15 septembre 2015 | Revue > >

De la crise de l’hégémonie à l’hégémonie de crise : par-delà le jeu de mots

Benoit Coutu

En latin surveiller du haut d’un lieu tout signe de mort

pour s’y précipiter comme un charognard se dit spéculer[1]

Bien naïf celui qui ne verrait dans l’écroulement pressenti

que les signes du « lever de soleil »,

lors même qu’il pourrait bien annoncer

une nuit qui n’en finirait plus[2]

Crise et mise en crise

« Nous sommes dans une période de transition, mais de transition vers quoi? Nul n’en a la moindre idée[3] » écrivait Simone Weil au début des années 30, période balisée, selon elle, d’un côté par la fin de la capacité d’extension du capitalisme libéral, qui risquait alors de s’effondrer de lui-même, et de l’autre par l’absence de signes annonciateurs de tout projet socialiste viable apte à prendre le relais. Bien que réaliste face aux évènements de son époque, Weil espérait tout de même que la sortie de crise s’ouvrirait sur l’émancipation des masses. Ses espoirs seront déçus. Elle assistera plutôt à l’établissement d’un « capitalisme de crise[4] », de nature monopolistique, correspondant à une concentration du pouvoir économique et politique aux mains d’États autoritaires[5]. Et le soleil se leva sur une « nuit qui n’en finirait plus », pour un bon moment du moins.

Notre époque est différente ; l’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais la crise semble encore une fois servir les intérêts des élites financières et des États, occidentaux du moins et ce, contre leur propre population. C’est dans ce contexte que Naomi Klein, dans son ouvrage sur la « stratégie de choc » du « capitalisme du désastre »[6], présente une brillante critique de l’opportunisme de crise au cœur de la doctrine néolibérale de Milton Friedman et de ses disciples. C’est surtout la démonstration de la situation paradoxale qu’est une crise qui nous importe : à la fois contraignante envers l’État, la crise semble servir les intérêts de celui-ci. À cet égard, toute crise est une ouverture des possibles, une occasion propice à la mise en place d’innovations technologiques ou financières, de réformes économiques ou de programmes politiques visant à transformer un « système », en bien ou en mal.

 

Il ne semble alors pas surprenant que malgré les vœux pieux de nombreux acteurs politiques, la sortie de crise financière ne semble point aboutir à un durcissement des mécanismes de contrôle et de surveillance des marchés financiers, ni en une « moralisation » accrue du capitalisme, comme plusieurs le pensaient à cette époque, dont l’ancien président français Nicolas Sarkozy. Une preuve en est l’éloquent silence de la majorité des gouvernements des pays occidentaux concernés par la révélation de « l’archipel des paradis fiscaux ». Dans le même ordre d’idée, nous pouvons aussi penser à l’augmentation, pendant et après la crise, des différents types de bonus aux managers, aux CEO ou aux traders. Enfin, il ne faut pas oublier les amendes dérisoires imposées aux banques, dont la HSBC, qui ont blanchi des milliards de dollars des cartels de drogue américains. Ce constat nous amène à penser que nous assisterions plutôt à

 

« l’émergence d’un capitalisme autoritaire délesté de toute autre obligation que sa propre pérennité, ce qui signifie que, plus que jamais, la société sera visiblement contrainte de procéder à l’ensemble des sacrifices nécessaires à la reproduction de cette logique économique et financière. Les conséquences de la crise, loin de remettre en cause ses bases idéologiques, conduiront à un nouveau durcissement des obligations « techniques, naturelles et indispensables » liées à l’objectif de dépasser cette crise et ce, tout en restant dans le même cadre normatif, dans le même mode d’accroissement et d’accumulation de la valeur[7] ».

 

Bref, plus ça change, plus c’est pareil.

