu as lues ces dernières années ? » Niet encore.

Faisons un petit test. Je vous propose quelques auteures: elles ont toutes exercé une grande influence, toutes connaissent ou ont connu une renommée internationale. Lesquelles avez-vous vraiment lues ?

Commençons par quelques classiques  des années 70 : qui a lu les féministes américaines radicales Kate Millet, Shulamith Firestone, Ti-Grace Atkinson ? Ou Gayle Rubin et Adrienne Rich, qui ont entre autres déconstruit la contrainte à l’hétérosexualité ? Est-ce que ça irait mieux avec les féministes matérialistes radicales de la deuxième vague en Europe : Christine Delphy, Monique Wittig, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin ? Ou les auteures associées au courant de l’affirmation de la différence sexuelle et du postmodernisme : Julia Kristeva, Luce Irigaray, Hélène Cixous, Rosi Braidotti, ou Françoise Collin, qui a dirigé Les cahiers du Grif de 1973 à 1997 ?

Connaît-on les réflexions récentes autour des notions d’intersectionnalité ou de consub­stan­tia­lité, celles desféministes afro-américaines ou indiennes, par exemple, les bell hooks, Audrey Lorde, Patricia H. Collins, Gayatri Spivak, Inderpal Grewal ? Qui a lu Joan Scott, une auteure importante dans la réflexion sur la notion de genre ? Ou Judith Butler, une philosophe américaine de premier plan associée à la déconstruction radicale des catégories sexuelles ? Et au Québec ? Le catalogue des éditions du Remue-ménage compte à lui seul quelques centaines de noms… Et il faudrait aussi parler des poètes, des romancières, des cinéastes.

Si Raisons sociales est une revue féministe, une tâche s’impose : être à l’affût, lire et solliciter des textes pour faire connaître les œuvres des femmes. La paresse ici n’est pas de mise.

Les revues doivent-elles aider les femmes ?

Dans sa réflexion sur les revues féministes, Valérie Faucher-Lefebvre tient à reconnaître l’héritage laissé par les premières revues non mixtes ; elle évoque Louky Bersianik et La vie en rose, par exemple. Je suis on ne peut plus d’accord. Quelques dizaines d’années plus tard, où en sommes-nous ? Ayant été moi-même femme de revue mixte ces dernières années, le portrait de la situation que dresse l’auteure m’étonne : les femmes s’occuperaient encore du secrétariat et de la logistique ? Des relations humaines dans le groupe ? Elles devraient encore demander : « Que dira ta blonde si nous cosignons ?»  Autant dire que nous ne sommes jamais sorties des années 60 ! Nous aurions lutté pendant 50 ans pour rien ? La sociologue en moi aurait besoin d’une enquête scientifique en bonne et due forme pour valider ce portrait. Non pas que je porte des lunettes roses. Je sais fort bien que les vieux réflexes ont la vie dure. Récemment, à l’occasion d’une réunion de comités de citoyens de ma région, j’ai vu les gars se précipiter au micro pour présenter leur rapport alors qu’il était entendu que tous et toutes auraient le droit de parole. Nous, les femmes, avons parlé les dernières. Je n’ai pas eu envie d’intervenir. J’ai trouvé ces gars, qui n’étaient pas très jeunes en général, carrément ridicules. La situation chez les jeunes serait-elle aussi désespérante ?

Quelle que soit l’ampleur du problème, il est clair qu’il reste des comportements sexistes qui minent les collectifs de lutte et de travail. Comment les combattre ? Ici, le texte m’a quelque peu irritée. Il nous exhorte à aider les femmes, à les accompagner dans la réécriture ; on suggère qu’elles ont peut-être vécu des situations difficiles dans le passé. J’ai du mal avec cette approche psychologisante de la question. De la même manière, la pratique assez répandue des doubles micros m’énerve. Ce fut le cas récemment lors de la conférence de Noam Chomsky à Montréal : quand l’animateur de la soirée a annoncé qu’il y aurait un micro pour les femmes, ça m’a fait un drôle d’effet : c’était comme si on m’avait invitée à me placer dans la file des enfants ! Cette approche m’apparaît paternaliste, infantilisante pour les femmes. Sans parler du ridicule où elle peut mener : pourquoi pas un micro pour les minorités visibles, un autre pour les queers, un autre pour les personnes handicapées ou qui sais-je encore ? Si l’approche féministe consiste à aider, à accompagner les femmes, les revues feraient bien d’embaucher des psychologues et des travailleurs sociaux.

