15 mai 2017 | Revue > >

Corps, mort et zombie

le corps éclaté de la modernité zombique

Julien Gauthier-Mongeon

L’histoire du zombie est intiment liée à l’arrivée des premiers esclaves amenés d’Afrique pour peupler les colonies, et ensuite au cinéma fantastique des années 1930-1940. Comme « allégorie de l’homme esclave » (Pinto, 2014 : 710), le zombie est cet individu privé de conscience soumis à l’autorité d’un maître impitoyable. Dans l’univers vaudou haïtien, il est un sujet à qui un magicien a volé l’âme par des pratiques occultes, d’où le terme de « poudre à zombie » pour désigner la substance que le sorcier (Bokor) administre à ses victimes pour les ensorceler. Dans le film White Zombi paru en 1932, un homme épris d’une jeune femme consulte un magicien pour hypnotiser sa proie et ainsi la ravir à son époux. Mais on ne parle pas encore, du moins à cette époque, du zombie comme de cette créature cannibale dévorant ses victimes. Aujourd’hui, on ne compte pourtant plus les événements qui mettent en scène ces créatures en quête de chair fraîches : des marches de zombies aux séances de chasses organisées lors d’événements festifs, les morts-vivants sont au goût du jour[1]. Et ce sont les corps qui sont ainsi mis à l’avant-plan.

Après les premiers succès du réalisateur George A. Romero dans les années 70 et 80, à commencer par son œuvre pionnière La nuit des morts-vivants parue en 1967, les franchises se sont multipliées. Ces dernières font désormais partie intégrante de notre imaginaire culturel et mettent en scène le zombie comme créature anthropophage. Une série impressionnante de titres portant sur la thématique des morts-vivants a en effet essaimé depuis le début des années 2000, pour le plus grand bonheur des adeptes et des nostalgiques du genre (McAlister, 2012 : 460).

Tout en embrassant un spectre très large qu’alimente l’industrie du divertissement, le phénomène zombie met en évidence une refonte de notre rapport contemporain au corps et à la mort. Barbara Le Maitre, qui a récemment fait paraître un ouvrage sur les représentations symboliques du corps dans l’imaginaire des morts-vivants, y va d’une formule intéressante et poignante : « le zombie est l’instrument d’une refonte des représentations en vertu desquelles l’homme a fondamentalement trouvé à être pensé, jaugé ou mesuré, en somme, construit. De là découle, pour une part, sa force anthropologique » (Le Maitre, 2015 : 36). À la fois métaphore du corps et reflet d’un nouveau rapport symbolique à la mort, à l’interdit et au sacré, le zombie dresse une image saisissante de notre culture.

L’univers des morts-vivants montre une vision profane du corps contemporain dont les limites sont toujours susceptibles d’être transgressées. Sorte d’image exagérée de notre époque, le zombie est aussi une vitrine permettant d’examiner notre rapport culturel au corps et à la mort. C’est sous le thème de la désacralisation du corps et du démantèlement de l’espace que prend place cet imaginaire fictif que nous présenterons ici sous l’angle de la transgression des limites de la mort. Loin d’être le monopole de la culture de masse, cette redéfinition du rapport au corps, à l’esprit, à la vie et à la mort est tout aussi opérante dans les domaines des sciences de l’esprit.

Certains auteurs ont ainsi commencé à s’intéresser au problème du dualisme chez une créature en apparence privée de conscience, mais agissant de manière similaire à l’homme, mobilisant le concept de zombie philosophique pour débattre d’enjeux éthiques (Chalmers, 1996 ; Kirk, 2005 ; Dennett, 1995 ; Thomas, 1998). Véritable expérience de pensée, cette notion permet en effet d’aborder le thème de la conscience sous l’angle de la fiction en restant campé sur des interrogations proprement philosophiques. Comme le souligne Dale Jacquette (2010), philosophe des sciences et auteur de nombreux articles sur le sujet :

The brain of a philosophical zombie manages all the creature’s behavior, including body language, speech acts and verbal interaction, by purely unconscious neural functioning. The outward appearance of a philosophical zombie is indistinguishable from that of a conscious psychological subject, but there is, so to speak, nobody home (p. 104).

