12 mai 2015 | Revue > >

La critique culturelle et la pensée socialiste

Simon Tremblay-Pepin

Critique et culture. Penser ces deux mots exige beaucoup.

Qu’est-ce qui n’est pas culture? On prétend que le champ de la culture s’arrête où commence la nature. Et que reste-t-il de la nature aujourd’hui? Comment la sépare-t-on clairement de la culture? La critique de la culture pourrait bien rapidement être critique de tout ce qui est humain. Voire même de tout ce que les humains interprètent et transforment. Alors autant dire que critiquer la culture équivaut à faire une critique de l’ensemble du monde.

D’ailleurs, qu’est-ce que la critique? Simple esprit critique – doute rationnel remettant en question les idées reçues – ou alors théorie critique s’opposant à une façon spécifique de penser héritée de la société particulière qui est la nôtre? Regard inspiré d’une conception précise du monde ou prise de recul méthodologique?

Faire une critique de la culture. Quel est donc ce projet? Quand on y pense un peu, il semble aussi vaste que mystérieux. Pourtant, il séduit. Inévitable de penser au mouvement si fort et si déterminant de la Kulturkritik qui, de Nietzche à Weber en passant par Mann et Simmel, souhaite penser la modernité sans y adhérer a priori contrairement à leurs contemporain-es. Envelopper du regard le processus englobant qui transforme alors le monde. Le but est bien sûr de comprendre, mais il est aussi de dépasser, d’agir par la pensée.

À quoi s’attaquerait la Kulturkritik aujourd’hui ? Du point de vue gramscien – auquel j’ai bien de la difficulté à ne pas constamment revenir – la culture est lieu de guerre. La transformation sociale doit avoir gagnée les têtes si elle veut gagner le corps social. La Kulturkritik prend un sens à la fois militant et urgent. L’art, objet de culture par excellence, s’interprète alors sous l’angle social et politique. Il ne devient pas un plat champ de bataille où se plaqueraient les messages des uns et des autres, il prend au contraire une épaisseur, il se dote d’une riche et complexe texture.

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Au Québec, en mots du quotidien, « critique culturelle » signifie les écrits médiatiques sur le monde des arts et du spectacle. Il n’est donc question que d’une petite partie de la culture, mais aussi d’un lieu plutôt triste. Métier critique de Catherine Voyer-Léger en trace le sombre portrait.[1] Nous connaissons bien le visage exsangue qui émerge de son écrit, mais nous n’y portions plus attention. On pourrait supposer que trop habitué à le fréquenter quotidiennement, on ne voit plus son faciès hideux.

Catherine Voyer-Léger aime la critique culturelle québécoise, ça se lit. Malgré et grâce à son amour, le dessin qu’elle exécute… exécute, justement. Le trait est assassin. Peut-être même au-delà de ce que l’auteure se propose de faire. Tant mieux.

Le cœur de l’ouvrage se concentre sur une opposition bien vivante, bien réelle. D’un côté la critique « guide de consommation ». Celle qu’on parcourt pour connaître les produits culturels à consommer cette semaine. Le principe en est simple : « Vous souhaitez mettre 40$ pour une sortie culturelle? Laissez-moi vous montrer où votre argent serait le mieux investi en établissant quel divertissement vous offrira le meilleur rapport fun/prix? » Le rôle de la critique est alors d’établir des barèmes qui permettent un jugement : tant d’étoiles pour ce film, un pouce en l’air pour cette pièce, un coup de cœur pour ce bouquin.

La critique étale ses goûts, ou alors les goûts qu’on considère comme étant ceux de la majorité. Elle aime ceci et n’aime pas cela. Les membres de la majorité en question n’ont alors qu’à trouver la critique qui offre des évaluations les plus proches de leurs goûts individuels pour choisir le bon show. Ainsi en va-t-il aussi du rapport aux artistes. La critique est simplement un jugement sur leur travail au sens où César le faisait avec les gladiateurs. On laisse vivre ou on tue. Culpabilisation, ressentiment et crises de vedettes garantis.