Le texte propose enfin de miser sur l’apport des femmes à la pensée. Tout à fait d’accord, à condition de ne pas verser dans l’essentialisme et accoler aux femmes des contenus strictement « féminins », les renvoyant du même coup à la seule expérience de la domesticité. Le texte à cet égard m’est apparu un peu ambigu. Il évoque la résilience des enfants, la maternité, les soins à apporter aux vétérans, et ainsi de suite. Très bien, à condition de ne pas conclure qu’il existe quelque part une identité féminine universelle qui demanderait à prendre sa place dans les revues.

Cela étant dit, comment peut-on combattre ces comportements sexistes qui semblent vouloir survivre à toutes nos luttes ? Comment ouvrir les contenus ? Les réponses toutes faites n’existent sans doute pas. Les réponses devront venir des femmes elles-mêmes, des femmes conçues moins comme des victimes du patriarcat que comme des sujets politiques. Et ici, c’est toute l’approche féministe de Raisons sociales que je questionne : la lutte contre le patriarcat. Qu’est-ce que ça veut  dire au juste ? Clairement affirmée mais jamais explicitée dans le texte À propos, cette approche n’est peut-être pas sans rapport avec les problèmes que je viens de soulever.  Je ferai donc un long détour par les approches féministes, pour revenir à Raisons sociales et à sa lutte contre le patriarcat.

Patriarcat, sexe ou genre : de quoi parle-t-on ?

Dans l’historie de l’anthropologie et de la sociologie, le patriarcat désigne un « type d’organisation sociale où l’autorité domestique et l’autorité politique sont exercées par les hommes chefs de famille[1] ». Si nombre de sociétés fonctionnent toujours sur la base de ce type de structure, le moins qu’on puisse dire c’est que les fondements du patriarcat ont été sérieusement ébranlés dans les sociétés occidentales depuis un demi-siècle. Au Québec, l’assaut a commencé dans les années 60 au moment où la ministre Claire Kirkland-Casgrain a introduit la première réforme du code civil visant à libérer les femmes mariées de la tutelle de leurs époux. Les luttes se sont poursuivies et, à partir des années 80, les réformes se sont multipliées : autorité parentale partagée, criminalisation de la violence sexuelle, partenariat économique dans la famille, bref de grands pans du pouvoir patriarcal se sont effondrés. Puis, le coup le plus récent, fatal peut-être : la loi sur l’union civile qui reconnaît les couples de même sexe et, plus important encore, la possibilité pour un enfant d’avoir deux pères ou deux mères. Cette fois, c’est la structure même de la famille et la contrainte à l’hétérosexualité qui sont en jeu. Ce n’est pas rien, il faut prendre acte de ces changements — d’ailleurs, si, au Québec, la loi a été votée sans que personne ne s’en rende trop compte, en France, les forces réactionnaires sont descendues dans la rue, conscientes de tout ce qu’elles avaient à perdre.

Que signifie alors lutter contre le patriarcat ? Le fait est que dans le mouvement des femmes, le concept a été détourné de sa signification première et en est venu à recouvrir diverses acceptions qui vont bien au-delà de la structure familiale. Revenons un peu en arrière pour arpenter le territoire féministe. On verra qu’il y règne une grande diversité, source de pas mal de confusion que nous devons au moins tenter de dissiper. Une revue qui se dit féministe doit au moins savoir de quoi elle parle !

  • Le féminisme radical américain

La plupart des commentatrices s’entendent pour dire qu’une « grande rupture » s’est effectuée vers la fin des années 60. Aux côtés du féminisme libéral (axé sur les droits individuels) et du féminisme marxiste (la lutte des femmes doit être subordonnée à la lutte de classe), émerge une troisième tendance : le féminisme radical. On parle ici d’auteures comme Firestone, Atkinson, Millet citées précédemment. Louise Toupin décrit ainsi ce féminisme :

« Radical » signifiait qu’on entendait remonter, dans l’explication de la subordination des femmes, « à la racine » du système. Le système auquel on faisait référence n’était pas, comme chez les marxistes, le système écono­mique, mais le système social des sexes, qu’on nommera patriarcat. « Radi­cal » signifiait surtout qu’on allait assister à une toute nouvelle façon de penser les rapports hommes-femmes, étrangère aux explications libérale ou marxiste, et se présentant comme « autonome », et sur le plan de la pensée, et sur le plan de l’action[2].

