3 mars 2015 | Revue > >

Comment je suis devenu un marxiste erratique

Yanis Varoufakis

Avant son entrée en politique, le ministre des finances iconoclaste de la Grèce, au centre du dernier face-à-face de la zone euro, a écrit ce portrait décapant du capitalisme européen et expliqué comment la gauche peut apprendre de ses erreurs.

En 2008, le capitalisme a connu son deuxième spasme global. La crise financière a produit une réaction en chaîne entrainant l’Europe dans une spirale descendante qui continue toujours aujourd’hui. La situation actuelle de l’Europe n’est pas uniquement une menace pour les travailleurs, les dépossédés, les banquiers, les classes sociales ou encore, en effet, les nations. Non, la posture actuelle de l’Europe représente une menace pour la civilisation telle que nous la connaissons.


 

Si mon diagnostic est le bon, et que nous ne faisons pas face à une simple dépression économique cyclique qui sera rapidement dépassée, la question qui se présente aux militants radicaux est la suivante: devrions-nous nous réjouir de la crise du capitalisme européen en y voyant une opportunité de la remplacer par un meilleur système? Ou devrions-nous être préoccupé par la situation au point de nous engager dans une champagne pour chercher à stabiliser le capitalisme européen?

Pour moi, la réponse est claire. La crise de l’Europe n’a que bien peu de chances de donner naissance à une alternative meilleure au capitalisme; elle risque bien plutôt de libérer de dangereuses forces régressives capables de causer un bain de sang humanitaire, tout en éteignant tout espoir de véritables changements progressistes pour les générations à venir.

À cause de ma position, j’ai été accusé, par des radicaux bien intentionnés, d’être un défaitiste qui cherche à sauver un système socioéconomique européen pourtant indéfendable. Ces critiques, je l’admets, sont blessantes. Et elles sont blessantes parce qu’elles contiennent plus qu’une part de vérité.

Je partage l’idée voulant que cette Union Européenne soit caractérisée par un large déficit démocratique, lequel, combiné au déni de la mauvaise architecture de son union monétaire, a mis les peuples d’Europe sur la route de la récession perpétuelle. Je m’incline aussi devant les critiques qui disent que j’ai fait campagne à partir d’un agenda postulant que la gauche était, et demeure carrément vaincue. J’admets aussi que préfèrerais promouvoir un agenda radical dont la raison d’être serait de remplacer le capitalisme européen avec un autre système.

Or, mon objectif ici est d’ouvrir une fenêtre sur ma vision d’un capitalisme européen répugnant dont l’implosion, malgré ses nombreux travers, doit être évitée à tout prix. C’est une confession qui vise à convaincre les radicaux que nous avons une mission contradictoire : stopper la chute libre du capitalisme européen pour ménager le temps nécessaire à la formulation d’une alternative.

Pourquoi un marxiste?

Lorsque j’ai choisi le sujet de ma thèse de doctorat, en 1982, j’ai délibérément concentré mes efforts sur un thème hautement mathématique que la pensée marxiste considérait être impertinent. Lorsque, plus tard, j’ai entrepris une carrière académique, comme chargé de cours dans un département d’économie mainstream, le contrat implicite entre moi et le département qui m’offrait mes charges de cours était que je devais enseigner le genre de théorie économique qui ne laisse aucune place à Marx. Vers la fin des années 1980, j’ai été engagé par l’école d’économie de l’Université de Sydney, qui s’est servie de ma candidature pour éviter d’avoir à engager un candidat de gauche (ce que je ne savais pas à l’époque).

Après mon retour en Grèce dans les années 2000, je me suis impliqué auprès du futur premier ministre George Papandreou, en espérant empêcher le retour au pouvoir d’une droite résurgente qui voulait pousser la Grèce vers la xénophobie, à la fois au plan intérieur et dans sa politique extérieure. Comme le monde entier le sait maintenant, le parti de Papandréou n’a pas réussi à endiguer la xénophobie; de plus, il a, au final, mis en place une politique macroéconomique néolibérale des plus virulentes qui a été le fer de lance des soi-disant « plans de sauvetage » de la zone Euro, ce qui, sans le vouloir, a causé le retour des Nazis dans les rues d’Athènes. Même si j’ai démissionné de mon poste de conseiller économique de Papandréou au début de 2006, même si je suis par la suite devenu un critique acerbe de son gouvernement lorsqu’il a mal géré l’implosion de la Grèce après 2009, mes interventions dans le débat public en Grèce et en Europe ne comportaient aucune trace de marxisme.

