24 avril 2017 | Revue > >

De quoi Pierre-Yves McSween est-il le nom ?

L’éthique individuelle sous le capitalisme financiarisé ou l’art de dépolitiser les problèmes sociaux

Julia Posca

Toute tentative de résoudre de manière réaliste les problèmes soulevés par l’existence matérielle des hommes se heurte d’entrée de jeu aujourd’hui à un obstacle redoutable : le mode de pensée particulier qui nous vient de l’économie du XIXe siècle et des conditions de vie qu’elle a créées dans toutes les sociétés industrialisées. Cette mentalité est personnifiée par l’esprit marchand.

Karl Polanyi, Le sophisme économiciste

 

On trouve sur le site du gouvernement du Canada un étonnant « historique de la littératie financière » qui se lit comme suit :

« Dans le milieu des années 1990, l’éducation financière, ou la littératie financière, a été désignée comme une priorité clé pour de nombreux pays dans le monde. Un nombre croissant de représentants des administrations publiques ont commencé à prendre conscience des répercussions économiques importantes découlant des piètres connaissances financières et des mauvaises décisions financières des citoyens de leur pays et ce, sur leur économie nationale et dans le monde entier. »[1]

Si on voulait reformuler le récit qui nous est proposé ici, on pourrait dire que du jour au lendemain, en haut lieu, on réalisa que les petites gens ne comprenaient rien aux produits financiers, et que leur mauvaise utilisation du crédit affectait leurs finances personnelles. Depuis quelques années, on attribue couramment au faible niveau de littératie financière des ménages canadiens leur taux d’endettement astronomique (167,3% à la fin de 2016), une thèse appuyée à grand renfort de sondages.

Ainsi a-t-on vu apparaître au début des années 2000, et plus encore depuis la crise financière de 2008, une pléthore d’initiatives visant à améliorer les connaissances de la population en matière de finances personnelles. Celles-ci s’enracinent plus souvent qu’autrement dans la croyance que face à l’univers affriolant de la consommation, l’individu lambda s’avère être une ou un piètre calculateur, qui cède facilement à ses pulsions et à la pression sociale, et finit toujours par dépenser au-dessus de ses moyens. Il faudrait dès lors outiller les consommateurs et les consommatrices afin qu’ils soient en mesure de mieux évaluer leurs besoins et les moyens à leur disposition pour combler ceux-ci sans se ruiner et, partant, sans mettre en péril la stabilité de l’économie nationale.

Parmi ces initiatives, le gouvernement canadien a mis sur pied l’Agence de la consommation en matière financière en 2001, qui présentait en 2015 la Stratégie nationale pour la littératie financière – Compte sur moi, Canada[2]. Des organismes de défense des consommateurs ont développé des programmes et des campagnes sur la littératie financière. Les médias ont aussi mis les mains à la pâte. Télé-Québec présentait en 2013 l’émission Déficit zéro, où chaque épisode était consacré à un enjeu financier particulier et aux manières d’y faire face sans miner sa qualité de vie. Les institutions financières se sont généreusement jointes à l’effort en proposant notamment des outils en ligne pour mieux s’y retrouver dans l’univers de la planification financière et des produits financiers. Un nouveau cours de finances personnelles sera même dispensé dans les écoles de la province aux élèves de 5e secondaire à partir du mois de septembre 2017.

Dans leur quête de raison et d’équilibre, les Québécois et les Québécoises peuvent aussi depuis quelque temps compter sur les précieux conseils du comptable Pierre-Yves McSween, qui s’est en quelque sorte vu attribuer par des médias de grande écoute la fonction d’intellectuel organique du consommateur moyen. S’exprimant sur de nombreuses tribunes (98,5FM, Voir, La Presse, Télé-Québec, Radio-Canada), le chroniqueur jouit d’une popularité qui lui vient de sa capacité à démystifier l’univers des finances personnelles tout en offrant des conseils aux personnes accablées par leur marge de manœuvre financière réduite.

