5 mai 2015 | Revue > >

Sur la violence et autres questions à l’ordre du jour

Inédits sur l’épisode FLQ de Charles Gagnon, entre 1966 et 1970

Yves Rochon et Charles Gagnon

« Je dédie cet essai à la mémoire de Jean Corbo, mort le 14 juillet 1966, quelques jours avant son dix-septième anniversaire, sur les lieux d’un attentat de la cellule felquiste à laquelle j’appartenais. Inutile de dire que la mort de Jean Corbo m’habite bien davantage que celle de Pierre Laporte, même si d’aucuns se plaisent à présenter celle-ci comme le résultat d’un mystérieux marchandage politico-mafieux aux effets considérables, à ce qu’il semblerait, sur l’évolution subséquente du mouvement indépendantiste québécois.

Ces réflexions, je veux aussi les offrir en hommage à tous mes camarades, felquistes des années soixante et marxistes des années soixante-dix. Je demeure convaincu que nos critiques de l’ordre établi n’étaient pas sans fondement, et que c’est toujours le cas. Je persiste à croire que nos idéaux n’étaient dépourvus ni de noblesse ni de générosité et qu’ils n’ont guère perdu de leur actualité.

Ce qui ne devrait pas nous empêcher de considérer les actions d’alors avec le regard critique que commande la poursuite incessante d’une plus grande lucidité.»

 

Ces paragraphes ont été écrits en 1995 par Charles Gagnon en préambule au dernier ouvrage publié de son vivant.[i] Les circonstances font qu’en ce printemps actuel de 2015, autant les sujets évoqués par ces lignes que leur auteur lui-même reviennent discrètement dans l’actualité : un nouveau film sur le FLQ de 66, dont le titre est simplement «Corbo»; puis un ancien film sur le même sujet, dont le titre est tout aussi simplement «Charles Gagnon», et que le réalisateur, André Melançon, n’hésite pas à assumer publiquement, même à l’occasion d’un gala officiel qui lui rend hommage[ii]; puis la sortie d’un nouveau livre du Gagnon en question, qui fait le bilan de cette période ainsi que de quelques autres par la suite[iii]; enfin, il y a cette ébullition dans les rues et dans les corridors d’universités, ébullition qui a quand même quelques traits communs avec la période en question, celle de la décennie 1960-1970.

Ces événements conjuguées nous ont donné l’idée de rendre disponibles plus largement, à ce moment-ci et via le site Raisons sociales, les documents d’archives qui suivent. Ils portent sur cet épisode particulier de l’histoire du Québec qu’a été celui de la vague FLQ de 66 à 70, dans lequel Charles Gagnon a joué lui-même un rôle important et sur lequel il a fait régulièrement un retour dans ses écrits.[iv]

Le premier de ces documents est un film réalisé par André Melançon en 1970 et demeuré sans circulation depuis. La petite histoire particulière de ce film est la suivante :

–       Février 1970 : Charles Gagnon est libéré, après trois ans et demi de prison durant lesquelles il a subi quatre procès pour ses activités militantes. Il n’a été reconnu coupable d’aucune des accusations portées contre lui, sauf celle de conspiration pour un vol de banque sans violence. André Melançon, accompagné d’autres jeunes qui comme lui s’initient alors au cinéma, filme la conférence de presse donnée par Gagnon lors de cette sortie de prison. En collaboration avec des membres du Comité d’appui à Vallières-Gagnon, il jumelle à ce tournage une entrevue faite avec Gagnon durant les semaines qui suivent et il effectue un montage de ces séquences en vue de le présenter dans des réseaux parallèles de diffusion, militants surtout.

–       Octobre 1970 : Gagnon est de nouveau incarcéré durant cinq mois, dans la foulée de la Crise d’octobre. Il subit alors un nouveau procès politique pour «conspiration séditieuse», communément appelé Le Procès des cinq [v].

–       Juin 1971 : après cette deuxième sortie de prison, Gagnon demande aux auteurs du film de ne pas le faire circuler parce que l’analyse politique qu’il y présentait a changé entretemps, du moins sur certains aspects. Il est alors en voie de constituer, avec d’autres personnes impliquées dans les Comités d’action politique d’alors, ce qui allait devenir le groupe marxiste-léniniste En Lutte!

–       Automne 2011 : la petite Fondation Charles-Gagnon, qui détient les droits d’auteur de celui-ci depuis son décès en 2005, apprend l’existence de ce film et demande à André Melançon d’en autoriser la diffusion. Ce qu’il accepte volontiers.