Compte tenu de tout cela, vous serez sans doute surpris de m’entendre me qualifier de marxiste. Mais, en vérité, Karl Marx a été responsable de la façon dont j’ai structuré ma vision du monde dans lequel nous vivons, depuis mon enfance à ce jour. Ce n’est pas quelque chose dont je suis pressé de parler parmi les gens de la « bonne société » puisque la seule mention du « mot en « M » » referme généralement les oreilles de l’auditoire. Mais je ne le nie jamais non plus. Après quelques années à m’adresser à des auditoires dont je ne partage pas l’idéologie, un besoin de parler de l’influence du marxisme sur ma pensée est lentement monté en moi. Pour expliquer pourquoi, même si je suis un marxiste assumé, je pense qu’il faut aussi avoir la force de résister à Marx sur plusieurs aspects. Il faut, pour le dire autrement, être « erratique » dans son marxisme. Si toute ma carrière académique n’a pas tenu compte de Marx, si mes recommandations politiques actuelles ne peuvent pas être décrites comme marxistes, pourquoi est-ce que je veux maintenant soulever mon rapport au marxisme? La réponse est simple : même mon approche économique non-marxiste a été guidé par un état d’esprit influencé par Marx.

J’ai toujours pensé qu’un théoricien social radical peut défier l’économie mainstream de deux manières différentes. L’une des façons est d’en faire une critique interne. Accepter les prémisses de l’économie dominante, puis montrer les contradictions internes qu’elles entraînent. Dire : « Je ne contesterai pas vos axiomes, mais voici pourquoi vos propres conclusions n’en découlent pas logiquement ». Ce fût la méthode de Marx pour miner le discours de l’économie politique britannique. Il a commencé sa démarche en acceptant tous les axiomes d’Adam Smith et de David Ricardo dans le but de démontrer que, dans le cadre de leurs propres prémisses, le capitalisme était un système contradictoire. La deuxième voie critique qu’un théoricien radical peut emprunter est, bien sûr, la construction de théories alternatives à celles de l’establishment, en espérant qu’elles soient prises au sérieux.

Ma position dans ce dilemme a toujours été que les pouvoirs existants ne sont jamais perturbés par des théories qui partent de prémisses différentes des leurs. La seule chose qui peut déstabiliser et véritablement défier l’économie mainstream néoclassique est la démonstration interne du caractère inconsistant de leurs propres modèles. C’est pour cette raison que, dès le départ, j’avais choisi de plonger dans les entrailles de la théorie néoclassique et que je n’ai investi pratiquement aucune énergie pour développer des modèles économiques marxistes alternatifs au capitalisme. Les raisons pour lesquelles j’ai fait cela, par contre, et c’est ce que je me propose de vous dire ici, était très marxistes.

Lorsqu’on m’a demandé de commenter sur l’état de notre monde, je n’avais d’autre alternative que de m’en remettre à la tradition marxiste qui avait organisé ma pensée depuis que mon père métallurgiste m’avait fait prendre conscience, alors que j’étais toujours un enfant, des effets de l’innovation technologique sur le processus de l’Histoire. Comment, par exemple, le passage de l’âge de bronze à l’âge du fer avait accéléré l’histoire; comment la découverte de l’acier avait immensément augmenté la vitesse du temps historique; comment les technologies électroniques et informatiques augmentent les ruptures socioéconomiques et historiques.

Ma première rencontre avec les écrits de Marx est venue très tôt dans ma vie, à cause de l’époque étrange dans laquelle j’ai grandi, alors que la Grèce sortait du cauchemar de la dictature néo-fasciste de 1967-74. Ce qui a attiré mon attention était la capacité presque hypnotisante qu’avait Marx d’écrire un récit dramatique de l’histoire humaine, voire de la damnation humaine, auquel se mêlait une possibilité de salvation et de spiritualité authentique.

Marx avait créé un récit peuplé de travailleurs, capitalistes, officiels et scientifiques qui était les personnages dramatiques de l’histoire. Ils s’efforçaient de harnacher la raison et la science pour donner du pouvoir à l’humanité, cependant que, malgré leurs intentions, ils libéraient des forces démoniaques qui usurpaient et subvertissaient leur propre liberté et leur propre humanité.

La perspective dialectique, où chaque chose contient en elle-même son contraire, et le regard impatient avec lequel Marx décernait le potentiel de changement dans ce qui apparaissait pourtant comme des structures sociales immuables m’avait aidé à comprendre les grandes contradictions de l’ère capitaliste. Cette méthode venait dissoudre pour moi le paradoxe d’une époque qui produisait une quantité remarquable de richesse, et qui, du même souffle, engendrait la pauvreté la plus manifeste. De nos jours, lorsqu’on considère la crise européenne, la crise aux États-Unis et la stagnation à long-terme du capitalisme japonais, la plupart des commentateurs n’arrivent pas à voir le processus dialectique qui se déroule pourtant sous leurs yeux. Ils voient la montagne de dettes et les pertes bancaires mais sont aveugles à l’autre côté de la pièce : la montagne d’épargne immobilisée qui est comme « gelée » par la peur, et donc n’arrive pas à se transformer en investissements productifs. Une vigilance marxiste contre les oppositions binaires aurait pu leur ouvrir les yeux.