 

C’est ainsi que l’objectif de ce présent article est de rappeler que cette dite « crise » financière en est aussi une de la démocratie et du politique, et ce, pour deux raisons : premièrement, c’est en raison de la complaisance des élites politiques, qui, au fil des années, ont érigé les programmes de dérégulation, aux États-Unis comme en Europe, que les marchés financiers ont pu poursuivre leur chemin en toute quiétude jusqu’à la crise, et s’enrichir avec[8]; deuxièmement parce que les conséquences de cette crise affectent et contraignent plus le mode de reproduction et de régulation politico-institutionnel de nos sociétés que les marchés financiers eux-mêmes, menaçant ainsi la souveraineté des peuples. Car finalement, les solutions pour résoudre cette crise financière, les fameux bail-out (États-Unis, Union Européenne) et bail-in (Chypre), loin de rétablir un certain pouvoir perdu des États sur les marchés, aboutissent à une crise de la légitimité politique et à une augmentation des conflits sociaux. Ce phénomène social, le sociologue Jürgen Habermas l’avait déjà exposé à une autre époque dans le chapitre introductif de son ouvrage Raison et légitimité[9]. L’actuel déficit démocratique qui en résulte fut par ailleurs maladroitement nommé asianization of capitalism[10] ou encore capitalism with asian value[11], expressions qui, tirées de l’exemple chinois, suggèrent que la crise du capitalisme contemporain est moins une crise financière qu’une occasion saisie pour limiter davantage la démocratie (éloignant de fait les gouvernants des gouvernés), restreindre plus de libertés individuelles et ce, paradoxalement, au nom de ces mêmes libertés, réprimant au passage les mouvements de contestation contre les politiques gouvernementales d’austérité économique. Somme toute, on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs, nous diront les thuriféraires du néolibéralisme. Enfin, quand nous pensons à cette crise et à ses répercussions politiques et sociales, nous avons en tête l’image du judoka, qui est l’art d’user de l’énergie déployée par son adversaire afin de le renverser et de l’envoyer au tapis. C’est une belle métaphore pour illustrer ce conflit « fraternel » que se livrent les marchés et les États, et dont seules, pour l’instant, les populations semblent en payer le prix. Notre propos se résume ainsi en une phrase : après la globalisation de la finance suit la financiarisation de la politique.

 

Hégémonie et crise             

La notion d’hégémonie, à la place d’empire ou d’impérialisme, sied mieux au type d’architecture de domination émanant de la nouvelle articulation globale entre les États et les marchés financiers. Alors qu’un empire correspond davantage à un pouvoir centralisé rayonnant sur une zone géopolitique délimitée par des frontières stables, une hégémonie renvoie à la concaténation d’une multitudes d’organisations constituant un régime décentralisé d’intégration des pratiques et de régulation des échanges, formant système « comme le résultat naturel d’un arrangement institutionnel[12] » qui s’impose par des commandements indirectes, des catégories d’évaluation et par la diffusion d’une idéologie promue par des intellectuels organiques. L’idéologie qui la supporte est une conception du monde cristallisant en son sein un archipel d’intérêts sociaux, liés ensemble par des normes culturelles de conduite et une forme structurelle spécifique d’instrumentalisation des appareils de domination. Par consensus s’impose alors une configuration objective entre des institutions, une idéologie et des rapports de production. Sa structure élastique aux frontières floues correspond ainsi mieux à un système reposant sur un « équilibre instable » tel que le capitalisme financiarisé, conférant la suprématie à des organisations gestionnaires des procédures et des modalités d’opérationnalisation du dit système (qui ont tendance à évacuer le « sujet » ou à le réduire à un « effet » de structure[13]). Il n’en reste pas moins qu’une hégémonie partage avec l’empire l’usage de la force, si nécessaire, et, dans ce sens, l’hégémonie est toujours un empire potentiel. Mais laissons au défunt Robert Kurz l’idée d’un « impérialisme de crise », qu’il utilise en référence à l’impérialisme d’intervention armée caractéristique des nouvelles guerres de l’ordre global. De même, nous mettons de côté le concept « d’impérialisme de carte de crédit », qu’Istvan Meszaros use afin de qualifier l’hégémonie états-unienne depuis la fin des années 60[14].