L’autre document que nous avons jugé bon de faire circuler pour aider à comprendre cette période est le texte écrit et lu par Charles Gagnon à l’occasion du décès de Pierre Vallières, en janvier 1999, et jamais publié depuis. En complément à ce texte, nous ajoutons des propos subséquents de Gagnon sur les mêmes sujets, propos qui sont tirés de trois documents déjà rendus publics quant à eux, mais de manière restreinte. [vi]

Nous espérons que ces paroles et images aideront en particulier la jeune génération de militantes et militants à tirer les leçons des expériences de la génération précédente, notamment sur les questions récurrentes du lien à faire entre lutte nationale et lutte sociale, ainsi que sur celle du recours à la violence lorsqu’on envisage des changements de fond dans l’un ou l’autre de ces domaines.

Yves Rochon, de la Fondation Charles-Gagnon

 

Partie 1 : Extraits de textes divers de Charles Gagnon sur son épisode FLQ

« L’adolescence, pour un adulte, c’est une suite de souvenirs, c’est un mélange d’états d’esprit. Parce que j’ai eu 16 ans en 1955, parce que mon père était cultivateur et bûcheron, parce que j’ai fait mon cours classique, parce que j’ai eu 13 frères et sœurs tous plus âgés que moi, parce que je suis né au Bic non loin de la mer, j’ai le souvenir de la peur du lendemain, de la révolte contre la pauvreté, du mépris pour moi-même et pour les miens, de l’angoisse devant la vie, de l’espoir d’un jour meilleur, du désir de plus de justice, de l’incompréhension devant le monde et la vie, et de l’envie de faire la vie, de la transformer, de la modeler.

C’est en 1964 que j’ai opté pour la révolution au Québec. C’est en 1964 que j’ai réalisé que les problèmes des Québécois qui jusqu’alors m’étaient apparus isolément, comme des problèmes d’insertion individuelle dans la société, comme des problèmes sociaux de chômage, de bas salaires, comme des problèmes culturels de langue, d’identité collective, c’est en 1964 que, pour ainsi dire, j’ai compris que tous les problèmes des Québécois – y compris les miens – ne trouveraient leurs solutions que dans une transformation complète de la société québécoise, dans la libération collective du peuple tout entier, unique chemin pour parvenir à la libération individuelle de l’ensemble des Québécois.

On n’est jamais seul lorsqu’il s’agit de choisir la forme que prendra son engagement politique, pas plus qu’on ne l’est même quand il ne s’agit que de son mode de vie personnel. Le milieu est là, le passé individuel et collectif. Les hommes vivent dans l’histoire, peu importe la conscience qu’ils en ont ou n’en ont pas. Si, depuis bientôt 10 ans, des centaines de Québécois, des jeunes en grande majorité, mais pas exclusivement, ont ainsi choisi le FLQ, c’est qu’il y a des raisons. J’avais moi-même mes raisons. Les 41 mois que je devais par la suite passer en prison m’ont d’ailleurs donné l’occasion d’y revenir à maintes reprises. On ne passe pas 3 ans et demi de sa vie derrière les barreaux sans se demander pourquoi.

Vous le savez aussi bien que moi, la jeunesse est radicale (quand on change les choses, on les change de fond en comble); la jeunesse est pressée (les discussions politiques sur les virgules, les rappels historiques à n’en plus finir, c’est bien ennuyant et ça ne mène nulle part); la jeunesse est parfois excessive (les élections, c’est un piège à cons! Vive l’action, do it now!; faisons du bruit, ça va réveiller les vieux!). C’est ainsi qu’est né le Front de libération du Québec (FLQ), au cœur du tourbillon qui agitait la société québécoise, sa frange active, politiquement engagée – tourbillon né, en fait, dans la mouvance de l’opposition syndicale et intellectuelle au duplessisme et dans le sillage du nationalisme toujours latent. Quelques dizaines de Bozo-les-culottes entreprirent donc de faire sauter quelques boîtes à lettres pour finalement tenter de mettre le feu à la plaine, de créer des « focos » (foyers de lutte) à Montréal et ailleurs en province.