L’autre critique culturelle, celle que Métier critique nous présente comme inspirante, s’inscrit dans une longue tradition, à la fois humaniste et libérale. La production culturelle y est comprise comme geste public signifiant. La critique a pour tâche d’être en dialogue avec ce geste. De le situer dans l’histoire générale de sa discipline, mais aussi dans la démarche de la personne qui a posé le geste et dans la société dans laquelle elle s’inscrit. De comprendre et faire comprendre ce qui évolue dans l’esthétique proposée, dans la forme spécifique prise par une œuvre donnée. La culture parle mille langages : architecture, danse, cinéma, peinture… Interprète, cette critique que présente Catherine Voyer-Léger l’est dans tous les sens du terme.

La culture dit ce que nous sommes, c’est l’expression de l’humanité sur elle-même. L’art est le lieu intensément autoréflexif de la culture. Pour la tradition à laquelle adhère Métier critique,la critique culturelle est le regard posé – avec recul – sur cette expression. « Qu’est donc cette chose qui parle de nous? », demande-t-elle. Elle ne porte pas tant un jugement qu’elle entre en dialogue, qu’elle fait le pari de prendre la proposition au sérieux. Elle est essentielle socialement en ce sens que le dialogue ouvert par l’œuvre trouve réponse, que l’échange continue. Ce qu’on dit sur nous par l’art et plus largement par la culture est important, la critique fait vivre cette importance. Elle fait le constat, marque ce qui est dit, l’inscrit dans l’espace public, le met en débat.

Catherine Voyer-Léger nous montre à quel point, au Québec, la véritable critique s’étiole et est remplacée par des guides de consommation. Les logiques internes du monde des médias grand public en sont grandement responsables. La course aux cotes d’écoute, l’amour du glamour et les pressions à la simplification qui verse dans le simplisme; tout ça joue pour beaucoup. On voit bien comment le vedettariat et la boulimie événementielle sacrifient la distance réflexive, la rigueur critique. Elle est vue comme un blabla inutile, aride et élitiste.

Métier critique décrit habilement ce décevant avachissement et devient, par son constat un éloquent, plaidoyer pour un changement de tendance. Bien sûr, le juste courroux que plusieurs porte à l’égard de la niaise production des médias de masse sur la culture se trouve satisfait, mais on ne peut s’empêcher de refermer l’ouvrage sans une question, sans un doute. C’est peut-être en ancrant ce doute en nous que le livre va plus loin que ses mots ne le laissent percevoir.

Cette déliquescence de la critique culturelle : pourquoi arrive-t-elle maintenant? D’où vient-elle? Quelle société l’a rendue possible? Pourquoi critiquer l’art devient-il critiquer le spectacle?

À ce titre l’ouvrage célèbre un idéal auquel il est aisé d’adhérer, mais qui paraît éthéré, décroché du devenir social général. On en vient à souhaiter nous aussi le retour à une critique humaniste et libérale, à un regard attentif riche et rigoureux sur la production artistique, mais on ne voit en rien comment ce serait possible. Au sein de notre système économique les productions culturelles sont bel et bien devenues marchandises, pas par la faute des journalistes, mais par une économie qui dépasse les médias comme les créateurs et créatrices. Il va de soi que les médias considèrent l’art comme un produit : il a un prix (souvent élevé), une rareté, un coût d’options et toutes les autres caractéristiques qui viennent avec les marchandises.

La critique culturelle ne s’est pas effondrée à cause des choix de certains journalistes ou de certaines entreprises de presse. Il y a d’autres processus en cours. Si on souhaite changer notre regard sur l’art et la culture, il est nécessaire de comprendre et d’agir sur ces processus. Autrement, nous n’aboutirons qu’à des vœux pieux ou à des accusations moralisantes et sans effets. Or, transformation et culture ne font pas toujours bon ménage. Tentons de les penser ensemble.

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Dans un colloque qui s’est tenu récemment à l’Université d’Ottawa sur L’utopie socialiste deux siècles après sa naissance, Eric Martin a offert une stimulante réflexion sur la culture et la transformation sociale. Il y rappelait l’importance de préserver la culture propre à chaque société quand il est question de transformation sociale. Il est en ce sens essentiel de constater que le capitalisme a comme effet – si ce n’est carrément pour objet – d’épuiser la culture sur laquelle il se fonde. Réserve de sens qui lui est vitale mais qu’il se doit d’épuiser. La culture est constamment rognée par la machine économique.