Cette surexposition médiatique lui a cependant valu d’essuyer son lot de critiques dans les derniers mois. Face à ceux et celles qui ont remis en question certains de ces propos, Pierre-Yves McSween s’est souvent montré exaspéré :

« Je vais vous avouer un truc. Je suis las. Un peu, beaucoup parfois. Mon travail est de parler d’argent, comme les médecins parlent de cholestérol, comme la chroniqueuse culturelle parle d’entracte trop long ou de dénouement évident. C’est de la poutine, mais ça fait partie de la réalité. Par contre, mon sujet de prédilection fait mal. On ne veut pas qu’il existe, bien qu’il existe. Il nous touche quotidiennement. On aime éviter le sujet, on aime s’maginer (sic) que les ressources collectives sont illimitées. Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de réalité : aussi grise soit-elle. »[3]

La réalité tel que la conçoit McSween peut se résumer ainsi : nous vivons dans une économie monétaire où chacun a besoin d’argent pour subvenir à ses besoins, et cet argent permet aux individus de réaliser des transactions pour se procurer des biens ou des services. « Dans un monde où l’humanité s’organise en société, l’argent permet de simplifier cette organisation tout en mettant un système financier complexe en place. »[5] Être à cours d’argent implique dans ce contexte de devenir dépendant d’autrui et donc de perdre sa liberté. Face à cet univers « complexe », Pierre-Yves McSween ne cherche, en sa qualité de comptable, qu’à aider les gens à comprendre les règles du jeu pour mieux les tourner à leur avantage. Quant à ceux qui y trouvent matière à débattre, ils ne font que regarder le monde à travers les lunettes simplificatrices de l’idéologie.

N’en déplaise à M. McSween, il n’y a pourtant, du point de vue de la sociologie, aucune évidence qui ne saurait être questionnée. On peut en ce sens légitimement se demander, et c’est ce que j’entends faire dans les lignes qui suivent, ce que nous dit sur la société le fait qu’un comptable se soit vu offrir autant de tribunes pour parler de finances personnelles et d’économie. Contrairement à ce que laisse croire le gouvernement du Canada dans l’extrait cité plus haut, il y a bel et bien une cause permettant d’expliquer la place qu’ont pris dans l’espace public ces enjeux. C’est une affirmation audacieuse, j’en conviens, mais tentons tout de même de suivre pour un instant le fil de ce raisonnement. Quel est le contexte qui a fait des finances personnelles un problème social ? En d’autres mots, et pour reprendre une formule désormais consacrée : de quoi Pierre-Yves McSween est-il le nom ?

La financiarisation du capitalisme ou la fin de la sécurité financière pour tous

On a souvent dit, à propos de la crise financière et économique de 2008, qu’elle avait été causée par l’irresponsabilité de ménages peu fortunés ayant accédé à la propriété immobilière au détriment de leur capacité à honorer les prêts contractés pour y parvenir. Pourtant, rien de tout ça n’aurait été possible sans la dérégulation à outrance de la finance qui a encouragé institutions financières et investisseurs avides de profits et de rendements à court terme à adopter des comportements insouciants, et parfois carrément délinquants. Sans le développement d’innovations financières tel que la technique de la titrisation des dettes hypothécaires, qui a permis aux créanciers d’élargir leur bassin d’emprunteurs, on voit difficilement comment aurait pu se créer la bulle des hypothèques à risque (subprime) qui, en éclatant, a entraîné l’économie mondiale en récession.

On peut pour comprendre la préoccupation actuelle vis-à-vis des finances des ménages procéder au même renversement : sans nier qu’il existe des consommateurs et des consommatrices insouciantes, il faut impérativement s’attarder au régime économique qui se met en place depuis les années 1970 pour comprendre la situation des ménages. Sous l’effet de la financiarisation de l’économie, on assiste à une profonde transformation de la stratégie d’accumulation des entreprises et des rapports sociaux dans les sociétés capitalistes qui a des effets dévastateurs sur les conditions d’existence de plus en plus de gens[6].

L’industrie financière a profité dans les dernières décennies du relâchement de la réglementation pour accroître sa gamme de prêts aux particuliers en misant sur l’innovation. La progression fulgurante du nombre de cartes de crédit en circulation et le recours systématique à ce mode de paiement pour régler le moindre achat n’auraient pu se faire sans, par exemple, le recours à la sollicitation massive, la réduction du solde minimal qui encourage le report du paiement complet ou encore les taux d’intérêt à 0%[7]. Les achats impulsifs seraient impossibles sans l’existence de ce mode de paiement instantané et indéterminé qui a révolutionné notre rapport à la consommation, marqué jusque dans les années 1960 par le sceau de la tempérance. Bien entendu, la surconsommation ne serait rien non plus sans l’existence de la publicité, de la mode et de l’obsolescence planifiée, qui sont pour leur part de « vieilles » inventions du capitalisme.