 

Quant à elle, une crise est, d’une perspective générale, la manifestation de phénomènes renvoyant à une rupture dont l’issue est déterminante pour l’individu ou la société. En économie, elle renvoie à un dysfonctionnement caractérisé par « la surproduction ou la dépression, le chômage ou encore à un effondrement des cours boursiers, laissant ainsi prévoir un changement généralement décisif[15] ». Situation ouverte de transition[16], la crise est un moment indéterminé de détermination dont nous ne pouvons prédire les résultats, mais qui altère définitivement la trajectoire des changements institutionnels. Moment réflexif où les principes sur lesquels repose une activité sont généralement remis en cause, une crise manifeste l’effondrement d’une représentation de soi, d’une perte du sens, de significations et de repères. Débouchant alors sur l’anomie, elle appelle de sitôt à l’établissement d’un nouveau mode de régulation et d’intégration[17]. En cela, et surtout, une crise est un moment de prise de décision, et comme l’avançait un juriste bien connu : « est souverain celui qui décide de (et dans) l’état d’exception[18] ».

 

De la crise de l’hégémonie

Selon les économistes néoclassiques, la crise n’aura été qu’un sursaut s’inscrivant dans la théorie des cycles et serait d’ores et déjà terminée. Celle-ci fut causée non par le système en lui-même, mais par les imperfections d’un capitalisme qui n’a pas atteint sa maturité, par le comportement déviant de quelques pommes pourries, ou en raison d’entraves étatiques, et fut prolongée par la résistance des syndicats. C’est le discours habituel. Mais en réduisant la crise à une momentanée crise hypothécaire, crise du crédit, de liquidité ou de défaut de paiement, ce qui revient au même, cette lecture sous-estime les capacités de celle-ci à bouleverser l’ensemble du système social, et non seulement l’un de ses éléments constitutifs.

 

Dénicher les conditions de la présente crise exige de remonter bien avant 2007. Selon la perspective adoptée, elle résulterait de la mauvaise gestion politique et économique des répercussions de l’éclatement de la bulle dot.com du début des années 2000, ou serait le retour du refoulé de la crise asiatique de 1997. En vérité, cette crise prend sa source dans les années 1970 lors de la mise en place de la globalisation financière et, à ce titre, au vu des nombreuses crises qui ont eu lieu depuis, c’est toute la période s’échelonnant entre la fin de la convertibilité de l’or et de l’accord de Bretton Wood, et la présente « crise du crédit », soit les 40 dernières années, qui doit être considérée, à défaut d’une autre expression, comme une « crise économique permanente », avec des moments sporadiques de stabilité.

 

C’est une histoire courte d’une histoire longue, mais nous tenons à rappeler rapidement les multiples causes de cette crise[19] : la dérégulation des marchés financiers; la fin de la séparation entre banques commerciales et banques d’investissement; les innovations financières, telles que les nouvelles technologies informatiques, qui augmentent la vitesse d’exécution des transactions; des retours quasi-immédiat sur investissement; les bonus et autres compensations excessives qui poussèrent les exécutifs à tout faire pour booster les rendements à très court terme, et ce par tous les moyens, même frauduleux; de bas taux d’intérêts, les subprimes et les prêts hypothécaires; la spéculation en général. Sous cet angle, la crise apparaît comme le moteur de la globalisation financière et l’instabilité sa norme.