L’une des raisons majeures pour lesquelles l’opinion établie n’arrive pas à saisir la réalité contemporaine est qu’elle ne comprend pas la tension dialectique que manifeste la production simultanée de dettes et de surplus, de croissance et de chômage, de richesse et de pauvreté. Le récit de Marx nous a alerté à propos de ces oppositions binaires qui sont à la source de la ruse de l’histoire.

Depuis les premiers moments où j’ai « pensé comme un économiste », jusqu’à ce jour, il m’a semblé que Marx avait fait une découverte qui doit demeurer au cœur de toute analyse utile du capitalisme. C’était la découverte d’une autre opposition binaire au cœur du travail humain. Entre les deux natures assez différentes du travail : 1) le travail comme une activité créatrice de valeur qui ne peut jamais être quantifiée à l’avance (et qui est donc impossible à transformer en marchandise), et 2) le travail comme quantité (par exemple le nombre d’heures travaillées) qui peut être vendu et qui a un prix. C’est ce qui distingue le travail de d’autres facteurs de production comme l’électricité : sa nature duale et contradictoire. Une différenciation-avec-contradiction que l’économie politique avait omis de faire avant que Marx ne débarque et que l’économie mainstream refuse de reconnaître aujourd’hui.

L’électricité et le travail peuvent être tous deux représentées comme des marchandises. En effet, les employeurs et les travailleurs cherchent chacun à marchandiser le travail. Les employeurs utilisent toute leur ingénuité, et celle de leurs larbins gestionnaires de ressources humaines, pour quantifier, mesurer et homogénéiser le travail. Pendant ce temps, les chercheurs d’emploi passent un mauvais quart d’heure dans un effort anxieux de marchandiser leur force de travail, écrivant et réécrivant leur CV pour se présenter comme des fournisseurs ou unités de travail quantifiable. Et voici le problème : si les travailleurs et les employeurs parvenaient à marchandiser entièrement le travail, le capitalisme périrait. Voici une lecture perspicace sans lequel la tendance du capitalisme à générer des crises ne peut jamais être pleinement comprise, et à laquelle personne ne peut avoir accès s’il ne s’est exposé à la pensée de Marx.

Quand le réel rejoint la science fiction

Dans le classique de 1953 Invasion of the body snatchers, les extraterrestres n’attaquent pas l’humanité de front comme dans La guerre des mondes de HG Wells. Au contraire, les humains sont envahis intérieurement jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de leur esprit et de leurs émotions. Leurs corps sont des coquilles qui contenaient jusque là une volonté libre, et qui, dorénavant, travaillent et vaquent aux occupations de la « vie » quotidienne en fonctionnant comme des simulacres humains libérés de l’essence inquantifiable de la nature humaine. Il arrive là quelque chose comme ce qui se passerait si le travail humain était devenu parfaitement réductible au « capital humain », c’est-à-dire parfait pour s’insérer dans les modèles des économistes vulgaires.

Toute théorie économique non-marxiste qui traite les facteurs de production humains et non-humains comme s’ils étaient interchangeables fait comme si la déshumanisation du travail humain était complétée. Mais si elle était complétée, le résultat serait la fin du capitalisme comme système capable de créer et de distribuer la valeur. D’entrée de jeu, une société d’automates déshumanisés ressemblerait à une montre mécanique pleine d’engrenages et de ressorts, chacun avec sa fonction propre, capables, dans leur production collective, de « bien » marquer le temps. Mais si cette société ne contenait que des automates, bien mesurer le temps ne serait pas un « bien ». Ce serait certainement un output, mais pourquoi un « bien »? Sans de véritables êtres humains pour faire l’expérience de la fonction de l’horloge, il ne peut y avoir rien de tel que le « bien » ou le « mal ».

Si le capital réussit à quantifier, et donc à marchandiser complètement le travail, comme il tente constamment de le faire, il va aussi étouffer cette liberté humaine indéterminée et récalcitrante qui permet justement à ce travail d’être producteur de valeur. L’analyse brillante et perspicace de Marx en ce qui concerne l’essence des crises capitalistes tenait précisément à ceci : plus le capitalisme parvient à transformer le travail en marchandise, moins est grande la valeur de chaque unité de sortie produite, ce qui réduit le taux de profit et, ultimement, nous rapproche de la prochaine récession du système économique. Marx représente ainsi, comme personne d’autre n’a su le faire, la liberté humaine comme une catégorie économique, ce qui rend possible une interprétation définitivement dramatique et analytiquement perçante de la tendance irrépressible de la croissance capitaliste à engendrer des récessions et des dépressions.