À l’intérêt académique pour les zombies s’ajoute une prise en compte du phénomène par les politiques de santé et de gestion des populations. L’acceptation du paradigme du zombie au sein des agences gouvernementales américaines (Centers for Disease Control and Prevention) est à cet égard révélatrice de l’attrait grandissant pour ce phénomène culturel (Bishop, 2015 : 32). C’est souvent le thème de la destruction apocalyptique du monde qui est mis à l’honneur, avec l’idée d’une critique de la société capitaliste et du monde dans lequel nous vivons.

 

L’apparition du zombie dans l’univers post-apocalyptique

Le fait que le scénario conventionnel des films d’horreur impliquant des morts-vivants se déroule dans un univers apocalyptique n’est pas étranger aux malaises vécus par une civilisation frappée par le terrorisme, les changements climatiques et la peur du déclin. En effet, comme le souligne Platts : « In their modern form, zombie narratives commonly presents apocalyptic parables of societies in the state collapse wherein a handful of survivers receive claustrophobiac refuge from undead horde » (Platts, 2013 : 547).

Une littérature abondante s’est intéressée au lien entre l’attrait actuel pour les morts-vivants et les soubresauts affectant une civilisation en proie à des crises successives. Certains auteurs parlent d’ailleurs d’une zombification marchande où le capitalisme triomphant fait des citoyens les relais d’une économie aveugle, amenant ces derniers à s’entredéchirer dans une concurrence effrénée (Quiggin, 2010 ; Giroux, 2011 ; Harman, 2009). Dans le film Only lovers left alive (2013) de Jim Jarmush, un couple de vampires multicentenaires parle constamment des humains contemporains comme des zombies : des êtres insouciants détruisant leur propre monde, incapables de créer et animés d’une violence aveugle. Ce sont ces acteurs agissant sans réfléchir dans un monde capitaliste qui en appelle uniquement à nos affects les plus primitifs. Dans le film Dawn of the dead paru en 1978, des survivants réfugiés dans un centre d’achat rempli de zombies cherchent à fuir la réalité dans un consumérisme effréné. En regardant les morts-vivants errant dans le centre commercial, l’un des survivants affirme sans détour : « They are us. They’re us, that’s all, when there’s no more room in hell ».

L’imaginaire contre-utopique se nourrit ainsi du regard posé sur un modèle de société obsolète, ne survivant qu’au prix de sacrifices immenses, appelé à mourir de sa belle mort pour mieux renaître de ses cendres, tel un corps immortel. C’est en effet contre toutes attentes, et en proie à des crises successives que le marché reproduit des inégalités qui subsistent en dépit des souffrances provoquées en abondance.

Le capitalisme est ainsi comparé à une machine déterritorialisée –et dévorante– vivant à l’épreuve de ses contradictions, attirant du dehors tout élément étranger pour y accoler sa marque, l’incorporer à sa chair. C’est en ce sens qu’un philosophe comme Gilles Deleuze affirme :

la machine capitaliste, en tant qu’elle s’établit sur les ruines plus ou moins lointaines d’un État despotique, se trouve dans une situation toute nouvelle : le décodage et la déterritorialisation des flux. Cette situation, le capitalisme ne l’affronte pas du dehors, puisqu’il en vit, y trouve à la fois sa condition et sa matière, et l’impose avec toute sa violence (Deleuze et Guattari, 1972 : 41).

C’est en abolissant les limites territoriales ainsi que les lignes de partage entre les espaces – et les corps – que le capitalisme triomphe des résistances, des diverses forces dont il se repaît inlassablement, parfois à son corps défendant, mais toujours pour mieux renaître. L’économie zombique marque donc la logique d’un système amené à son point culminant ; loin de s’y opposer ouvertement, elle « pousse sa logique jusqu’à son point de rupture » en prenant d’assaut son cadre et en le débordant jusqu’à l’excès comme figure symbolique de la démesure (Thoret, 2007 : 11). Transgression du monde, des territoires, mais aussi des corps devenus ces réalités où la transgression des interdits devient la règle.