 

Ces conditions font qu’à la différence des crises précédentes, la crise de 2007 se présente comme la première vraie crise de la finance globalisée, avec une onde de choc se propulsant du centre (États-Unis, Angleterre, Europe) vers la périphérie. Malgré les apparences, il ne s’agit pas d’une crise de l’hégémonie américaine, tel que plusieurs le pensent, puisque ce pays a su en profiter pour consolider son hégémonie face à l’Europe, attirant tout au long de la crise des masses de capitaux étrangers grâce à son dollar. Il s’agit plutôt d’une crise de l’hégémonie du mode de gouvernementalité néolibéral tel que nous le connaissions, ou dit autrement une crise de l’articulation entre État, marchés, mode de production et techniques disciplinaires de contrôle des populations (si on peut appeler cela ainsi). Chemin faisant, se répercutant en une multitude d’autres crises, elle pénètre en profondeur les multiples strates de la vie sociale – le travail, l’éducation, le marché immobilier, les fonds de pension, etc., au point de se métamorphoser, selon les mots d’István Mészáros, en une crise du « métabolisme social », c’est-à-dire du mode de reproduction de la société contemporaine, pour ainsi devenir, comme l’avance Slavoj Zizek , « un mode de vie » [20].

 

…à l’hégémonie de crise

D’où cette idée d’« hégémonie de crise » : après que les États aient créé les conditions structurelles de la globalisation financière, se produit un renversement de la division du travail en vertu duquel les États occidentaux se voient d’un tour de main envoyé au tapis par ces mêmes organisations financières qui furent sauvées avec des sommes colossales, voire inimaginables, d’argent public. Comme si, tout d’un coup, les États se sont aperçus qu’ils ne contrôlaient plus que de minces franges de leur économie nationale. Toutefois, le problème est que le ver est dans la pomme : la seule solution proposée pour résoudre la crise est un néo-keynésianisme néolibéral de reconstruction des marchés, au détriment du soutien aux populations. En effet, à la première semaine du mois de mars 2013, un article de La Presse nous annonçait que la crise était effacée puisque que l’indice Dow Jones venait de franchir un nouveau record dit « absolu ». Très cohérent, le même article mentionne que les marchés restent portés par la politique d’injection massive de liquidité de la FED, c’est-à-dire d’argent public[21]. Seulement pour la période comprise entre avril et octobre 2008, c’est plus de 5 trillons de livres sterlings[22], qui furent ainsi détournés vers l’aide aux banques.

 

Mais pour sauver les banques, il faut socialiser les pertes, ce qui demande plus d’intervention de l’État, plus de taxations, plus de coupures, plus de subsomption totale de la production à la finance. Prises dans un cul-de-sac, n’ayant aucune idée comment se sortir de la crise dans laquelle elles sont à leur tour plongées, les élites politiques, divisées entre elles à ce sujet, ont adopté des politiques d’austérité qui ne font que nourrir l’endettement des États et de leur population. La crise du crédit bancaire s’est alors mutée en une crise des dettes souveraines, de laquelle la finance a su profiter pour imposer les conditions de financement des créances des États tout en s’immisçant dans leurs prévisions budgétaires, les obligeant finalement à adopter le mode de régulation, de valorisation et d’intégration financier et implantant au cœur de la gestion politique ses caractéristiques idéologiques : compétitivité, croissance, valeur d’échange, rendement à court terme et retour quasi-immédiat, risque, et surtout, instabilité. Mais le plus drôle dans cette histoire tient sûrement dans le fait que l’austérité tant promue par le Fonds Monétaire International (FMI) est le résultat d’une erreur de calcul. Alors que le FMI justifiait que l’implantation d’une politique d’austérité des deux côtés de l’Atlantique serait légitime et nécessaire en raison du fait que le taux de croissance moyen était de -0,1%, ce taux, après une nouvelle étude réalisée par des chercheurs de l’université du Massachusetts, fut réévalué positivement à 2,2%[23]. Nous comprenons que si les gouvernements continuent à promouvoir l’austérité, c’est qu’ils tirent leur épingle du jeu.