Marx écrivait que « Le travail est un feu vivant qui façonne la matière. Il est ce qu’il y a de périssable et de temporel en elle, c’est le façonnage de l’objet par le temps vivant ». Il livrait alors la plus grande contribution qu’un économiste ait jamais faite à notre capacité de comprendre la contradiction aigüe logée dans l’ADN du capitalisme. Lorsqu’il représentait le capitalisme comme une « force à laquelle nous devons nous soumettre (…) qui développe une énergie cosmopolite, univer­selle, qui renverse toute barrière et tout lien pour se poser elle-même à la place comme la seule poli­tique, la seule universalité, la seule barrière et le seul lien », il soulignait ce fait important : le travail peut être acheté comme marchandise par le capital liquide (l’argent), mais il va toujours contenir en lui une liberté hostile à l’acheteur capitaliste. Marx ne faisait pas seulement ici une affirmation psychologique, philosophique ou politique. Il livrait bien plutôt une analyse remarquable de la raison pour laquelle le travail (en tant qu’activité inquantifiable), dès qu’il abandonne cette hostilité, devient stérile, c’est-à-dire incapable de produire de la valeur.

Dans une époque où les néolibéraux ont pris au piège la vaste majorité d’entre nous dans leurs tentacules théoriques, régurgitant sans cesse l’idéologie de l’augmentation de la productivité du travail dans un effort d’augmenter la compétitivité et la croissance (etc.), l’analyse de Marx offre une antidote puissante. Le Capital ne peut jamais gagner dans sa lutte visant à transformer le travail en un intrant infiniment élastique et mécanisé, à moins de se détruire lui-même en y parvenant. C’est ce que ni les néolibéraux, ni les Keynésiens ne comprendront jamais. « Si toute la classe des salariés était anéantie par le machinisme, quelle chose effroyable pour le capital qui, sans travail salarié, cesse d’être du capital! ».

Qu’est-ce que Marx a fait pour nous?

Presque toutes les écoles de pensée, incluant celles de quelques économistes progressistes, aiment prétendre que, bien que Marx ait été une figure importante, il demeure aujourd’hui bien peu de choses dans sa contribution qui soient encore valable. Je dois hélas dire que je ne suis pas d’accord. En plus d’avoir compris le drame fondamental de la dynamique capitaliste, Marx m’a donné les outils avec lesquels je peux devenir immunisé à la propagande toxique du néolibéralisme. Par exemple, cette idée qui veut que la richesse soit produite par les acteurs privés, puis ensuite appropriée par un État quasi-illégitime, à travers les taxes et impôts. Il est facile d’y succomber si l’on a pas d’abord été exposé à l’argument poignant de Marx nous montrant que ce qui arrive est en fait précisément le contraire : la richesse est produite collectivement, et ensuite appropriée privément à travers des relations sociales de production et des droits de propriété dont la reproduction dépend presque exclusivement de la fausse conscience.

Dans son récent ouvrage, Never let a serious crisis go to waste, l’historien de la pensée économique, Philip Mirowski, a montré comme les néolibéraux sont parvenus à convaincre un grand nombre de personnes que les marchés ne sont pas seulement un moyen utile de parvenir à une fin, mais une fin en soi. Selon cette perspective, l’action collective ou les institutions publiques seraient toujours incapables de bien gérer la situation. À l’inverse, le fonctionnement dérégulé d’intérêts privés décentralisés garantirait non seulement la production des bons résultats, mais aussi des bons désirs, caractères humains, voire même du bon ethos. Le meilleur exemple de cette forme de grossièreté néolibérale est évidemment le débat sur ce qu’il faut faire pour régler le changement climatique. Les néolibéraux s’empressent de nous dire que la seule chose à faire est de créer un quasi-marché des émissions, puisque seuls les marchés savent comment fixer le prix des choses. Pour comprendre pourquoi une telle solution basée sur les quasi-marchés ne peut qu’échouer, et, de manière plus importante, d’où vient la motivation d’appliquer de telles « solutions », on ne peut guère faire mieux que de se familiariser avec la logique de l’accumulation capitaliste telle qu’analysée par Marx, et que l’économiste polonais Michal Kalecki a adaptée à une monde gouvernée par des oligopoles en réseau.