Le féminisme radical est loin d’être homogène, mais certains traits communs apparaissent : « […] l’oppression des femmes est fondamentale, irréductible à quelqu’autre oppression, et traverse toutes les sociétés, les « races » et les classes »[3].  Ce qui est radicalement nouveau dans cette approche, c’est que le corps et la sexualité deviennent des enjeux politiques :

L’expression première du patriarcat se manifeste par le contrôle du corps des femmes, notamment par le contrôle de la maternité et de la sexualité des femmes. Le lieu où le patriarcat s’exprime se situe d’abord dans la famille et dans tout le domaine de la reproduction, mais aussi dans toute la société et à tous les niveaux (politique, économique, juridique), de même que dans les représentations sociales, le patriarcat constituant un véritable système social, un système social des sexes ayant créé deux cultures distinctes : la culture masculine dominante, et la culture féminine dominée[4].

Ce féminisme de la deuxième vague, comme on l’a appelé[5], a exercé une influence considérable. Les luttes se sont multipliées (contraception, avortement, pornographie, sexualité, etc.), des formes d’organisations autonomes sont apparues, les publications ont déferlé. Les femmes sont devenues au patriarcat ce que les ouvriers étaient au capitalisme : le sujet politique révolutionnaire, porteur de vérité et de libération. En ce sens, la logique du féminisme radical est identitaire : on y pose l’existence d’un sujet-femme antérieur aux rapports sociaux, un sujet dont l’identité biologique est au fondement de la lutte féministe. D’où la critique d’essentialisme formulée à l’endroit de ce courant.

Puis ce courant radical a traversé l’Atlantique et a connu des mutations  profondes. Les fils ici ne sont pas faciles à démêler.

  • Le féminisme de la différence

Un premier courant très important s’est constitué autour de la notion de différence. Qu’il s’agisse du groupe Psychanalyse et politique animé par Antoinette Fouque ou de théoriciennes comme Irigaray, Kristeva et Cixous, citées ci-haut, que l’on situe généralement dans le courant poststructuraliste déconstructionniste, influencé par des auteurs comme Lacan, Foucault, Deleuze et Derrida, le féminisme de la différence  a cherché à penser la différence sexuelle autrement que sous le mode patriarcal. Sous ce mode, le féminin est toujours l’autre, l’exclu, l’invisible, le subordonné, placé sous le contrôle du Même, l’ordre symbolique masculin universel. La lutte féministe consiste donc à affirmer la différence sexuelle. Non pas exprimer une différence biologique innée, mais faire advenir la différence, l’altérité, en dehors de toute hiérarchisation. Ce féminisme a donné lieu à des stratégies comme l’écriture féminine (ce qui en passant a produit de fort beaux textes). On a souvent qualifié cette approche d’essentialiste parce qu’il y est question de différence, mais cette critique est trop rapide. Chez les déconstructionnistes, la différence sexuelle n’est pas une identité antérieure au social ; il s’agit moins d’exprimer une différence ontologique que de déconstruire, de casser les catégories sexistes du masculin et du féminin par l’affirmation d’une altérité qui n’a jamais  pu s’affirmer sous l’ordre patriarcal.

  • Le féminisme radical matérialiste

En France toujours, un autre courant a placé le patriarcat au cœur de son analyse : le féminisme radical matérialiste représenté par des théoriciennes comme Delphy, Claude-Mathieu, Guillaumin, Wittig, citées elles aussi plus haut. Citons Louise Toupin encore :

Pour ces matérialistes, la « différence des sexes » n’est autre que la hiérarchie des sexes. L’idée de différence féminine fut créée par la classe des hommes comme prétexte pour asservir les femmes. L’oppression des femmes est donc à chercher dans la matérialité des faits sociaux, des rapports sociaux de sexe, (d’où le nom féministes matérialistes), et non dans la psychologie ou la biologie des femmes. On entend lutter pour attaquer les racines sociales de la différence[6].