L’assouplissement des conditions d’accès au crédit hypothécaire, rendu possible grâce au développement de la titrisation, a quant à lui fait exploser l’endettement des ménages depuis le début des années 2000. Au Canada, c’est grâce à la Société canadienne d’hypothèques et de logement qu’a pu être normalisé le recours à cette technique qui a alimenté la spéculation immobilière et entraîné la flambée des prix de l’immobilier dans les grandes villes du pays[8].

Ces évolutions surviennent alors que s’opère, en réponse à l’impératif de maximisation de la valeur actionnariale des entreprises privées, une répression salariale qui témoigne de la déliquescence d’un régime fondé sur le compromis entre capital et travail et l’arrimage entre gains de productivité et augmentations salariales. Des garde-fous institutionnels avaient bien été mis en place dans la deuxième du XXe siècle pour protéger les salariés des aléas du marché et du quotidien – on pense par exemple au programme d’aide sociale ou à l’accès universel aux soins de santé. Or ils sont aujourd’hui mis à mal par les gouvernements de tendance néolibérale au nom de la concurrence internationale et de la croissance économique.

Dépenser au-dessus de ses moyens, c’est donc bel et bien ce que de plus en plus de personnes se voient obligées de faire si elles souhaitent vivre une vie le moindrement décente, et permettre à leur famille de faire de même. C’est une contrainte qui s’impose lorsque les salaires stagnent et que les obligations financières s’accumulent. C’est, évidemment, parce que des gens dépensent au-dessus de leurs moyens que des institutions financières, même celle qui prétend ne pas être une banque, peuvent tirer de substantiels profits de leurs revenus d’intérêt.

Ce faisant, ce n’est pas d’abord la faiblesse de caractère ou le manque de littératie financière des Québécois et des Québécoises qui expliquent leur endettement ; c’est la situation financière précaire des ménages qui explique que la gestion des finances personnelles soit devenue pour de nombreuses personnes un problème. Et c’est dans de telles circonstances qu’un Pierre-Yves McSween peut apparaître à plusieurs comme un interlocuteur pertinent, comme un expert capable de répondre à la détresse vécue par des individus laissés à eux-mêmes et que l’on somme de se prendre en main.

Éviter le déclassement, un investissement à la fois

Alors que sont démantelés les cadres collectifs qui permettaient aux individus de se prémunir contre l’arbitraire des entreprises, les appels à la gestion individuelle des risques se multiplient. Or c’est précisément sur ce registre qu’intervient la plupart du temps Pierre-Yves McSween. Pour être plus exact, il faudrait dire que les conseils qu’il profère oscillent entre deux postures. D’un côté, une posture issue des théories économiques néoclassiques : l’individu doit introduire dans toutes ses décisions un calcul coût/bénéfice afin de maximiser les gains qu’il en retire. Par exemple, lorsqu’il dénonce en entrevue à Infoman le caractère invraisemblable de l’émission pour enfants Pat’Patrouille, il déplore qu’on n’enseigne pas aux tout-petits la science de l’allocation des ressources rares[9]. Il semble de fait suggérer que si on leur montrait que chacune de nos actions doivent correspondre à ce précepte, y compris celles d’une bande de chiots vêtus de petits costumes et qui se plaisent à venir en aide à leur communauté, on en ferait des consommateurs et des consommatrices mieux avisés – à défaut, et c’est bien là où le bât blesse, d’en faire de meilleurs citoyens et citoyennes.