Au 20àme siècle, les deux mouvements politiques qui ont plongé leurs racines dans la pensée de Marx sont les partis sociaux-démocrates et communistes. Ces deux mouvements, en plus de leurs autres erreurs (et même de leurs crimes), ne sont pas parvenus, à leur grand désavantage, à entendre l’enseignement de Marx sur un point crucial : plutôt que d’embrasser la liberté et la rationalité comme leur cri de ralliement et leurs concepts organisateurs, ils ont opté pour l’égalité et la justice, abandonnant le concept de liberté aux néolibéraux. Marx était pourtant très clair : le problème avec le capitalisme n’est pas qu’il est injuste, mais qu’il est irrationnel, puisqu’il condamne systématiquement des générations entières à la pauvreté et au chômage, transformant même les capitalistes en automates ravagés par l’anxiété, vivant dans la peur permanente que, s’ils ne parviennent pas à transformer les autres humains qui les entourent en marchandises pour servir plus efficacement l’accumulation du capital, ils cesseront d’être des capitalistes. Donc, si le capitalisme apparaît injuste, c’est parce qu’il réduit tout le monde en esclavage; il gaspille les ressources humaines et naturelles; la même ligne de production qui crache des gadgets remarquables et génère de la richesse comme jamais produit aussi le malheur profond et de nombreuses crises.

Ayant échoué à formuler une critique du capitalisme en termes de liberté et de rationalité, alors que Marx pensait que c’était là une chose essentielle, la social-démocratie et la gauche en général ont permis au libéraux d’usurper les atours de la liberté et de gagner la guerre des idéologies de manière triomphale et spectaculaire.

L’aspect le plus significatif du triomphe néolibéral est sans doute ce que nous avons appelé le « déficit démocratique ». Des rivières de larmes de crocodile ont coulé pour pleurer le déclin de nos grandes démocraties durant les trois dernières décennies de financiarisation et de globalisation. Marx aurait éclaté de rire en voyant ceux qui semblaient surpris ou qui s’indignaient du « déficit démocratique ». Quel était le grand objectif derrière le libéralisme du 19ème siècle? Il s’agissait, comme Marx n’a cessé de le dire, de séparer la sphère économique de la sphère politique, de confiner la politique dans sa sphère pour laisser le champ économique aux mains du capital ([c’est-à-dire de dépolitiser le champ économique-NDT]). Cet objectif a été atteint et nous sommes aujourd’hui témoins de la grande réussite du libéralisme. Prenez l’Afrique du Sud aujourd’hui, plus de deux décennies après que l’on ait libéré Nelson Mandela et que la sphère politique ait été enfin rendue accessible à toute la population. L’un des problèmes de l’ANC était que, pour dominer la sphère politique, il devait abandonner le contrôle de la sphère économique. Et si vous ne me croyez pas, je vous suggère d’en parler aux douzaines de mineurs qui avaient demandé une augmentation de salaire et qui mitraillés par les gardes armés payés par leur employeur.

Pourquoi erratique?

Ayant montré en quoi je dois toute compréhension que je peux avoir de notre monde social à Karl Marx, je veux maintenant vous expliquer pourquoi je demeure terriblement fâché envers lui. En d’autres mots, je vais esquisser pourquoi je suis, par choix, un marxiste erratique et inconsistant. Marx a commis deux erreurs spectaculaires : l’une est une erreur d’omission, l’autre une erreur de commission[1]. Encore aujourd’hui, ces erreurs minent l’effectivité de la gauche, spécialement en Europe.

La première erreur de Marx- l’erreur d’omission est qu’il n’a pas assez mesuré l’impact de ses propres théories sur le monde qu’il était en train de théoriser. Sa théorie est très puissante discursivement, et Marx en mesurait quand même le pouvoir. Comment se fait-il alors qu’il ne se soit jamais montré soucieux de ce que ses disciples, des gens qui avaient une meilleure compréhension de ses idées puissantes que le travailleur moyen, puissent en venir un jour à utiliser le pouvoir que leur conféraient les idées de Marx pour abuser de leurs camarades, pour construire leur propre base de pouvoir, pour gagner des positions d’influence. La deuxième erreur de Marx, celle que j’appelle « erreur de commission », était pire. Il croyait que la vérité du capitalisme pouvait être découverte dans ses modèles mathématiques. En croyant cela, il n’a pas du tout rendu service à son propre système théorique. L’homme qui nous avait donné la liberté humaine comme concept économique de premier ordre; le penseur qui avait élevé l’idée d’indétermination radicale à sa juste place dans le champ de l’économie politique; voici que nous avions la même personne qui se mettait à jouer avec des modèles algébriques simplistes, dans lesquels la force de travail était, naturellement, entièrement quantifiée, espérant sans doute, contre tout espoir raisonnable, en arriver par là quelque nouvelle compréhension du capitalisme. Après sa mort, les économistes marxistes ont gaspillé de longues carrières à s’adonner à ce genre de mécanisme scolastique. Complètement immergés dans d’inutiles débats sur le « problème de la transformation » et ce qu’il faudrait faire à son propos, ils sont éventuellement devenus une espèce quasiment disparue, maintenant que le pouvoir destructeur du Juggernaut néolibéral a écrasé toute dissension qui prétendait lui barrer le chemin.