Il n’y a pas eu de cohérence idéologique dans les différents groupes du FLQ. C’est devenu plus social avec le FLQ de Vallières en 65-66. Mais Vallières et moi, on n’a jamais été vraiment d’accord sur la question nationale, c’est-à-dire sur l’importance du national par rapport au social. D’ailleurs, ce paradoxe se retrouve encore aujourd’hui dans le PQ, dans l’UFP, dans Option citoyenne…[vii] Pour moi, dans les années 60, la question nationale est le terrain pour faire germer la question sociale, car elle retient l’attention de bien des gens à travers le monde. Il ne faut pas oublier qu’on vivait dans un contexte de décolonisation, toute l’Afrique était en train de se décoloniser, Cuba fais sa révolution. Je me disais : puisque cette question est à l’ordre du jour un peu partout, pourquoi ne pas rentrer dans le mouvement, le transformer en unissant les différentes luttes qui sont, au point de départ, nationales? Mais une autre question se posait, c’était celle de la violence. À cette époque-là, pour certains, la violence était la forme dominante de l’action à faire. Ils voulaient développer une force armée pour lutter pour l’indépendance et la justice sociale. Dans mon esprit, l’utilisation de la violence, c’est une forme de choc électrique, ou l’étincelle dans la prairie qui fait enflammer la forêt. J’ai adhéré à ce point de vue dans une bonne mesure jusqu’en 68 ou 70. Mais déjà, dans Feu sur l’Amérique, je ne prétendais pas que la violence était la clé du succès; c’était plutôt un instrument de mobilisation. Voilà un deuxième terrain de désaccord avec Vallières. Ce qui fait qu’au moment de notre libération de prison, on n’était plus d’accord sur grand’chose…»

 

Partie 2 : Hommage à Pierre Vallières, janvier 1999

 

« Camarades et amis de Pierre Vallières,

Combattant de multiples causes qui l’ont mis en lien avec de nombreuses personnes au fil des ans, Pierre Vallières n’a sans doute dans cette salle qu’une partie de ceux et celles qui ont été ses camarades et ses amis à un moment ou à un autre. J’ai été de ceux-là dans les années 1960. Et c’est avec plaisir que j’ai accepté de vous rappeler brièvement le parcours qui a été le sien pendant cette période.

Journaliste à la Presse et très actif au sein de son syndicat au début des années 60, Pierre Vallières avait en fait mené ses premiers combats dès les années 50, alors que par des articles et des lettres ouvertes, au Devoir notamment, il avait entrepris de dénoncer le duplessisme, c’est-à-dire une société fortement hiérarchisée où l’État et l’Église s’employaient à faire taire, à étouffer toute opposition, qu’elle fut politique, syndicale, artistique, intellectuelle.

D’abord homme d’écriture, Vallières deviendra homme d’action après son passage à Cité libre où, je ne sais trop à la suite de quel malentendu, on l’avait invité à amener du sang neuf à l’équipe de rédaction, Trudeau et Pelletier envisageant alors de passer la main. C’est là que je l’ai connu. Homme entier, curieux de tout, autant de littérature que de politique internationale, homme sensible et attachant, dont toute la vie était placée sous le signe de la lutte sociale et politique; homme déterminé, ennemi de toute compromission, pour qui parfois la lutte, et plus spécialement les valeurs qui motivaient ses combats, pouvait devenir plus importante que le cadre dans lequel elle prenait place, que le terrain sur lequel elle se menait.

Expulsé de la direction de Cité libre qu’il aura partagée avec Jean Pellerin quelques mois seulement, Pierre Vallières réunira rapidement ceux qui l’ont suivi, pour fonder la revue Révolution québécoise. Au cœur de la crise à Cité libre, la question nationale, bien sûr, qui constituera dès lors et jusqu’à aujourd’hui dans une bonne mesure, le tendon d’Achille de la gauche québécoise.

Révolution québécoise aura été pendant son année d’existence une sorte de fusion de Cité libre, pour ce qui est des préoccupations sociales et politiques, et de Parti pris, pour son adhésion à la thèse indépendantiste. Pour Vallières, Parti pris constitue une publication trop étroitement tournée vers les questions de langue et de culture : le combat à mener au Québec doit rejoindre et impliquer tous les Québécois, plus particulièrement les plus démunis, ceux que la vie malmène, ceux que, pour avoir partagé leur sort, il voit comme ses proches, ses semblables.

Même si Révolution québécoise est morte faute d’argent moins d’un an après sa fondation, il n’est pas évident qu’elle aurait duré longtemps. Vallières était déjà ailleurs avant qu’elle ne disparaisse. Pour lui, la lutte politique n’est pas qu’affaire de textes, d’écrits, de publications, justement parce que ces outils ne rejoignent qu’une minorité de personnes, une minorité que Vallières soupçonne d’ailleurs de se contenter de parler. La parole ne suffit pas, loin de là. C’est dans les luttes sur le terrain qu’on rejoint le « monde ordinaire ». C’est là que se trouvent les germes de la dignité des personnes, du goût irrésistible de la liberté.