Dans l’univers des zombies, le corps devient cet espace ouvert, sans frontière, susceptible d’être transgressé à tout instant, broyé par des créatures à l’appétit insatiable. C’est donc sous le thème de la dispersion qu’il convient d’en exposer les détails à l’image des chairs zombiques émiettées à la tondeuse dans Braindead (1982) de Peter Jackson.

 

Le zombie, métaphore d’un corps ouvert dispersé

L’un des traits qui saute aux yeux lorsque l’on se penche sur l’imaginaire des zombies, c’est la détérioration physique d’un corps qui n’a plus rien de caché, d’inaccessible, de sa surface putride à la profondeur de ses entrailles exposées à la vue du regard. De tous les corps, des morts-vivants eux-mêmes aux cadavres dévorés en passant par les survivants écorchés, nul n’échappe à cette logique transgressive où s’opère un renversement de la chair, un dévoilement du dedans. On a ainsi pris au mot l’injonction de Bichat, « ouvrez quelques cadavres » (Foucault, 2009 : 149), où la fascination pour le corps, à la fois vivant et mort, rejoint l’intérêt pour la dissection scientifique en vue d’une anatomie générale.

Barbara Le Maitre montre comment l’économie organique des morts vivants fait écho à la table de dissection décrite par Vésale dans son célèbre ouvrage, De Humani corporis fabrica. Mais à la différence de l’anatomie dépeinte par le médecin humaniste, le zombie contemporain présente un corps dans lequel les organes sont étalés pêle-mêle sans ordre apparent. À la logique de sens de l’observateur-trice anatomique se substitue un corps chaotique où les viscères sont superposés dans un désordre que conforte la fiction d’un organisme sans cadre de référence :

le corps (…) est dépouillé sans ordre, il n’y a ni Atlas, ni science du corps et les motifs survivants, privés d’efficace parce que sortis de cette économie figurative et discursive au sein de laquelle ils faisaient auparavant sens –la fabrica et, au-delà ou par-delà, l’épistémè à laquelle elle contribuent-, semblent pour le moins appauvris, ou pire encore : désœuvrés (Le Maitre, 2015 : 47).

 

Imaginer la dispersion : une esthétique du détail

L’esthétique du zombie se signale par le thème de la dispersion. Les implications de cet imaginaire sur notre conception du corps ne sont pas innocentes, puisqu’elles en appellent à une fragmentation sans borne du vivant que nourrit une esthétique du détail. Telle une carte rhizome, le corps n’a plus ni frontière ni unité substantielle (Schefer, 2013 : 69), éternellement condamnée à se morceler. Ce démantèlement sans ordre du corps est particulièrement apparent dans les plus récents jeux virtuels où l’on expose sans réserve l’intérieur des corps que le joueur peut s’amuser à broyer, à faire tournoyer avec les balles de son arme. La segmentation du corps permet ainsi au joueur de le décomposer comme une œuvre dont il se rend maître.

Un récent jeu en ligne intitulé Killing Floor présente des zombies sortis d’un laboratoire que les joueurs réunis en équipe doivent pulvériser dans un désordre où se mélangent l’intérieur et l’extérieur des corps. Il ne suffit pas de détruire l’ennemi ; il faut réduire en pièces les corps dont les fragments sont portés à la vue des joueurs-euses, seul gage d’une victoire complète sur l’adversaire[4]. Ce jeu présente d’ailleurs par ses métaphores chirurgicales les mêmes échos que le cinéma zombie à l’anatomie classique et la dissection des corps. On voit ainsi l’un des scénarios de Killing Floor se dérouler dans un laboratoire décoré de corps exposés en pièces détachées. À l’esthétique du laboratoire macabre se mêle celle d’un décor de musée où sont présentés des fragments de zombies, sorte d’avant-goût des adversaires que le joueur aura pour mission de pulvériser. Les jeux vidéo ont en quelque sorte ainsi repris le relais des films pour mettre à nu ce corps qu’on peut désormais virtuellement transgresser, démantibuler à souhait, liant le goût de l’excès à la possibilité de parcourir un corps complètement ouvert au monde. Toute une esthétique de la chair renversée caractérise en propre cet imaginaire de la transgression.