Dans une perspective de libération moderniste, les féministes matérialistes font l’hypothèse de l’existence d’une nature humaine polymorphe, antérieure aux catégories de sexe et de genre, et emprisonnée dans ces catégories[7]. Se libérer signifie ici se libérer de la contrainte du masculin et du féminin, de l’hétérosexuel et de l’homosexuel. Dans ce féminisme qu’on a qualifié d’universaliste, l’identité sexuée est destinée à disparaître, d’où le débat incessant avec les féministes dites de la différence sexuelle. Le courant féministe radical matérialiste s’inscrit tout droit dans la tradition héritée des Lumières selon laquelle toute différence risque d’être un prétexte à l’exclusion. La catégorie femme est donc politiquement dangereuse.

  • Du sexe au genre

On comprendra que lire que Raisons sociales entendait lutter contre le patriarcat m’est apparu dépassé, un peu comme si on me ramenait à mon passé de jeune féministe. En effet, depuis quelques dizaines d’années, on parle plutôt de système de genre.  J’en dirai quelques mots seulement. L’une des préoccupations majeures des féministes matérialistes était de casser le lien entre sexe biologique et caractéristiques féminines ou masculines, de révéler les dimensions socioculturelles des identités sexuelles, bref de montrer que le genre n’était pas l’effet nécessaire du sexe. Cette approche a fini par s’imposer sur la scène féministe américaine au cours des années 80 (souvent dépouillée, je dirais, du caractère radical que lui conférait le féminisme matérialiste français) et essaimer littéralement sur toute la planète, portée entre autres par les programmes d’intégration des femmes au développement. Qu’est-ce que le genre ? Si on en juge par le foisonnement d’écrits sur le sujet, c’est un peu tout et n’importe quoi : une identité psychologique, un rapport domestique,  un rapport social ou politique, un système d’oppression, bref le genre est apprêté à toutes les sauces. Peu importe pour le moment, mon propos est ailleurs. Je veux surtout attirer l’attention sur les postulats non discutés du recours à la dichotomie sexe-genre.

En adoptant la distinction entre sexe et genre pour échapper au déterminisme biologique, les féministes ont en effet posé le pied sur un terrain miné : elles ont tracé une frontière nette entre le biologique et le social dans la différence des sexes, naturalisant du coup le sexe lui-même. Autrement dit, la binarité sexuelle devient naturelle et le genre apparaît comme un élément culturel superposé à un donné biologique non discuté, avec le postulat implicite de la naturalité de l’hétérosexualité. Ce qui ne manquera pas d’être contesté.

Vers une déconstruction radicale des catégories sexuelles

En effet, dans certains quartiers du féminisme radical, aux États-Unis comme en France, on s’est attaqué à la question de l’hétérosexisme inhérent aux théories féministes. Des auteures comme Adrienne Rich, Gayle Rubin, Nicole-Claude Mathieu et Monique Wittig ont mis la contrainte à l’hétérosexualité au cœur de leurs analyses. Dans leur approche, la binarité du sexe apparaît comme une catégorie construite, comme le résultat d’un système d’appropriation, d’un système social de genre, hétéronormatif, au service de la reproduction. Aux côtés de l’homme et de la femme émerge la figure de la lesbienne, une lesbienne devenue sujet, elle qui devait n’être que l’Autre, une Autre invisibilisée.

Mais malgré l’étonnante actualité de ces thèses au regard de la théorisation du sexe, elles apparaissent aujourd’hui prisonnières d’une vision très moderniste du sujet et de la libération sexuelle. Wittig conçoit l’hétérosexualité comme la pierre angulaire d’un système social totalisant. Avec sa déclaration choc « Les lesbiennes ne sont pas des femmes. », elle insiste sur la possibilité stratégique d’échapper à ce système. Après les ouvriers et les femmes, voici donc les lesbiennes devenues le sujet historique par excellence dont la mission est de transformer de fond en comble la société.