Les marchandises échangées dans l’économie capitaliste n’ont de sens que par l’utilité que leur donne la culture humaine. Or, les processus de marchandisation, en séparant cette valeur d’usage de la valeur d’échange, tendent à vider les objets de leur sens culturel. Lente corruption : on veut quelque chose d’abord pour l’usage et tranquillement on souhaite l’obtenir pour sa fonction marchande. La marchandise est outil d’accumulation et n’est plus objet utile en soit. Grâce à elle on accumule du capital : monétaire, mais aussi culturel ou symbolique.

La culture qui nous rattachait les un-es aux autres nous paraît soudain de plus en plus inutile. Tout ce qui compte, c’est le processus de valorisation marchande. Or, les travailleurs et travailleuses deviennent aussi des marchandises dont le labeur n’a pour toute utilité que de participer à l’accumulation de la valeur abstraite. Pour bon nombre d’entre nous, on accomplit son travail d’abord pour obtenir le droit d’avoir accès à de l’argent qui nous permet de survivre et non pour l’amour des gestes eux-mêmes posés dans notre quotidien. Ça tombe bien, le système économique pousse également ceux et celles qui nous embauchent à le faire d’abord pour l’accumulation de valeur et non pour l’amour du travail bien fait ou parce qu’il serait socialement utile de faire ceci plutôt que cela.

Le processus marchand nous donne l’impression de nous autonomiser, mais en fait il nous atomise. Nous devenons des sujets qui, se considérant pleinement indépendants, ne font plus de cas de la collectivité qui nous a rendus possible. On se détache de ce qui nous a donné sens et vie pour obtenir des biens. Pourtant, comme individus, nous avons besoin de passer par une culture particulière pour avoir accès au monde. Le monde s’offre à nous avec les tonalités particulières d’une langue, avec les rythmes spécifiques d’une musique, avec les formes d’une architecture et les goûts d’une cuisine. La culture qui nous est transmise dans l’enfance est la porte particulière qui nous donne accès à l’humanité universelle. En provenant de cette culture spécifique, nous sommes à même de comprendre ce que sont les autres cultures et ce que nous sommes comme humain. Nous n’avons pas directement accès à une humanité abstraite, pure et désincarnée, notre expérience sensible passe par une culture précise.

Ce qu’Eric Martin souhaite prévenir, c’est qu’en formulant une critique de la société actuelle dans le but de la transformer, on jette le bébé de la culture avec l’eau du bain du capitalisme. Voire même qu’on ne jette que le bébé et qu’on garde l’eau sale. Il nous faut un « socialisme d’ici », dit-il. Une transformation qui n’aurait pas comme attitude de nier la culture comme une oppression imposée d’en haut, mais comme un levier à partir duquel nous serions à même de construire quelque chose de commun. Le danger est que la critique de la société capitaliste parvienne à la même fin que l’objet qu’elle attaque : la destruction de la culture.

Il serait donc nécessaire pour Eric Martin de formuler un projet de transformation sociale bien ancrée dans la réalité culturelle qui est la nôtre. D’éviter à la fois l’ignorance de l’histoire et l’abstraction de ce que nous sommes. Max Horkheimer écrivait en 1968 : « le conservatisme authentique, celui qui prend vraiment au sérieux les acquis de la tradition culturelle, est plus proche d’une mentalité révolutionnaire qui ne se renie pas purement et simplement mais sait se dépasser elle-même »[2]. Il est donc crucial de comprendre la société pour la dépasser, mais ce dépassement doit se faire en dialogue avec la culture.

L’argument porte. Cependant, on ne peut s’empêcher d’ajouter : « Mais de quelle culture parle-t-on au juste? ». C’est grand, la culture, c’est immense même. On ne sait jamais d’ailleurs quelle distinction Eric Martin fait entre l’art et la culture. Faut-il donc tout retenir? On connaît la réponse : « Bien sûr que non, il faut savoir trier ». Eric Martin n’est pas bête, il sait bien qu’une part de la culture contient effectivement de l’aliénation, de l’oppression, de l’exploitation et de la domination. Sinon, pourquoi prétendre qu’il faudrait un changement social?