Conjointement avec Jean-Marc Piotte, de la revue Parti pris, Vallières travaille alors à la rédaction d’un manifeste politique qui conduira à la création du Mouvement de libération populaire, le MLP, qui constituera en quelque sorte le bras politique de Parti pris. La lutte pour un Québec souverain et socialiste prend de l’ampleur.

Gagné par la flamme révolutionnaire qui se propage un peu partout dans le monde, particulièrement dans le tiers monde et parmi la jeunesse occidentale, Vallières en arrive vite à la conclusion que les luttes sociales et syndicales particulières, ne conduisent pas d’elles-mêmes à la lutte politique. Il ne s’agit pas de « civiliser » le pouvoir en place, mais de le renverser, son renversement signifiant que le pouvoir va se retrouver entre les mains des classes laborieuses, suivant des formes à établir au cours même du développement de la lutte.

Le MLP était à peine fondé que déjà Vallières était engagé sur la voie de son passage au FLQ, dont la première cellule était apparue en 1963 et dont on sait maintenant, grâce au film Jeunesse année zéro – que le Parti libéral, qui l’avait commandé, s’était bien gardé de diffuser à l’époque –, qu’il avait la sympathie d’un bon nombre de jeunes, pour qui la Révolution tranquille était loin d’apporter les changements auxquels ils aspiraient.

Pierre Vallières n’était pas un homme d’organisation. Les cadres idéologiques bien circonscrits, les structures organisationnelles rigides et, parfois même les exigences du travail d’équipe, le rebutaient sans doute autant ou presque que l’ordre établi. Son aspiration radicale à la liberté la plus large lui rendait toute contrainte inacceptable. Aussi, je crois pouvoir dire, sans trahir sa pensée, qu’il voyait le FLQ avant tout comme « l’étincelle qui allait enflammer la plaine ». C’est-à-dire comme une manifestation de révolte, de refus, comme un acte de résistance qui allait entraîner tous ceux chez qui couvaient les mêmes aspirations à se manifester et, par la multiplication de leurs actions, déboucher sur une remise en question large et radicale de l’ordre établi. Alors que la tendance aujourd’hui dominante est au rejet et au dénigrement du militantisme radical des années 60 et 70, je suis toujours d’avis que ce militantisme, et le FLQ en particulier, a joué un rôle significatif dans l’évolution de la société québécoise.

Arrêté à New York en septembre 1966, Vallières entreprend une grève de la faim qui durera 30 jours, pour la reconnaissance du droit du Québec à l’autodétermination et l’obtention de l’asile politique. Déporté en janvier 1967, Vallières se retrouvera au cœur d’une saga judiciaire de près de quatre ans, au cours de laquelle l’appareil judiciaire, particulièrement docile face au pouvoir politique, n’épargnera aucun moyen pour obtenir sa condamnation, y compris une accusation de conspiration séditieuse, c’est-à-dire un complot avec quatre autres personnes… pour renverser le gouvernement – rien que ça! – et une autre de sédition pour son livre Nègres blancs d’Amérique.

On l’oublie parfois, le felquiste Vallières a surtout été un felquiste prisonnier. Son adhésion au FLQ remonte à la fin de 1965 et il y renoncera à la fin de 1972, sauf erreur. Or, il a été en prison, sauf quelques mois à l’été de 1970, de septembre 1966 à juin 1971. Inutile de vous dire que la prison n’allait pas calmer ses ardeurs. La prison est aussi un lieu d’injustice. Vallières sera de tous les combats qui s’y mèneront durant ces années : contre la censure, pour des repas convenables, pour des sorties plus longues à l’extérieur, pour des exercices physiques, combats qui, à trois reprises, donneront lieu à une grève de la faim.

Les circonstances ont voulu qu’après 1970, nos voies se séparent, alors que pendant quelques années nous avions été tellement associés l’un à l’autre qu’à ma sortie de prison, une secrétaire allait m’interpeller, avec le plus beau sourire, dans ces termes : « Ah! C’est vous, monsieur Vallières Gagnon » : elle avait sans doute vu une certaine affiche, mais sans noter qu’il y avait deux personnes sur la photo. Nous nous sommes séparés et nous avons même polémiqué. Mais c’était à une époque, qui certains jours me paraît bien lointaine, dans une sorte de passé indéfini, où l’expression des opinions n’était pas entravée par cette bizarre forme de moralisme qu’on appelle le « politically correct ».