De l’autre, une posture fondée sur la doctrine néolibérale, qui place au centre de son analyse le sujet compétitif, c’est-à-dire dont toutes les actions sont orientées par la volonté de maximiser sa propre valeur sur les marchés. Ses interventions enjoignent en effet souvent l’individu à se démarquer, à devenir, pour reprendre les mots de Christian Dardot et Pierre Laval, « [e]xpert de lui-même, employeur de lui-même, inventeur de lui-même, entrepreneur de lui-même »[10] :

« Qu’on soit travailleur autonome ou salarié, il faut démontrer sa valeur distinctive. La clé, en matière de finances personnelles, consiste non seulement en une gestion adéquate des dépenses, mais aussi en une gestion intelligente des revenus. Négocier sa juste valeur marchande est un art. Si on se met à la place du client ou de l’employeur, pourquoi payerait-il ce prix ? »[11]

Selon l’approche qu’il met de l’avant, le salaire, dont quelques 80% des gens dépendent pour subvenir à leurs besoins, ne doit plus être vu comme un revenu qui peut être transformé en dépense ou en épargne, mais comme un capital qui doit être réinvesti pour se valoriser : « (…) si je fournis un effort toute la journée durant, » nous dit McSween, « je ne veux pas que le résultat soit le même que si je n’avais rien fait, alors je cherche une “plus-value” : un profit en quelque sorte. Donc, le profit est-il mal ? Non. C’est humain de vouloir s’en sortir. »[12]

Le chroniqueur applique par ailleurs la théorie du choix rationnel à absolument toutes les sphères de la vie. Il se plaît par exemple à considérer qu’« un enfant peut se définir comme une longue liste de factures à payer pendant plus de 18 ans. »[13] L’approche en terme de capital humain, popularisé par l’économiste nobélisé Gary Becker[14], est aussi plaquée sur l’ensemble des dimensions de l’existence : « La question est toujours la même : comment cet investissement me permettra-t-il d’augmenter ma valeur et mon bonheur ? Et on n’oublie pas cet objectif, qui est de passer de travailleur à rentier. Est-ce que mon parcours d’étudiant y contribue ? »[15] En abordant de manière décomplexée le problème des finances personnelles, McSween nous délivrerait du tabou de l’argent, prégnant dans l’inconscient collectif québécois.

On remarque cela dit que ce discours, bien qu’il semble avoir une portée universelle, vise plus directement une catégorie de la population, soit la classe moyenne. Tout le battage sur l’importance de la prise de risque est surtout dirigé vers elle. Tous les livres dont le titre, comme celui de McSween, s’apparente à « Moi inc. : 5 étapes vers la richesse et la liberté », s’adressent généralement aux salariés assez aisés pour chercher par tous les moyens à éviter le déclassement, mais trop éloigné du pouvoir pour se rappeler que la fortune des puissants n’est pas fonction de la force de leur caractère ou de la hauteur de leurs efforts ; à ces travailleurs et travailleuses trop riches pour ne pas bénéficier de transferts gouvernementaux, mais trop pauvres pour pouvoir mettre leur argent à l’abri de l’impôt.

McSween – peut-être à cause de ses propres origines sociales? – sait parfois se montrer solidaire de ces salariés ordinaires. Il déplore par exemple l’aberration fiscale que constitue le compte d’épargne libre d’impôt (CELI) : « Le CELI contribuera à créer des inégalités. »[16] S’il s’inquiète de la montée des inégalités, c’est cependant par crainte de voir notre système économique éclater :

« Pourquoi s’inquiéter des inégalités? Parce que la paix sociale est maintenue parce que les citoyens ne se révoltent pas. Les inégalités d’un système viendront éventuellement détruire le respect des citoyens pour la société de droit. (…) Le système monétaire et les actifs financiers sont une invention humaine. Le jour où l’humain ne respectera plus ce système, il n’aura plus de valeur. »

Certes, ce système présente certains défauts, mais il est souhaitable de le préserver en travaillant à l’améliorer. Pourquoi ? Parce qu’il offre la possibilité à n’importe qui de tirer son épingle du jeu. Convaincu de ce principe méritocratique, le comptable-chroniqueur manifeste une grande admiration pour ceux qui ont réussi, ce qui veut dire de son point de vue pour celles et ceux qui ne dépendent pas comme lui d’un vulgaire salaire pour vivre. La discipline qu’il enseigne à son public, il aimerait pouvoir se l’inculquer à lui-même pour atteindre l’idéal qu’il dépeint. Sa description de l’homme d’affaires et « sympathique dragon » Martin-Luc Archambault ne laisse pas de doute à ce sujet :