Malgré tout, une bonne part de la culture dont il parle fait pourtant la promotion – sciemment ou non – de la société qu’il veut changer. En ce sens, il se trouve au prise avec le négatif de l’un des problèmes de Mathieu Bock-Côté qui réifie la culture tout en tentant de sauver l’ordre dominant sans se rendre compte qu’une bonne part de la culture québécoise charrie son lot de contestation de cet ordre justement. Bock-Côté en vient donc à idéaliser une culture canadienne-française figée dans laquelle le chanoine Groulx se trouve côte à côte avec Claude-Henri Grignon et Robert Rumilly. La culture comme rangée de pot de formol.

À l’inverse, Eric Martin veut sauver précisément les Gaston Miron, Madeleine Parent, Fernand Dumont et Pauline Julien qui nous chantent un autre Québec possible. Cependant, en embrassant toute la culture de chez nous, il se trouve les bras embarrassé par la production artistique d’aujourd’hui souvent postmoderne, sinon dans le propos, alors dans la forme. Sa posture ne peut lui permettre de la rejeter sans autre forme de procès, comme il s’agit d’éléments qui composent le terreau fertile de ce qui fait que l’humain est humain : cette culture qu’il défend si bien et sur laquelle doit s’appuyer le socialisme d’ici.

Cette base culturelle sur laquelle construire le socialisme d’ici, quelle est-elle donc au final? À partir de quels critères travaillons-nous? Comment fait-on, concrètement, pour adhérer à cette si séduisante proposition? La question reste en suspens.

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Ne trouverait-on pas, au confluent des réflexions de Catherine Voyer-Léger et d’Eric Martin un projet qui permettrait de voir fleurir les éléments les plus intéressants de leurs réflexions?

La critique culturelle n’est pas en péril pour rien. Le système économique dans lequel nous évoluons amoindrit constamment l’espace laissé au dialogue porteur et sensé sur la culture dans l’espace public. En fait, l’espace public lui-même tend à disparaître, et la critique culturelle sera immanquablement emportée avec lui. La critique culturelle ne peut pas parler à partir du lieu qui annonce sa mort sans continuer à se désagréger. Elle doit être pensée à partir d’un espace où elle est encore possible.

De même, si le socialisme doit se construire sur la base de la culture, il doit se construire en connaissance de cause. Le Québec a une culture vivante et diversifiée. Un production artistique souvent intéressante, parfois géniale, mais fréquemment révélatrice de contradictions propres à notre société. Or, qui chez les socialistes la problématise avec attention? Qui la suit, en témoigne, l’observe? Quel groupe développe une sensibilité esthétique, une connaissance approfondie de certains secteurs, des spécialisations? Qui pense les critères à partir desquels juger le rapport entre culture et émancipation? À quel endroit justement, établissons-nous et discutons-nous des critères qui nous permettraient de faire les choix auxquels Eric Martin nous invite.

Bien sûr, des gens offrent déjà une lecture politiquement intéressante de l’art et de la culture. Je pense aux réflexions soutenues de Valérie Lefebvre-Faucher[3], d’Emmanuelle Sirois[4] ou de Jacques Pelletier[5]. Il me vient aussi en tête le Groupe d’intervention vidéo (GIV) dont le Centre Vox présentait récemment une rétrospective[6]. Bien sûr, on pourrait en évoquer nombre d’autres, mais publié-es trop souvent dans des publications spécialisées et, malheureusement, confidentielles.

Néanmoins, il est rare de voir des critiques qui soient mues par une analyse commune de la société, qui se rattachent à un groupe qui analyse la culture à partir de sa pensée politique. À peu près jamais on tente de nous expliquer en quoi ou comment l’analyse offerte d’un objet artistique est liée au mouvement de transformation sociale.