Le zombie met en évidence ce corps dévoilé de l’intérieur par un retournement de la chair qui permet d’en révéler les fragments et les éléments épars, brouillant la distinction entre le visible et l’invisible, le dedans et le dehors. Ce qui échappe normalement à la vue est disponible sous forme d’un décor anatomique offert en spectacle, dévoilé sans avis préalable. Comme le souligne Antonio D. Leiva, reprenant cette idée d’un corps devenu objet de transgression et de dévastation croisant le thème de l’excès : « le zombie incarne physiquement le culte de la fragmentation de par ses membres joyeusement essaimés qui en appellent, solidairement, à une esthétique du détail » (2015 : 65). Certes, il ne s’agit pas de dire la vérité à propos du corps, car exposer ses viscères ne sert ici que de prétexte afin de permettre au regard de le traverser de l’intérieur, de scruter sans gêne ses multiples fragments. De la cervelle dégoulinante au cœur encore battant, on dévoile dans sa nudité criante l’intérieur d’un corps offert sans tabou ni mystère.

Le deuxième opus du réalisateur George A. Romero, Le jour des morts-vivant, est à cet égard très parlant. L’histoire met en scène une poignée de survivants isolés dans un base militaire souterraine contrôlée par une milice de soldats qui rivalisent de cruauté avec les morts-vivants présents dans les tunnels permettant de rejoindre l’extérieur du campement. Dans le dernier tiers du film, les trois protagonistes réussissent à prendre la fuite en laissant derrière eux leurs geôliers, dévorés vifs par une horde de zombies déchaînés ayant réussi à pénétrer les espaces sécurisés à l’intérieur de la base. Ce scénario fictif se retrouve dans nombre de films post-apocalyptiques impliquant des morts-vivants ou autres créatures épousant des traits similaires. Le thème de l’éparpillement et de la dispersion permet d’observer une société ayant basculé dans un chaos où apparaît une humanité divisée en deux camps. Entre des individus à l’instinct retord et des groupes de survivant-es cherchant à préserver ce qui reste de moralité, il y a les corps errants qui s’en prennent à l’un et l’autre de ces deux camps[5].

Il devient alors d’autant plus difficile d’assurer la cohésion d’une société qui ne fait plus corps avec l’autorité qui était autrefois censée garantir la protection des populations désormais en proie à une double menace. Le critique de cinéma Robin Wood résume cette réalité dans un ouvrage qui fait maintenant date. L’auteur prend pour exemples des figures tirées de deux films différents, mais qui incarnent à leur manière deux réactions pathologiques face à un monde en pleine déliquescence. Il s’agit du shérif dans La nuit des morts-vivants (1967), soucieux de rétablir l’ordre de façon autoritaire, et du groupe de motard dans Le crépuscule des morts vivants (1978), profitant du chaos environnant pour semer encore plus de désordre :

The functions of the sheriff’s posse in Night and the motorcycle gang in Dawn are in some ways very similar. They constitute a threat both to the zombies and to the besieged (even if in Night inadvertently, by mistaking the hero for a zombie); more important, both dramatize, albeit in significantly different ways, the possibility of the development of Fascism out of breakdown and chaos. The difference is obvious: the purpose of the posse is to destroy the zombies and to restore the threatened social order; the purpose of the gang is simply to exploit and profit from that order’s disintegration (Wood, 2003 : 105).