Il n’en reste pas moins que c’est Vallières qui m’a initié à la politique, qui m’a convaincu des rapports étroits qui existaient entre les conditions économiques et sociales des Québécois et le statut constitutionnel du Québec, qui m’a fait réaliser qu’il y avait sans doute des liens entre la pauvreté dans Saint-Henri et la pauvreté à Cuba ou en Algérie. Car il faut savoir que son intérêt pour la Bosnie n’a pas été la première manifestation des préoccupations internationalistes de Vallières, loin de là.

Mais, si Vallières m’a initié à la politique dans une large mesure, je tiens néanmoins à préciser que j’assume, sans réserve aucune, les faux pas et les erreurs qui ont pu jalonner mon propre parcours, autant dans les années 60 que par la suite. À une époque où plus d’un ex-radical se cherche des boucs émissaires, il m’a semblé qu’il ne serait pas superflu d’en faire mention.

Avec le cheminement agité, mouvementé, troublé parfois, confus diraient certains, qui a été le sien, on doit constater que le combat de Vallières, qui a commencé au cœur du duplessisme triomphant des années 50, aura pris fin sous ce que je suis très tenté aujourd’hui d’appeler le néo-duplessisme des années 90. Il est pratiquement devenu impossible présentement au Québec de participer pleinement aux débats politiques si on n’adhère pas aux courants portés par les institutions établies et les partis traditionnels. Alors que dans des pays qu’on considère pourtant comme particulièrement réactionnaires et intolérants, on accueille dans les organes du pouvoir, de l’administration, de la presse et de l’enseignement, des personnes qui ont été associées à des guérillas responsables parfois de centaines, sinon de milliers de morts, au Québec il suffit, pour clouer le bec à un adversaire idéologique ou politique, de dire que c’est un ex-felquiste ou un ex-communiste.

Pierre Vallières est mort dans la pauvreté et dans un relatif isolement, justement parce qu’il a tenu jusqu’à la fin à vivre la liberté de pensée et la liberté d’expression pour lesquelles il combattait. Pierre Vallières est mort dans la pauvreté et l’isolement parce que le Québec bien-pensant, y compris bon nombre de souverainistes, n’accepte pas la dissidence, la marginalité idéologique. Ce néo-duplessisme ne s’appuie plus tant sur un pouvoir d’État et d’Église ouvertement réactionnaire et répressif, mais s’alimente à cette sorte de magma idéologique qui pervertit bien des intellectuels dans la majorité des pays occidentaux, dont les médias se font trop facilement, trop souvent le véhicule, et où domine de plus en plus ce qu’on en est venu à présenter comme les lois incontournables de l’« économie naturelle », où l’opposition devient par le fait même contre-nature.

Le parcours de Vallières a obéi à une autre loi, celle de la dignité et de la liberté humaines. Toute sa vie, sur de multiples terrains, il a cherché à allumer la braise qui couvait sous le boisseau. La vie de l’individu Vallières est terminée. Le combat de Vallières contre la barbarie du système, pour le triomphe d’une civilisation basée sur le respect des personnes, est toujours devant nous.

Salut, camarade Pierre Vallières!

Charles Gagnon

Montréal, 8 janvier 1999.»

 

Partie 3 : le film «Charles Gagnon», réalisé par André Melançon en 1970

 

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[i] Il s’agit du livre Le référendum, un syndrome québécois, publié aux éditions de la Pleine Lune, en 1995

[ii] Voir l’entrevue d’André Melançon dans la Presse : http://www.lapresse.ca/cinema/ceremonies/jutra/201503/13/01-4851986-andre-melancon-lenfant-du-cinema.php

[iii] À la croisée des siècles, Éditions Écosociété, 2015

[iv] Les originaux de ces documents se trouvent dans le fonds d’archives qui porte le titre Charles Gagnon, au service des archives de l’UQAM

[v] Des extraits du verbatim de ce procès ont paru dans Le Procès des cinq, chez Lux Éditeur, 2010

[vi] Il s’agit de :

–        Je suis né au Bic, publié en partie dans la revue l’Actualité, en 1970, puis repris dans le tome 1 des écrits de Charles Gagnon, publiés chez Lux éditeur

–        Conte à l’adresse de la jeunesse, publié chez Lux éditeur en 2006

–       Extraits d’une entrevue réalisée en 2005 quelques mois après le décès de Gagnon, lesquels ont paru jusqu’ici en anglais seulement dans une revue de Vancouver disponible sur internet au lien suivant : http://www.socialisthistory.ca/Remember/Profiles/GagnonCharles2.htm

[vii] Ces propos ont été tenus en 2005, avant que l’UFP et Option citoyenne ne fusionnent pour constituer un nouveau parti politique, Québec solidaire

 

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