« Non seulement le leader est charismatique, mais son CV est parfumé à la fragrance du succès. Millionnaire à l’âge de 25 ans, il a un parcours qui ferait l’envie de n’importe quel finissant de HEC Montréal (moi, le premier). (…) D’ailleurs, la consultation de son compte Instagram transpire le succès et fera rêver n’importe quel salarié prisonnier de son espace de travail. Attention aux envieux, ça donne une dose de déprime. »[17]

On comprend en somme que l’injonction à être « entrepreneur de soi-même » a pour corollaire la croyance selon laquelle cette prise de risques constitue la clé de la réussite et la voie vers la prospérité. Chacun est appelé à s’infliger la discipline nécessaire pour survivre aux exigences de la compétition économique, à s’adapter puisque, de toute façon, « il n’y a pas d’alternative ». C’est ce qui donne souvent à ce type de discours son aspect moralisateur : quiconque ne parvient pas ou ne veut pas s’y conformer est jugé responsable de son sort. Mais aussi parce qu’une telle posture rejette la dimension politique des problèmes sociaux, comme ici :

« La gestion des finances personnelles sera toujours un enjeu, mais c’est encore plus important aujourd’hui, dans un contexte de précarité de l’emploi, de mondialisation, de faibles taux d’intérêt et de nécessité de prise de risque. Ce n’est pas en augmentant le salaire minimum que l’on change quelque chose à moyen et long terme. (…) En somme, pour améliorer sa réalité comme classe moyenne, il faut penser différemment, se créer une marge où les autres ne se donnent pas de chance. Pour retrouver de la liberté, il faut changer de mode de vie. Ce n’est pas de la morale ou de la pensée magique, c’est factuel. »[18]

On retrouve ici une autre prémisse qui passe pour naturelle, à savoir que la liberté consiste à être indépendant financièrement, c’est-à-dire de ne pas dépendre des autres pour subvenir à ses besoins. Idéalement, il s’agirait d’avoir des revenus qui nous permettent de ne plus travailler, et de vivre uniquement des revenus que nous procurent nos placements. Il suffirait donc, pour assurer son bien-être et sa sécurité financière, de faire en sorte que notre argent travaille pour nous, de battre les marchés pour s’affranchir du travail et des autres. À défaut de changer le système, il suffirait de faire jouer à notre avantage la dynamique qui l’anime.

Vaincre le fatalisme des privilégiés

Posons-nous maintenant la question : est-il vraiment raisonnable de croire que tout le monde, tout le temps, pourra battre les marchés ? Que tous et toutes pourront compter sur des rendements de 10, 12, 15% sur leurs placements, alors que l’économie croît à un rythme qui peine depuis une décennie à atteindre 2% par année ? Comment une personne, avec sa stratégie de placement glanée sur un forum obscur ou dans un manuel de développement personnel, peut croire que la prochaine crise ne l’affectera pas, alors que celles qui se sont multipliées depuis le milieu des années 1970 n’ont fait que favoriser la concentration de la richesse, éjectant à chaque fois les entreprises les moins solides et les travailleurs les plus vulnérables ? Il est proprement irréaliste de croire que l’on pourra éviter le déclassement, la précarisation, que l’on aura plus de chance que son voisin, alors que la croissance actuelle s’alimente à la montée des inégalités. Affirmer le contraire, c’est être aveugle, bête, ou alors simplement de mauvaise foi.

Les quelques individus très riches qui vampirisent nos économies ne sont pas devenus riches parce qu’ils ont pris plus de risques, ils ont, plus souvent qu’autrement, pu prendre des risques parce qu’ils avaient déjà accès à des capitaux[19]. L’inégalité des revenus n’est pas le résultat de la malchance ou de talents mal répartis, c’est parce qu’il y a asymétrie dans le rapport au capital que les inégalités se reproduisent et que les salariés sont, règle générale, privés des « opportunités » que les membres de l’overclass semblent avoir le don de flairer.