Les survivant-es connaissent ainsi une double menace qui abolit toute possibilité d’échapper au désordre ambiant, ou d’espérer retrouver une vie normale. La désincorporation du corps social fait directement écho à la désincorporation d’un corps écorché et morcelé, dispersé dans un désordre où il est désormais impossible d’en recoller les segments.

L’imaginaire des zombies s’inscrit donc dans la représentation d’un espace ouvert, déterritorialisé, car sujet à une transgression qui en efface les frontières. Il est vidé de ses références qui permettaient autrefois au citoyen de se situer dans l’espace, d’être partie intégrante de l’environnement urbain. Comme le souligne Richard Bégin : « Au récit de (la) désinstitutionnalisation visuelle du contexte urbain correspond la suppression une économie de la durée et de lieu qui permettaient d’ordinaire au sujet de se représenter la civilisation urbaine » (Bégin, 2010 : 172). L’absence de frontière claire ouvre sur un monde dévasté où les anciens repères géographiques s’effondrent, des grands centres urbains jusqu’aux villes de moindre importance. Seuls subsistent des centres de pouvoirs dispersés face à une masse indistincte de corps rampant, de sorte qu’à « la masse fermée des humains s’opposent la masse ouverte des morts-vivants » (Couté, 2007 : 147).

Dans cette lignée, les premiers épisodes de la série The Walking Dead permettent de mesurer l’ampleur d’une dévastation qui n’épargne nul espace à l’intérieur des villes, les gens étant contraints de s’enfuir vers la périphérie pour survivre. Si l’histoire suit généralement un même fil conducteur, confrontant l’humanité à son extinction imminente, on constate certaines variantes sur lesquels il n’est pas inutile d’insister. Dans La nuit des morts-vivants, on évoque une expérience scientifique ayant mal tourné et qui serait à l’origine du comportement irascible des créatures revenues d’entre les morts. Le film 28 jours plus tard, pour sa part, évoque l’existence d’une pandémie causant une sorte de furie où les citoyen-nes sont soudainement pris de rage. Après avoir saccagé un laboratoire, un groupe d’écologiste libère des animaux infectés par un virus qui contamine la ville de Londres.  À l’instar de la magie, la science échappe désormais au contrôle du sorcier savant, produisant une créature qui se retourne contre celui l’ayant engendré. Dans le cas de la science, c’est la rationalité instrumentale qui transforme l’être humain en proie, faisant advenir un danger qu’elle cherche paradoxalement à conjurer. Ainsi, une expérience médicale tourne rapidement en désastre, faisant du scientifique un apprenti sorcier devenu esclave de la rationalité instrumentale qui finit par dominer toutes les sphères de la vie. Cela rejoint l’idée de la rationalité du risque où seul importe, en fin de compte, le calcul des probabilités permettant d’éviter une catastrophe. On reste ainsi prisonnier de la rationalité instrumentale tout en cherchant à l’éviter par des moyens techno-bureaucratiques.

Le zombie permet de penser sous un angle singulier la redéfinition des limites symboliques de la mort dans un contexte de désacralisation du corps. Si la mort est omniprésente, c’est qu’elle n’a plus rien de certain, devenant cette réalité tenue en suspens dans un drame où se joue l’avenir d’un corps qui vit dans la mort. L’imaginaire culturel des morts-vivant fait ainsi directement écho à l’idéal d’un corps qu’on souhaite soustraire à la mort, transgressant non seulement ses limites physiques, mais ce qui le définit comme organisme vivant.

 

Une transgression des limites de la mort 

 « Figure trouble arrachée à l’univers du vaudou ou à la paix apparente des cimetières, le zombie est le cadavre qui revient, qui retrouve, quoique mort, la zone de vie des vivants, sur le mode double de l’intervention et de l’intercession »
(Ardenne, 2006, p.405-406).