Un autre pas allait être franchi avec le travail de Judith Butler et de tous les théoriciennes de la mouvance queer. Dans Gender Trouble (1990), Butler analyse la configuration du pouvoir qui est à l’origine de la construction de la relation binaire entre les sexes et de la stabilité de cette relation. Qu’adviendrait-il de cette stabilité, se demande-t-elle, si le régime de l’hétéronormativité était pointé du doigt comme responsable de la production de ces catégories ? Délogeant le sexe de tout fondement métaphysique, Butler suggère que le genre produit lui-même la catégorie naturelle sexe qui paraît le fonder.

En d’autres termes, au lieu de considérer le sexe comme le donné biologique non théorisable sur lequel viendrait s’inscrire un élément culturel, le genre, divisant et hiérarchisant les humains en deux catégories distinctes, à la fois naturelles et culturelles, Butler suggère que la catégorie ontologique sexe est elle-même produite et naturalisée dans le genre, véritable appareil de production du sexe, matrice de pouvoir phallocentriste et hétéronormative. Dans cette approche, la stabilité même des catégories homme-femme, hétérosexuel-homosexuel, devient problématique, tout comme les mouvements qui prétendent en faire le fondement de leur lutte. L’influence poststructuraliste, ou plus précisément une lecture américaine de Foucault et de Lacan, est décelable dans cette conceptualisation de l’identité comme une fiction, provisoire et contingente, dépendante des régimes de pouvoir. En effet, chez Butler, il n’existe pas de sujet qui soit antérieur à son sexe ou à son genre; le sujet lui-même est constitué dans l’actualisation des normes des régimes de sexualité. Le sujet — le sujet en général et le sujet sexué — apparaît donc chez Butler comme le produit de régimes de contrainte. Son existence n’est pas antérieure à ces régimes. Butler s’écarte ici du féminisme matérialiste français  qui n’a pas renoncé à l’idée d’un sujet humain antérieur aux rapports sociaux qui l’emprisonnent, et aussi du féminisme radical américain qui fondait son action sur l’idée d’un sujet-femme emprisonné dans les rapports patriarcaux. Chez Butler, l’identité, bien qu’elle ne soit pas réductible à la contrainte, ne saurait être le fondement d’une libération. Se libérer exigera plutôt de déloger de leur fondement métaphysique ces catégories qui organisent la production des sujets sexués et les inscrivent dans les limites du phallocentrisme et de la contrainte à l’hétérosexualité.

Une fois dépouillé de tout fondement ontologique dans le sexe, le féminisme est-il possible ? Pour Butler, la réponse est oui, mais ce sera un féminisme conçu non pas comme l’expression d’un féminin pré-établi ou d’une condition féminine donnée, mais comme un mouvement politique, théorique et pratique ayant pour tâche entre autres la déconstruction de l’identité et la construction d’une nouvelle énonciation de la différence sexuelle en dehors de tout schéma binaire réducteur.

Un féminisme de la troisième vague

Déjà bien amorcée par les lesbiennes et les féministes de la déconstruction, la remise en question du féminisme dit de la deuxième vague sera relancée par l’émergence de nouvelles voix, celles des femmes de couleur, des femmes autochtones, des femmes des pays du Sud, et de bien d’autres encore. On a parlé d’ailleurs de troisième vague pour qualifier les écrits de bell hooks, Audre Lorde, Gloria Anzaldua et de nombreuses autres. Leur cible ? La prétention du féminisme à représenter toutes les femmes, à fonder son action sur l’idée de l’existence d’un sujet-femme universel, aveugle aux différences qui séparent les femmes, aux rapports de pouvoir qui les traversent et qui font que le sexe et le genre se combinent à la classe et à l’origine ethnique ou à la « race » pour créer des formes d’oppression complexes et irréductibles à la seule oppression sexuelle.

De nouveaux concepts sont apparus pour traduire cette orientation : consubstantialité et intersectionnalité :

Dire que les rap­ports so­ciaux sont consub­stan­tiels re­vient à af­firmer (et à dé­mon­trer) que les rap­ports so­ciaux se co-construisent : le genre construit la classe et la race, la race construit la classe et le genre, la classe construit le genre et la race. L’analyse de la dy­na­mique de ce pro­cessus permet de prendre en compte les pra­tiques so­ciales réelles dans toute leur com­plexité (elles sont am­bi­guës, am­bi­va­lentes, contra­dic­toires…), sans cher­cher à les uni­fier ar­ti­fi­ciel­le­ment à partir d’un unique rap­port so­cial (…)[8].