L’ascèse que prône le chroniqueur-comptable n’est dans ce contexte rien de plus que le comportement qui est jugé le plus adapté à une société où les individus dépendent en majorité de corporations privées pour subvenir à leurs besoins. On les entraîne à croire qu’ils et elles pourront améliorer leur sort en adoptant la bonne stratégie d’investissement, en faisant des « commitments envers eux-même ». Que ce soit conscient ou non, l’effet que produit ce type de discours est de rendre tolérable l’injustice qui est au fondement des sociétés capitalistes. Puisque la croissance de l’économie financière s’est accompagnée depuis trente ans d’un creusement des inégalités et d’une concentration de la richesse, le discours véhiculé par McSween et par d’autres chantres plus assumés du libre-marché apparaît alors pour ce qu’il est : une idéologie de légitimation au service de la reproduction d’un système fondé sur l’asymétrie entre salariés et entreprises, entre emprunteurs et créanciers. Un discours qui, de fait, bénéficie d’une réception enthousiaste parce qu’il renforce, volontairement ou non, l’ordre établi.

Ça ne devrait pas être aux salariés, aux citoyens et aux citoyennes, de se conformer à la rationalité de l’entreprise capitaliste et à l’impératif du gain. En revanche, la logique économique peut et doit être mise au service du bien-être collectif et des besoins humains de tous et de toutes, peu importe la position qu’ils occupent dans la société. C’est en se donnant cet objectif que l’on pourra espérer répondre durablement aux préoccupations des ménages pris à la gorge et en quête de solutions à leurs problèmes financiers. Cette proposition n’a rien d’utopique ; c’est peut-être au contraire la plus réaliste compte tenu de l’ampleur de la crise sociale, politique, économique et écologique qui nous pend au bout du nez.

À l’IRIS, avec la rédaction des Cinq chantiers pour changer le Québec, nous avons voulu montrer que des solutions simples s’offraient déjà à nous pour initier un changement en ce sens[20]. Il me semble que c’est aussi l’esprit des propositions contenues dans l’ouvrage issu de la tournée Faut qu’on se parle[21]. Ces initiatives nous rappellent de plus que ce sont des décisions politiques qui ont présidé au désordre actuel, et que c’est donc par la voie politique que l’on pourra à nouveau remettre l’économie à sa place. Ce qui implique enfin que l’on réalise que l’économie, comme le souligne Karl Polanyi dans le texte cité en exergue, n’est pas le capitalisme : « “Économique” ne signifie ici rien d’autre que “ayant trait au processus de satisfaction des besoins matériels” »[22]. C’est seulement parce que notre inconscient a été envahi par ce qu’il appelle « l’esprit marchand » – et on pourrait ajouter, par l’esprit compétitif – que l’on en est venu à confondre les deux ; que l’on s’est laissé convaincre que nulle réalité n’existait au-delà des rapports capitalistes. Or il n’y a de fatalité que pour ceux et celles qui se satisfont du statu quo, qui sont en fait souvent les mêmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont en mesure d’en profiter.

 

[1] Agence de la consommation en matière financière, « Historique de la littératie financière », Renforcer la littératie financière au Canada, date de modification : 27 février 2017, https://www.canada.ca/fr/agence-consommation-matiere-financiere/programmes/litteratie-financiere/litteratie-financiere-historique.html.

[2] Agence de la consommation en matière financière, « Stratégie nationale pour la littératie financière – Compte sur moi, Canada », date de modification : 3 mars 2017, https://www.canada.ca/fr/agence-consommation-matiere-financiere/programmes/litteratie-financiere/litteratie-financiere-strategie.html.

[3] Pierre-Yves McSween, « L’art perdu de voir en 3D », Blogue du Voir, 8 février 2017, https://voir.ca/pierre-yves-mcsween/2017/02/08/parler-dargent-ou-lart-de-voir-en-3d/.

[4] Ici je me permets de faire une précision, pour le bénéfice du principal intéressé qui avait été dérangé par cette appellation (voir sa réaction ici : http://www.985fm.ca/lecteur/audio/indice-boursiers-mishmash-media-achete-le-magazi-346734.mp3), et de ceux et celles qui pourraient ne pas être familier avec cette pratique. Il existe une habitude dans le monde académique, et ce dans toutes les disciplines, qui veut que lorsque l’on parle d’un auteur, on ne le désigne que par son nom de famille. Par exemple, si je veux parler de Karl Marx ou de Albert Einstein, je dirai « Marx » ou « Einstein », et non « Monsieur Marx » ou « M. Einstein ». C’est une simple convention stylistique qui ne vise en aucun cas à déprécier la personne désignée, et qui n’est pas non plus la marque d’un manque d’égards envers celle-ci. Les universitaires sont des gens parfois étranges, j’en conviens, mais la politesse ne leur fait généralement pas défaut, du moins pas dans leurs communications scientifiques.