Comment Marx pouvait-il être si égaré? Pourquoi n’a-t-il pas vu qu’aucune vérité sur le capitalisme ne pourrait surgir de quelque modèle mathématique, aussi brillant que soit son architecte? N’avait-il pas les outils intellectuels pour comprendre que la dynamique du capitalisme provient de la part inquantifiable du travail humain, c’est-à-dire d’une variable qui ne peut jamais être bien définie au plan mathématique? Bien sûr qu’il avait de tels outils, c’est même lui qui les avait forgés! Non, la raison pour son erreur est plus sinistre : tout comme les économistes vulgaires qu’il condamnait si brillamment (et qui continuent aujourd’hui de dominer les départements d’économie), il désirait le pouvoir que pourrait lui conférer la « preuve » mathématique.

Pourquoi Marx n’a-t-il pas reconnu qu’aucune véritable compréhension du capitalisme ne pourrait provenir d’un modèle mathématique?

Si j’ai raison, Marx savait ce qu’il faisait. Il comprenait, ou avait la capacité de comprendre qu’une théorie générale de la valeur ne peut pas être introduite dans un modèle mathématique d’une économie capitaliste dynamique. Il était, sans doute, au courant qu’une théorie économique digne de ce nom doit respecter l’idée selon laquelle les règles de ce qui est indéterminé doivent elles-mêmes être déterminées. En termes économiques, cela veut dire reconnaître que le pouvoir du marché, et donc de la profitabilité, que détiennent les capitalistes n’était pas nécessairement réductible à leur capacité à extraire de la force de travail de leurs employés; certains capitalistes peuvent extraire davantage d’un bassin de travailleurs ou d’un groupe de consommateurs pour des raisons qui sont extérieures à la théorie de Marx.

Hélas, reconnaître ceci voudrait également dire devoir accepter que ses « lois » n’étaient pas immuables. Il aurait dû faire des concessions à des voix discordantes dans le mouvement ouvrier qui disaient que sa théorie était indéterminée, et, alors, que ces prédictions ne pouvaient pas être absolument solides. Qu’elles étaient toujours conditionnelles. Cette détermination qui le poussait à vouloir détenir le récit complet, bouclé, le modèle parfait, le dernier mot est quelque chose que je ne peux pas pardonner à Marx. Cet entêtement a, après tout, été responsable d’un nombre important d’erreurs, et plus encore, de l’autoritarisme. Des erreurs et de l’autoritarisme qui sont maintenant largement responsables de l’impuissance actuelle de la gauche, qui devrait être une force oeuvrant en faveur du bien, un frein aux abus de la raison et de la liberté, hélas aujourd’hui sous la supervision de l’équipage des néolibéraux.


 

La leçon de madame Thatcher

J’ai déménagé en Angleterre pour étudier à l’université en septembre 1978, six mois et des poussières avant que la victoire de Margaret Thatcher ne change à jamais ce pays. En regardant le gouvernement du Labour se désintégrer sous le poids de son programme social-démocrate dégénéré, j’ai commis une erreur importante : je me suis dit que la victoire de Thatcher pouvait être une bonne chose, en donnant aux classes travailleuses et aux classes moyennes un choc bref et brutal susceptible de revigorer la politique progressiste; ceci donnerait peut-être une chance à la gauche de créer un nouveau discours radical rafraîchi permettant un nouveau type de politique progressiste efficace.

Alors même que le chômage doublait, puis triplait à la suite des interventions radicalement néolibérales de Thatcher, je continuais d’espérer que Lénine avait raison : « Les choses doivent être pires avant de devenir meilleures ». Alors que la vie devenait plus mauvaise, plus brutale, et pour beaucoup de gens, plus courte, il m’est apparu que je m’étais tragiquement trompé. Mon espoir que la détérioration des services publics et la diminution du niveau de vie de la majorité, l’élargissement de l’appauvrissement aux quatre coins du pays allait automatiquement mener à une renaissance de la gauche s’est révélé n’être, justement, qu’un espoir.