Quant à l’intersectionnalité, elle apparaît sous la plume de Patricia H. Collins (1990) qui:

in­tro­duit le concept de « ma­trice des op­pres­sions » ou en­core celui de « sys­tèmes d’oppressions en­tre­croi­sées » pour dé­si­gner les ef­fets mul­tiples et im­bri­qués du ra­cisme, du sexisme et du « clas­sisme », aux­quels elle greffe d’autres fac­teurs de dis­cri­mi­na­tion tels que l’hétérosexisme, l’âge, etc. (…) L’intersectionnalité dé­signe non pas un point d’ancrage fixe où les op­pres­sions vé­cues s’accumulent et s’enchaînent mais plutôt une po­si­tion so­ciale en mou­vance où les ef­fets in­ter­ac­tifs des sys­tèmes dis­cri­mi­nants mo­dèlent la per­son­na­lité d’un in­di­vidu unique et com­plexe[9].

Il n’y a donc plus de femme, il y a des femmes et des féminismes.

Du patriarcat au sexe et au genre… et alors ?

En quoi ce long détour — dans lequel j’ai évidemment pris des raccourcis — par les méandres de la pensée féministe peut-il intéresser les lecteurs et les lectrices de Raisons sociales ?  Peut-être en ce qu’il dit qu’une approche féministe ne veut pas nécessairement dire « lutter contre le patriarcat ». Les approches sont nombreuses, elles reposent sur des présupposés souvent contradictoires et elles appellent des stratégies différentes.  Qu’on me comprenne bien : les approches féministes évoquées dans ce texte ont toutes contribué d’une manière ou d’une autre à la lutte des femmes. Mais toutes comportent des écueils.

J’ai exprimé au début de ce texte mes réticences à l’égard de certaines pratiques. On comprendra maintenant qu’elles découlent de ma critique des approches qui les portent : celles qui posent l’existence d’un sujet-femme, d’une expérience féminine que le féminisme devrait représenter ou exprimer ; celles qui posent les femmes en victimes emprisonnées dans un système, des victimes qui, une fois conscientisées, deviendront un nouveau sujet révolutionnaire porteur de vérité et de libération ; celles qui, sans les questionner, tiennent pour acquis les catégories sexuelles et n’inscrivent pas dans la lutte leur nécessaire déconstruction.

Raisons sociales, une revue féministe ? Je m’en réjouis. Mais ayons le féminisme à l’affût, critique, sortons-le des sentiers battus confortables de la lutte contre le patriarcat.

 


[1] Trésor de la langue française informatisé, dictionnaire en ligne publié par le CNRS et l’Université de Lorraine. [http://atilf.atilf.fr/]

[2] Louise Toupin, « Les courants de pensée féministe », version revue du texte Qu’est-ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des 25 dernières années, 1997. Édition 1998, p. 22, Les classiques des sciences sociales. [ http ://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html]

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 28.

[5] Cette classification est contestée. Le féminisme est si diversifié que toute tentative de l’enfermer dans une typologie est vouée à l’échec.

[6] Ibid., p. 27.

[7] C. Delphy,  « Penser le genre, quels problèmes ?  » dans M.-C. Hurtig, M. Kail et H. Rouch (dir.), Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Paris, Éditions du Centre national de la recherche scientifique, pp. 89-102.

[8] « Articuler les luttes contre les différents rapports sociaux inégalitaires », entretien avec Danièle Kergoat, août 2011, cité dans  « Table-ronde sur le mouvement féministe et la construction du mouvement populaire au Québec », Nouveaux Cahiers du socialisme, 19 novembre 2013 [http://www.cahiersdusocialisme.org/2013/11/24/table-ronde-sur-le-mouvement-feministe-et-la-construction-du-mouvement-populaire-au-quebec/

[9] Chris­tine Cor­beil et Isa­belle Mar­chand, L’intervention féministe intersectionnelle, 2007, cité dans Ibid.

 

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Josette Catellier

Merci de ce texte très riche et éclairant.