Ne serait-il pas porteur de déployer une critique culturelle et artistique à partir du lieu de la pensée socialiste? De tenir avec constance et rigueur un regard sur notre culture en gardant justement en tête les questions importantes de notre avenir collectif, du sens de ce que nous sommes et de ce que nous voulons être.

Pas demander à l’art de porter un drapeau, cela n’a aucun intérêt. Pas essayer de mettre partout de la politique (il faudra savoir se retenir), mais être analystes politisé-es de la culture. Entrer en dialogue avec la création à partir d’un lieu intellectuellement et politiquement situé.

D’abord, il faut bien la connaître cette culture et combler les énormes gouffres d’ignorance qui sont les nôtres. L’art est souvent la voie d’accès qui permet de rencontrer la culture. D’en découvrir les facettes qui ne nous sont pas directement accessibles ou même perceptibles. Se construire comme militant-es et comme personnes instruites de l’art réalisé chez nous. Devenir des êtres politisés s’étant construits à travers un rapport à la culture, s’assurer de transmettre cet héritage à ceux et celles qui viennent après nous.

Ensuite, une critique socialiste pourrait fournir à nos créateurs et créatrices des interlocuteurs et interlocutrices en dehors du libéralisme généralisé qui domine la (non-)pensée au Québec. Bien sûr, la critique-consommation en fait partie, mais le libéralisme s’étend bien plus largement. Voyons seulement la conception de ce qu’est une vie normale, de ce que sont les rôles de tous et chacun, de ce que devrait être le travail, la vie de famille… La pensée libérale traverse notre production artistique. En fait il serait plus juste de dire que cette dernière baigne littéralement dans le libéralisme tant culturel que politique et économique. Offrir un autre point de vue critique changera peut-être les exigences et les habitudes, qui sait? De décapantes critiques assises sur les fondements des pensées socialistes, féministes, anti-colonialistes et écologistes auront peut-être à terme un effet sur la culture. La dépolitisation est telle dans le milieu artistique que d’ouvrir ce dialogue pourrait éventuellement permettre des créations moins bêtes. On sortira peut-être des simples pétitions de principe, du radotage de bons sentiments et de l’émaillage de vocabulaire politique comme prétention à la prise de position. Rien n’est moins sûr, mais on peut essayer.

Il s’agit d’entrer en dialogue sur des questions trop souvent laissées pour compte, mais qui semblent pourtant déterminantes si on prend au sérieux l’ampleur de la guerre de position à mener. La culture a un effet prégnant, nous le voyons tous les jours dans l’adhésion au capitalisme que la culture actuelle participe à créer. Problématiser, questionner, débattre sur ce front apparaît crucial. Nous l’avons déjà fait d’ailleurs et certain-es le font encore. Comment renouer avec cette tradition et ces milieux? Comment parler de cette si importante culture? Comment aborder l’art sans penser qu’il s’agisse d’une perte de temps alors que les choses militantes presse tant? Je crois que nous avons beaucoup à apprendre.

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Est-il donc proposé de fonder une Kulturkritik d’ici? Peut-être en partie, mais il me semble dangereux de se laisser glisser dans le doux cocon de cet ambitieux projet. D’abord, on voit bien comment, par son ampleur, un tel projet pourrait venir occuper pleinement des militant-es sans leur laisser le moindre temps pour participer à la transformation du monde actuel. Tout critiquer : objectif aussi confortable qu’inatteignable.

Autre potentiel gouffre : retourner d’emblée aux habitudes classiques des sciences sociales. Faire de la Kulturkritik sans jamais s’occuper d’art. Parler de la culture au Québec sans lire de littérature d’ici, sans voir de théâtre, sans aller au cinéma et sans écouter de musique. Brosser de grands tableaux de ce qu’est le Québec, prétendre vouloir le transformer, mais ne jamais porter d’intérêt à ce que le Québec dit de lui-même à travers l’art. Parler de culture sans porter attention à ce qui bouillonne en son cœur même.