L’univers des zombies met en évidence une absence de frontière où le corps, tout comme les frontières délimitant l’espace, disparaît dans un imaginaire de la fuite, de l’abstraction. À l’instar du corps comme métaphore sociale ou réalité anthropologique, la mort comme critère d’évidence disparaît derrière ce corps devenu fantomatique. Entre la survivance apathique et l’attente incertaine du trépas, le mort-vivant gît tel un corps errant dans le vide. Après avoir déjoué une première fois la mort, le zombie revient sous les auspices d’un être présent à la mort, vivant en elle pour mieux s’en déprendre. Le mort-vivant est un cadavre vivant qui se joue de la mort en la déréalisant, privant celle-ci de son assurance hautaine, de cette aura de certitude naguère fondatrice de notre rapport collectif à l’au-delà. Aujourd’hui, la mort s’annonce sous le signe du refus dans un monde qui cherche à en maîtriser les paramètres : « Finie la mort solennelle et circonstanciée, en famille : on meurt à l’hôpital –extraterritorialité de la mort. Le mort perd ses droits, dont celui de savoir quand il va mourir » (Baudrillard, 1976 : 276).

Aujourd’hui, on contrôle la mort en traçant ses frontières et en établissant l’instant de sa venue grâce à une emprise biomédicale sur des corps qu’on arrache à la mort. Cette dernière n’a plus rien de naturel, mais devient une tare pouvant être redressée, une maladie qu’on peut corriger. Il s’agit ainsi de retirer aux gens « le hasard biologique de leur mort » (Ibid. : 266) par une prise en charge du destin biomédical des corps, tous unis dans une mort programmée et déterminée d’avance. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’enjeu des prélèvements d’organes sur des corps artificiellement maintenus en vie, la mort n’ayant désormais plus rien de naturel ni d’accidentel. La mort a changé de définition médicale : c’est maintenant la mort cérébrale, et non l’arrêt du cœur qui marque l’arrivée du trépas. À l’instar du zombie dont les parties sont segmentées, la mort peut se produire à plusieurs moments, étant elle-même morcelée. On peut concevoir la mort de certaines parties du corps tandis que le reste continue à vivre. Il y a un démembrement du corps et de la mort, tous deux conçus en pièces détachées.

Sensible à ces questions, la sociologue Céline Lafontaine parle volontiers d’une désymbolisation de la mort, d’une extension de la vie au-delà du moment marquant traditionnellement le passage de la grande faucheuse. Les avancées biomédicales du siècle dernier ont profondément transformé notre rapport à la mort, notamment grâce aux techniques de réanimation cardiaque, repoussant l’espérance de vie des corps. La sociologue y voit le signe d’une société absolument nouvelle, bien différente de celle héritée des Lumières reposant sur le projet d’émancipation de l’humanité : «Alors qu’elle sous-tendait, dans l’optique des Lumières, un progrès global des sociétés par le biais de la raison, la perfectibilité (…) est réduite à son versant strictement individualiste et biologique » (Lafontaine, 2008  : 158).

Si autrefois l’arrêt du cœur signait le moment de la mort, les techniques de réanimation ont changé drastiquement la manière d’appréhender, de reconnaître et de déceler le moment du trépas, à l’ombre d’un corps devenu instrumental. Même chose pour une invention comme le respirateur artificiel, lequel « renverse littéralement un processus qu’on croyait fatal » (Ibid. : 77), et qui permet ainsi de garder en vie un corps en état de mort cérébrale. Les limites de la mort clinique s’étendent à mesure que les moyens de garder en vie le corps se perfectionnent et se raffinent (Ibid. : 82), l’immortalité –du corps en tout cas – perdant ainsi son caractère illusoire ou fantaisiste.