 

Si, en effet, d’un côté, les État-nations ont perdu une importante part de leur capacité à modeler leurs politiques macro-économiques, la crise leur offre d’un autre côté l’occasion de remanier les programmes sociaux par le développement de politiques micro-économiques de gestion individuelle des risques de la vie. Répondant ainsi mieux au rythme et aux modalités du capitalisme financier, ainsi qu’à ses normes exceptionnellement exigeantes, ce type de politique économique leur permet aussi de s’engager dans une voie plus autoritaire. L’effet de morcèlement de l’individu en une multitude fragmentée de comportements capitalisables, par le biais de la substitution progressive de l’idéologie néolibérale classique par une théorie néolibérale de l’« économie behaviourale[24] », le transforme en un individu par projet, un perpétuel investisseur de soi, déterminé par son environnement, l’engageant ainsi toujours et davantage dans l’auto-exploitation et l’auto-contrôle.

 

Bref, c’est toujours et un peu plus la colonisation du monde vécu par les systèmes technocratique et financier, à ceci près que les désastreux ajustements structurels qui avaient auparavant déstabilisé les pays en voie de développement sont dorénavant appliqués au cœur de l’Empire, et ce, avec les conséquences sociales qu’on leur connait. Ultimement, c’est à une financiarisation du politique que nous assistons : le politique adopte le langage de la finance, intériorisant la crise comme mode de régulation, reposant sur l’urgence, l’immédiateté et l’instantanéité[25]. En résulte une crise économique permanente qui aboutit à une nouvelle forme d’être, à une nouvelle forme de gouvernementalité, dont la Grèce, comme le fut le Chili et d’autres pays à une autre époque, semble être le nouveau champ d’expérimentation.

 

Dimitris Vergetis, rédacteur de la revue grecque Alytheia, décrit la Grèce comme un cas paradigmatique de la mise en fonction d’une « nouvelle biopolitique de l’espèce chargée d’assainir le corps social de toutes les existences parasitaires[26] ». Selon ses dires, la crise de la dette aurait servie de « prétexte, d’amorce et d’instance de légitimation d’un processus de privatisation tout azimut, orchestré par l’État sous la menace des créanciers », ceux qui ont justement créé la crise. En raison du redressement économique, c’est la société toute entière qui est soumise aux lois des marchés financiers, ce qui implique la « reterritorialisation de l’ensemble du lien social sur la forme-marchandise » et la neutralisation de la politique comme instance de médiation entre l’économie et le social. Tout en démantelant les dispositifs de protection sociale et en privatisant la prise en charge du risque de la vie, on reste à la fois dans le cadre du capitalisme financiarisé, changeant à la fois de régime de gouvernementalité, mutation qui se manifeste dans une redéfinition restrictive des catégories d’ayant-droit et de la pyramide des âges, une réforme des programmes sociaux et une nouvelle gestion comptable, une redéfinition des fonctions et une réassignation des missions des organismes publics, une réorganisation du marché du travail, restructuration de l’appareil productif et une réforme de l’État[27]. L’émergence de « nouveaux noms séparateurs » qui induisent « l’identification stigmatisante et ségrégative » ont pour but d’inventer, de répertorier et de délimiter de nouveaux sous-ensembles de populations jugées « anormales » et ce, « sous le couvert du discours de la prise en charge, de l’intégration et de la régulation des corps sociaux »[28].

 

Quelle alternative? 