Bref, s’il existe une culture d’ici, il est certes possible qu’il existe une Kulturkritik d’ici. Il faudrait que la pensée socialiste s’y penche avec sérieux, sans pour autant tomber dans les pièges qu’elle se tendra. Si la culture est un des tremplins sur lequel s’appuie le socialisme, pouvons-nous nous priver d’une réflexion attentive sur ce qui s’y produit? Prendre au sérieux la réflexion que notre société émet constamment sur elle-même voudra dire prendre le temps d’apprendre ses codes, de comprendre ses traditions. Il s’agit d’un chantier de grande envergure, mais il me semble important qu’un dialogue s’établisse, il nourrirait tout le monde.

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[1] Paru au Septentrion en 2014, 209 p.

[2] Horkheimer, Max, « Préface à la réédition » dans Théorie traditionnelle et théorie critique, Paris, Gallimard, 1974, p.11.

[3] On lira ici même son très pertinent texte qu’elle a publié ici même : http://raisons-sociales.com/articles/atelier-1_-feminisme/

[4] Sa recension d’Eden Mortel intitulée « Le vide, la surenchère » publié dans Liberté (n. 305, 2014, p.60) pourrait servir d’exemple archétypique à ce que je propose ici.

[5] Dont on lira avec grand plaisir le Croisements littéraires et politiques – Écriture et émancipation, Montréal, Nota Bene, 2010, 322 p.

[6] Dans le cadre de l’exposition Faire des histoires tenue du 28 février au 28 mars 2015. Plus d’infos : http://www.centrevox.ca/exposition/faire-des-histoires/

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Valérie Lefebvre-Faucher

Cet article fait des ponts bien utiles. Il y aurait beaucoup à en dire.

Je remarque dans le texte une étrange confusion, un malaise. Parle-t-on de la culture comme d’un ensemble de pratiques artistiques, comme d’une industrie du divertissement, comme d’une histoire commune, un savoir individuel, l’esprit de l’époque… ? Je ne sais plus trop et cela rend la réponse difficile. Mais le choix de Tremblay-Pepin de parler de tout cela en même temps révèle sans doute une insatisfaction par rapport aux définitions traditionnelles du mot, peut-être aussi une volonté de dépasser ces cloisonnements entre art, politique, philosophie, vie…

Le problème avec la forme postmoderne

Il y a justement des artistes, des créateurs, qui ont décidé il y a longtemps de refuser que l’art ne reste « à sa place » et qui considèrent leurs œuvres comme des actions politiques (entre autres). Ce sont les performeurs, les absurdes, les anonymes, les rémixeuses, toute cette bande de postmodernes dont vous, mes ami.e.s ayant eu une formation en sciences sociales, vous méfiez comme s’iles tuaient le politique en voulant le transformer, en voulant y participer. Pour eux, pour moi, le Parti Rhinocéros est une œuvre littéraire, L’Insurrection qui vient est une œuvre littéraire. Et il se trouve encore des gens pour les traiter de formalistes.
Vous n’établirez jamais de dialogue avec les artistes contemporain.e.s si vous ne baissez pas la garde et si vous continuez d’attendre d’eux et d’elles des œuvres engagées dans le contenu, mais bien « à leur place » dans la forme. Si vous voulez des libertés guidant les peuples derrières les vitres des musées, vous n’aurez d’allié.e.s que dans les anthologies. Pire : vous continuerez de manquer quelque chose.
J’aspire donc comme vous au décloisonnement des discours, qui permettra d’étendre les compréhensions au-delà des champs d’expertise, car c’est après tout dans les attentes et les codes de nos disciplines respectives que nous sommes les plus éloignés.
En revanche, ces créateurs dont je parle, s’iles souhaitent que leur œuvre agissent dans le monde, sont eux aussi conditionné.e.s par leur formation et leur sous-culture. Je comprends que vous trouviez souvent leurs propos timides, leurs analyses naïves. Mais si vous vous intéressez à la forme, justement, j’espère que vous verrez qu’iles compensent certaines affirmations fragiles par des modes d’expression qui laissent exister le doute, l’inconfort, l’amour, l’imprévu. Les artistes gagneraient à se nourrir de la pensée critique, et les philosophes pourraient amener leurs idées plus loin avec la création. À bas la hiérarchie entre ces stratégies complémentaires de la pensée! L’art est comme la philosophie une critique de la culture.