L’imaginaire du zombie manifeste d’un point de vue culturel ce rapport particulier à une mort devenue incertaine. Ainsi on ne sait plus, de la vie ou de la mort, ce qui caractérise en propre le corps léthargique du mort-vivant, tant sa démarche trahit une sorte d’humanité en sursit, en attente d’un repos éternel qui tarde à venir. Cette désymbolisation de la mort est aussi une mise en suspens du moment marquant sa venue, triomphe instinctif d’un corps réduit à l’état de survivance, tout entier mue par les ressorts d’une pulsion dévorante. C’est par la régurgitation d’autres corps offerts en abondance que le mort vivant survit à sa propre mort, prolongeant la vie au-delà du trépas: « Noyés dans la déjection universelle, les morts-vivants sont des humains réduits à leur pulsion de vie, qui doivent démembrer pour ne pas mourir de leur seconde mort » (Samocki, 2007 : 76). Véritable paradoxe vivant, le zombie désigne ce personnage « mort mais vivant, conscient mais manquant de conscience, animé mais en décomposition, vivant mais infecté » (Bishop, 2015 : 33). Tous ces paradoxes marquent les traits d’une mort qui n’en est pas une, se donnant l’allure d’une simple métaphore pouvant être contournée, réduite à un élément contingent d’une existence dont le l’échéance est ajournée. C’est dans le mythe de la survivance des corps que prend place cet imaginaire d’une mort en sursis. Il s’agit de la manifestation à l’ère post-chrétienne, de la résurrection des corps sans âme, sans conscience. « L’image a bien fonctionné, dans la religion chrétienne (…), comme limite ultime de cette ressemblance entre le dieu et l’homme, leur impossible solution de continuité  : l’homme fatalement distant, fatalement dissemblable au dieu et hanté par la nostalgie de cette ressemblance originelle et finale » (Coulombe, 2009 : 206). Le sujet post-chrétien prétend au contraire pouvoir dépassé cette dualité, déjouant au passage le drame de la mort. Privé de conscience, le zombie effraie : il est le contre-exemple de ce que devrait être l’humain, à savoir une conscience incarnée et un corps conscientisé. L’effroyable dans le zombie, c’est l’occultation de l’âme au nom du corps biologisé, compartimentée, qui pointe vers un manque dans un contexte où le corps n’a plus rien de secret.

 

Fragmenter le corps, déjouer la mort

Le symbole d’une mort dématérialisée est un thème particulièrement fort et en phase avec la pensée poshumaniste. Cette vision trouve certaines résonnances du côté biomédical où la médecine entretient un rapport ambivalent au corps et à la mort. Certains blessés graves ne meurent plus sur la civière, mais sont maintenus artificiellement en vie pendant des mois, voire des années, la mort ne se présentant plus forcément sous les traits d’un corps mutilé. Seule la détérioration complète des capacités cérébrales marque l’instant de la mort, non du corps, mais de la personne, dont les organes peuvent éventuellement être prélevés. À partir du moment où le corps n’est plus investi d’une conscience, c’est une autre conception qui prend le relais. C’est ainsi que le corps est dissocié de la subjectivité, devenant cet espace de transgression laissé aux mains de la science qui en récupère les restes et en préserve les organes non endommagés. C’est ce qui caractérise cette désacralisation du corps qui est aussi une désymbolisation de la mort dans un contexte de redéfinition des limites du vivant. Cela s’inscrit dans un contexte où la mort est assimilée à un processus :

L’assimilation de la mort à un processus […] s’accompagne donc d’une incertitude grandissante quant au statut du mourant. Situé dans un non-lieu entre la vie et la mort, ce dernier occupe un espace social hautement technisé où l’individualité corporelle tend à être dissociée de la subjectivité. De l’état comateux et de ses multiples définitions médicales jusqu’à la notion de coma dépassé, cette zone de non-lieu soulève (…) des questions d’ordre éthique, politique et juridique (Lafontaine, 2008 : 36).