La dernière grande crise en date s’inscrit dans une période plus longue caractérisée depuis 40 ans par la financiarisation sans cesse élargie du capital et la baisse tendancielle corollaire des salaires pour l’immense majorité. L’incapacité politique de cette dernière à retourner cette tendance s’est caractérisée par une attitude d’endettement de plus en plus insoutenable, mais encouragée par les acteurs financiers. L’un des avantages, au-delà de l’aspect purement financier de concentration des richesses, est de paralyser politiquement des individus et des gouvernements enchaînés à leurs dettes. Lorsque le système a fini par imploser, l’inconsistance de l’idée d’égalité ou de justice est devenue encore plus visible, plus réelle. D’un côté, la leçon qu’on essaie de nous inculquer est claire : les peuples sont responsables d’un système qu’ils ne maîtrisent pas et doivent en assumer les conséquences, aussi douloureuses soient-elles, sans qu’il leur soit autorisé de réfléchir en-dehors d’un cadre dépolitisé, amoral et purement technique qui est celui du capitalisme, tel qu’il prétend être. Malgré la crise, l’injonction idéologique reste la même : la croissance pour la croissance. C’est paradoxalement, la dimension critique, comme jugement normatif, inhérente au concept de crise, qui s’est évaporée. D’un autre côté, la leçon que nous pouvons en tirer est que le renversement de la tendance ne peut se jouer que sur le domaine du politique. C’est certainement la seule chose potentiellement fructueuse pour sortir du chantage né d’un état d’urgence permanent. Car ce n’est pas tant la force intrinsèque du capitalisme avancé qui expliquerait sa persistance que la faiblesse d’une alternative. Une partie du problème réside dans cette incapacité à dépasser conceptuellement une démocratie phagocytée de l’intérieur par l’ambition de la finance et l’avidité d’une overclass dont on en sait si peu finalement. En raison de l’intégration culturelle des normes néolibérales par une majorité de la population, il semble pour l’instant impossible de concevoir un mouvement de grand déploiement. Les conditions de la crise étant telles qu’une alliance entre les grands syndicats et la rue qui a amorcé le mouvement de résistance ces dernières années, mais encore entre les différents groupes sociaux issus de la classe moyenne, semble inconcevable à court terme[29]. Nonobstant cette condition, si la crise est une opportunité historique à saisir, c’est à nous de prendre les choses en main. Pour clore avec les mots de James k. Galbraith : « L’alternative est simple : radicalité bancaire ou radicalité sociale[30] ».

 

 

 

[1] Pascal Quignard, Les désarçonnés, Paris, Grasset, 2012, p. 190.

[2] Pierre Dardot et Chrisian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014, p. 569.

[3] Simone Weil, « Perspectives. Allons-nous vers la révolution prolétarienne? (1933) », chap. dans Simone Weil, Conversation avec Trotski, Paris, Éditions de l’Herne, 2014, p. 33.

[4] Se met en place un capitalisme de « crise », qui est autant signe précurseur que matrice d’un capitalisme « d’organisation », qui apparaîtra dans sa forme réelle qu’après la guerre, selon Lucien Goldman dans Sciences humaines et philosophie, Paris, Gonthier, 1966, p. 7.

[5] Max Horkheimer, « L’État autoritaire », dans Max Horkheimer, Théorie critique. Essais, Paris, Payot, 2009, pp. 301-325 ; Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, Paris, Payot, Paris, Payot, 1987 ; Friedrich Pollock, « State Capitalism : Its Possibilities and Limitations », Andrew Arato et Eike Gebhardt, The Essential Frankfurt School Reader, New York, Continuum, 1982, pp. 71-94.

[6] Noami Kleim, La stratégie choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Leméac/Actes Sud, 2008.

[7] Benoît Coutu et Olivier Régol, « Réflexion sur l’évolution de l’articulation « organique » du néolibéralisme et du néoconservatisme : crise financière et capitalisme autoritaire », dans Benoît Coutu et Hubert Forcier (dir.), Les deux faces de Janus. Essais sur le libéralisme et le socialisme, Montréal, Éditions libres du Carré Rouge, 2011. Paru aussi dans Revue du MAUSS permanente, 7 mai 2012 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article894

[8] À ce sujet, lire, pour l’Europe, Gérard Filoche et Jean-Jacques Chavigné, « Au lieu de rassurer les marchés, essayons la démocratie », Le Monde.fr, 3 novembre 2011. Consulté le 24 mars 2013 ; Pour les États-Unis, Charles-Albert Michalet, Qu’est-ce que la mondialisation?, Paris, La Découverte, 2004, pp. 86-126.

[9] Jürgen Habermas, « Un concept de crise dans les sciences sociales », Raison et légitimité, Paris, Payot, 1978, pp. 11-47.