La réalité était, dans les faits, douloureusement différente. À chaque tour additionnel donné à la vis de la récession, la gauche devenait de plus en plus introvertie et de moins en moins capable de produire un discours progressiste convaincant. Pendant ce temps, la classe ouvrière était divisée entre ceux qui décrochaient de la société et ceux qui se faisaient coopter dans la mentalité néolibérale. Mon espoir de voir Thatcher engendrer par inadvertance une nouvelle révolution politique était véritablement du grand n’importe quoi. Tout ce qui est ressorti du thatchérisme, c’est la financiarisation extrême, le triomphe du centre commercial sur le magasin du coin, la fétichisation de l’immobilier et Tony Blair.

Au lieu de radicaliser la société britannique, la récession (que le gouvernement Thatcher avait si bien planifiée dans le cadre de sa lutte de classe contre les travailleurs organisés, les institutions de sécurité sociale et les mécanismes de redistribution de la richesse implantés après la guerre) a fini par détruire durablement la possibilité même d’une politique progressiste radicale en Grande-Bretagne. En effet, cela rendait impossible l’idée même que des valeurs puissent transcender ce que le marché avait déterminé comme le « juste » prix.

La période Thatcher m’a enseigné qu’une récession à long-terme peut saboter toute possibilité d’une politique progressiste. C’est cette leçon que je retiens aujourd’hui dans le cadre de la crise européenne. Je dirais même qu’il s’agit du principal déterminant de ma position relative à la crise. C’est la raison pour laquelle je suis heureux d’avouer le péché dont m’accusent certains critiques de gauche : le crime d’avoir choisi de ne pas proposer un programme politique radical qui exploiterait la crise comme une opportunité de renverser le capitalisme européen, démanteler la terrible zone Euro et détruire l’Union Européenne des cartels et des banquiers en faillite.

Oui, j’aimerais un jour proposer un tel agenda politique. Mais non, je ne suis pas prêt à faire deux fois la même erreur. À quel bien sommes-nous arrivés en Grande-Bretagne au début des années 1980 en faisant la promotion d’un programme de changement socialiste que la société britannique a rejeté du revers de la main avant de tomber tête première dans le piège néolibéral de Thatcher? La réponse est facile : nous ne sommes arrivés à rien. À quoi cela nous avancera-t-il aujourd’hui de démanteler la zone Euro, ou encore l’Union Européenne elle-même?

Si la Grèce, le Portugal ou l’Italie quittaient la zone Euro, cela conduirait à une fragmentation du capitalisme européen, produisant une zone de surplus tendant vers la récession à l’est du Rhin et au Nord des Alpes, pendant que le reste de l’Europe serait la proie d’une vicieuse période de stagflation. Qui profiterait alors d’un tel développement? Une gauche progressiste qui ressusciterait tel un phénix des cendres des institutions publiques détruites de l’Europe? Ou les Nazis d’Aube Dorée, les divers néofascistes, les xénophobes et les escrocs? Je n’ai pour ma part aucun doute lorsqu’il s’agit de savoir lequel de ces deux groupes profiterait le plus d’une désintégration de la zone Euro.

Je ne suis pas, pour ma part, prêt à amener du vent dans les voiles de cette version postmoderne des années 1930. Si ceci signifie que c’est nous, les marxistes erratiques, qui doivent chercher à sauver le capitalisme européen de lui-même, et bien qu’il en soit ainsi. Pas par amour du capitalisme européen, de la zone Euro, de Bruxelles, de la Banque centrale européenne, mais parce que nous voulons minimiser le coût humain de cette crise.

Que doivent faire les marxistes?

Les élites européennes se comportent aujourd’hui comme si elles ne comprenaient ni la nature de la crise qu’elles administrent, ni ses implications pour le futur de la civilisation européenne. Par atavisme, ils choisissent de piller les ressources déclinantes des faibles et des dépossédés pour boucher les trous béants du secteur financier, en refusant de reconnaître que cette solution n’a rien de durable.

Alors que les élites de l’Europe s’enfoncent dans le déni et le désarroi, la gauche doit admettre que nous ne sommes tout simplement pas prêts à combler avec un système socialiste fonctionnel le vide qu’un effondrement du capitalisme européen ouvrirait sous nos pieds. Nous avons donc une tâche double. D’abord, il nous faut mettre de l’avant une analyse de la situation susceptible d’éclairer les Européens non-marxistes et bien intentionnés qui ont malgré tout été hypnotisés par les sirènes du néolibéralisme. Ensuite, il faut faire suivre à cette analyse solide des propositions de stabilisation de l’Europe afin de stopper la spirale descendante qui, au final, ne profite qu’aux bourgeois et aux hypocrites.