Ce que nous avons dit du rapport entre le corps et les progrès de la science fait écho à l’imaginaire culturel d’un corps survivant à sa propre mort. Les signes annonçant la mort du corps s’estompent dans l’idée d’un corps renouvelable, récupérable, donc réduit à une logique instrumentale. Au niveau culturel, cette idée s’appuie sur un imaginaire de désubstantialisation de la mort, déconstruisant l’image traditionnelle d’un corps mortel, donc périssable, né pour la mort puisque tout entier tourné vers elle. Le terme « mort-vivant » incarne en lui-même cette ambivalence étonnante qui caractérise l’état d’un corps dont la vie se prolonge jusqu’à devenir désincarnée, intemporelle, impersonnelle. À ce titre, le zombie confronte nos représentations courantes par le thème de la transgression qui colle à son image :

Zombies, often described as the “living dead,” confront us directly with the question whether they are alive or dead. If we  can classify them as dead, any moral question about termination is largely resolved. Zombies, however, challenge this dichotomy. Zombies present us with beings who appear to be alive, but who lack the rich mental life that we associate with “normal” persons. Their decay and disintegration is rather more indicative of death than life, but on the other hand, their dogged animation and lumbering groaning is more indicative of life than death (Thompson, 2010 : 38).

La mort du corps n’annonce plus la mort du sujet, mais laisse place à une incertitude latente quant à l’identité réelle de la personne dont le corps ni chaud ni froid laisse une impression nébuleuse. Transgression du corps, certes, mais aussi transgression de la mort, dont les deux sont métaphoriquement liés

 

Conclusion

Nous avons tenté d’illustrer comment, de l’économie zombie en passant par le corps renversé, le mort-vivant incarne toute l’extravagance d’une culture de la démesure. Ce que nous avons cherché à problématiser, ce sont les limites d’un monde désormais ouvert sur l’infini. Tant le corps social que le corps comme réalité biologique mettent en évidence l’idée d’une réalité aux frontières fuyantes. Le corps vivant est aussi ce corps dont la mort est différée jusqu’à devenir marginale, danger devant impérativement être conjuré. C’est dans le contexte d’une reconfiguration du modèle corporel que prend place l’idée d’une mort devenue instrumentale. Le corps n’est plus défini dans les limites d’une mort perçue comme évidente, mais est pensé par-delà la mort, et à son corps défendant. Les limites naturelles du corps sont repoussées pour le guérir d’une mort devenue incertaine, le trépas ne rimant plus forcément avec la fin du corps. C’est ce que nous avons voulu montrer en nous intéressant respectivement à la figure culturelle du zombie et à l’identité biomédicale d’un corps artificiellement maintenu en vie.  Plus fort encore : cette culture du prolongement de la mort dans le vivant n’incarne-t-elle pas une  recherche désespérée d’un monde sans fin, immortel, annonçant le triomphe de la culture sur le corps comme espace de finitude?

 


 

L’auteur tient à remercier Fanny Theurillat Cloutier et Emmanuel Chaput pour la pertinence de leurs commentaires et pour la rigueur de leurs évaluations.  

[1] Chaque année, La Ronde organise à l’Hallowen une chasse sous le thème des zombies. Il s’agit, pour les participant, de fuir la horde de zombie qui est à leur trousse.

[2] C’est surtout dans les années 90 que s’affirme cette représentation satirique du mort-vivant. Un film comme Braindead du réalisateur Peter Jackson s’inscrit dans cet univers zombique où l’exagération confine à une sorte de parodie d’horreur. Le carnage des zombies devient alors prétexte à une effusion de sang où le grotesque se marie à la démesure.

[3] Ainsi, les zombies en viennent même à renverser leurs propres critères en se réinventant sur de nouvelles bases. Avant qu’ils n’optent pour la vitesse en délaissant l’éloge de la lenteur à partir des années 2000 (Dawn of the Dead, 28 days later, World war Z), ils défie l’idée reçu selon laquelle la destruction du cerveau signe sa mort. Dans le film Return of the living dead (1985) de O’Bannon, detruir le cerveau ne suffit plus à venir à bout des zombies qui doivent être insinérés.

[4] Un autre jeu beaucoup plus connu mais mettant en scène des monstres de l’espace suit le même principe. Il s’agit de Space Dead où le seul moyen de tuer l’ennemi consiste à le démembrer.

[5] Cette idée est très apparente dans la célèbre série télévisée The Walking Dead. Elle se retrouve par ailleurs dans tous les films de zombie contemporains à quelques exceptions près.

  

Bibliographie

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