[10] Barry K. Gills, « The Swinging of the Pendulum : The Global Crisis and Beyond », Globalizations, vol.5, no.4, 2008, p. 520.

[11] Slavoj Zizek, « Why the Free Market Fundamentalists think 2013 will be the best year ever », The Guardian, mercredi 17 février 2013.

[12] Robert Hunter Wade, « The Invisible Hand of the American Empire », Ethics & International Affairs, vol. 17, no. 2, 2003, p. 77.

[13] René Uruena, No Citizens Here : Global Subjects and Participation in International Law, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff Publishers, 2012.

[14] Robert Kurz, « Impérialisme de crise », dans Avis aux naufragés, Éditions lignes & Manifestes, 2005, pp. 103-119 ; István Mészáros, The Structural Crisis of Capital, New York, Monthly Review Press, 2010, pp. 25-29, 39-57, 179-183

[15] « Crise » – Centre national de ressources textuelles et lexicographiques http://www.cnrtl.fr/definition/crise

[16] Michael Makropoulos, « Crisis and Contingency : Two Categories of the Discourse of Classical Modernity », Thesis Eleven, vol. 111, no. 1, 2012, p.10.

[17] William Watts Miller, « Surviving Capitalism », A Durkheimian Quest. Solidarity and the Sacred, New York-Oxford, Berghahn Books, 2012, pp. 215-228 ; Steven Lukes, « The Current Crisis. Initial Relections », Durkheimian Studies, vol.15, 2009, pp. 15-19.

[18] Carl Schmitt, La notion de politique; Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 1992.

[19] Pour une description détaillée de cette liste, nous référons à Richard J. Payne, Global Issues, chap. 7 « The Global Financial Crisis », Boston, Pearson Custom Publishing, 2012, pp. 138-155.

[20] Mészáros, op. cit. 2010 ; Slavoj Zizek, « It’s the Political Economy, Stupid! », Kasama Project, 14 avril 2009. http://kasamaproject.org/political-economy/1253-85slavoj-zizek-it-s-the-political-economy-stupid

[21] Mardi 6 mars 2013. http://blogues.lapresse.ca/lapresseaffaires/durivage/2013/03/06/la-crise-financiere-est-effacee/

[22] Environ 7,699,000,000,000 USD. Gills, loc. cit., p. 514.

[23] Anna Villechenon et Maxime Vaudano, « Une erreur dans une étude sur l’austérité dégomme les idées recues », Le Monde.fr, 17 avril 2013. http://economieamericaine.blog.lemonde.fr/2013/04/17/une-erreur-dans-une-etude-sur-lausterite-degomme-les-idees-recues

[24] Frédéric Lordon et Yves Citton, « La crise, Keynes et les « esprits animaux ». L’onde de choc de la crise dans les théories économiques », Revue des livres, 12 janvier 2013, http://www.revuedeslivres.fr/la-crise-keynes-et-les-«-esprits-animaux-»-londe-de-choc-de-la-crise-dans-la-theorie-economique-par-yves-citton-et-frederic-lordon/

[25] Nicole Aubert, « Une société par excès », dans Nicole Aubert (dir.), dans Société hypermoderne: ruptures et contradictions, Harmattan, 2011, pp. 23-33.

[26] Dimitris Vergetis, « Le devenir grec de l’Europe néolibérale. Les nouveaux nom séparateurs du biopouvoir et les populations superflues », Tlaxcala, 27 février 2013. http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=9313.

[27] Ibidem

[28] Ibidem

[29] Alex Callinicos, « The Crisis of our Time », International Socialism Journal. Mis en ligne le 11 octobre 2011. http://isj.org.uk/index.php4?id=755

[30] James K. Galbraith, « Après l’orgie spéculative, l’austérité pour (presque) tous. Quelle Europe pour briser les marchés? », Le Monde diplomatique, juin 2010, p. 115.

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