Laissez moi conclure avec deux autres aveux. Premièrement, même si je suis tout à fait à l’aise de défendre comme authentiquement « radical » la poursuite d’un agenda modeste visant à stabiliser un système que je critique, je ne prétendrai pas que je le fais avec enthousiasme. Cela a beau être ce qu’il est nécessaire de faire dans les circonstances, je suis quand même attristé de savoir que je ne serai probablement pas là pour voir un agenda plus radical être adopté de mon vivant.

Les élites de l’Europe se comportent comme si elles ne comprenaient pas la crise, ni ses implications pour le futur.

Mon aveu final est d’une nature hautement personnelle : je sais que je cours le risque, secrètement, d’amoindrir ma tristesse d’avoir abandonné tout espoir de remplacer le capitalisme de mon vivant en me complaisant dans le sentiment d’être devenu agréable dans les cercles de la bonne société et des gens polis. Après avoir été félicité par des gens haut placés et puissants, un sentiment d’autosatisfaction s’est, à l’occasion, introduit sournoisement dans mon esprit. Et quel sentiment non-radical, laid, corrupteur, corrosif c’était!

Lorsque j’ai personnellement atteint mon point le plus bas, j’étais dans un aéroport. Une organisation friquée m’avait invitée à prononcer une grande conférence sur la crise européenne et avait craché une somme ridicule pour m’acheter un billet de première classe. Alors que j’étais sur le chemin du retour, épuisé après m’être envoyé plusieurs vols derrière la cravate, je marchais en dépassant la longue file des passagers de la classe économique pour me rendre à ma porte d’embarquement. Soudainement, j’ai découvert avec horreur avec quelle facilité mon cerveau pouvait s’infecter du sentiment d’avoir le droit de dépasser le hoi polloi. J’ai réalisé combien il était facile d’oublier ce que mon cerveau bien à gauche avait toujours su : que rien ne se reproduit plus aisément qu’un faux sentiment d’être dans son bon droit. Forger des alliances avec les forces réactionnaires, comme je pense que nous devons le faire pour stabiliser l’Europe aujourd’hui, soulève le risque que nous devenions cooptés, que nous abandonnions notre radicalisme à cause de la lumière enveloppante qui accueille ceux qui sont « arrivés » dans les corridors du pouvoir.

Les confessions radicales, comme celle que j’ai tenté de faire ici, sont peut-être la seule antidote programmatique au glissement idéologique qui menace de faire de nous de simples rouages de la machine. Si nous devons forger des alliances avec nos adversaires politiques, nous devons éviter de devenir comme les socialistes qui ont échoué dans leur volonté de changer le monde, mais ont réussi à améliorer leur situation personnelle. Le truc est d’éviter le maximalisme révolutionnaire qui, au final, aide les néolibéraux à contourner toute opposition à leurs politiques autodestructrices et de garder dans notre mire les échecs inhérents au capitalisme au même moment où nous tentons de le sauver, pour des raisons stratégiques, de lui-même.

Traduit de l’anglais par Eric Martin

Source : http://www.theguardian.com/news/2015/feb/18/yanis-varoufakis-how-i-became-an-erratic-marxist

 

[1]Le terme « erreur de commission » vient de l’investisseur Warren Buffet. Une erreur d’omission survient quand un bon investissement est identifié, mais l’investisseur n’appuie pas sur la gâchette. Une erreur de commission survient au contraire quand on s’attache à de mauvais investissements qui déclinent ensuite et qui nous entraînent vers le fond. On n’aurait donc pas dû se commettre, puisqu’on s’est en définitive compromis. On pourrait dire : erreur de compromission.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Laurent

Oufff elle est forte celle-là! Non seulement le capitalisme ne fonctionne pas (on le reconnait explicitement ici) mais en plus il faudrait le sauver de lui-même!?! N’est-ce pas là une curieuse exhortation? Comment ne pas y voir la «nouvelle» idéologie dominante, c’est-à-dire une façon de penser qui reste prise dans les rets de l’horizon du capital? On est tellement empêtré dans le capitalisme que la seule issue qu’on peut y voir est dans son sauvetage. Mais qu’on se rassure cela n’a rien de nouveau, le capitalisme post-fordiste voit naître ses idéologues, comme au temps du fordisme: le projet de Keynes n’était-il pas explicitement de sauver le capitalisme!

xavier

Très belle analyse. Je comprends qu’il est primordial de créer le système alternatif parallèlement au sauvetage du système actuel. Ne pas laisser de « zone vide » puisque la nature déteste le vide et qu’elle risquerait de le remplir avec la lie de notre société (les xénophobes et autres « haters »).

Romain Kroës

Permettez-moi de vous signaler un ouvrage sur ce thème, que je viens de publier, et dont vous trouverez un résumé au lien suivant:
http://kroes.blog.lemonde.fr/marx-et-la-fin-du-capitalisme/