[5] McSween, « L’art perdu de voir en 3D », op. cit.

[6] Nous renvoyons le lecteur ou la lectrice intéressée par ce phénomène aux travaux du Collectif d’analyse de la financiarisation du capitalisme avancé au Québec, à ceux de l’École de la régulation en France ou encore à ceux du Center for Research on Socio-Cultural Change de l’Université de Manchester au Royaume-Uni, de même qu’à ceux des économistes Costas Lapavitsas et François Morin, pour ne nommer que ceux-là.

[7] Éric Pineault, « Financiarisation, crédit et théorie critique du capitalisme avancé », in Francis Dupuis-Déri (directeur), Par-dessus le marché ! Réflexions critiques sur le capitalisme, Montréal, Éditions Écosociété, 2012, pp. 49-89.

[8] Louis Gaudreau, Logement 2012 : Le jeu risqué de la SCHL, IRIS, juin 2012.

[9] Radio-Canada, Infoman, épisode du 23 mars 2017, http://infoman.radio-canada.ca/emission/2017/03/24/ste-marie-madeleine-priez-pour-nous/.

[10] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009, p. 412.

[11] Pierre-Yves McSween, En as-tu vraiment besoin ?, Laval, Guy Saint-Jean Éditeur, 2016, p. 334.

[12] McSween, « L’art perdu de voir en 3D », op. cit.

[13] McSween, En as-tu vraiment besoin ?, op. cit., p. 225.

[14] Gary S. Becker, « Investment in Human Capital : A Theoretical Analysis », Journal of Political Economy, vol. 70, no 5, octobre 1962, pp. 9-49.

[15] McSween, En as-tu vraiment besoin ?, op. cit., 174.

[16] Pierre-Yves McSween, « Le CELI est une mesure incohérente… », blogue du Voir, 18 mars 2017, https://voir.ca/pierre-yves-mcsween/2017/03/18/le-celi-est-une-mesure-incoherente/.

[17] Pierre-Yves McSween, « Amplifiez ma valeur ! », LaPresse+, 1er mars 2017, http://plus.lapresse.ca/screens/bf943ad1-22e8-4712-a2d4-8bca88b82017%7C_0.html.

[18] Pierre-Yves McSween, « En as-tu vraiment besoin? », blogue du Voir, 25 novembre 2016, https://voir.ca/pierre-yves-mcsween/2016/11/25/en-as-tu-vraiment-besoin/.

[19] Aimee Groth, « Entrepreneurs don’t have a special gene for risk—they come from families with money », Quartz, 17 juillet 2015, https://qz.com/455109/entrepreneurs-dont-have-a-special-gene-for-risk-they-come-from-families-with-money/.

[20] IRIS (sous la direction de Gabrielle Brais Harvey), Cinq chantiers pour changer le Québec, Montréal, Écosociété, 2016, 127 pages.

[21] Ne renonçons à rien. Le livre de la tournée « Faut qu’on se parle », Montréal, Lux, 2017, 224 pages.

[22] Karl Polanyi, « Le sophisme économiciste », Revue du MAUSS, vol. 1, n° 29, 2007, pp. 63-79.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Luc Prévost

Beau travail.

Madame Posca est sur Twitter ?

Julia Posca

Merci! Pas de compte Twitter non…

luc

Mme Posca, on peut vous lire ailleurs ?

Jacques Benoit

Vraiment excellent!…

Michaël Lachance

Merci ! Sujet amené avec doigté et délicatesse.

Stefani Nepveu

C’est quoi : « Moi inc. : 5 étapes vers la richesse et la liberté « ?

Pierre Jobin

Excellent texte. Le livre Cinq chantiers pour changer le Québec est dans une pile sur ma table de chevet. Je pense que je vais le mettre sur le dessus de la pile. Un gros merci madame Posca et un gros bonjour à toute l’équipe d’IRIS

Francis

Je suis le seul à y voir une chasse au McSween? Pourquoi donc? Contre-argumenter ne serait pas suffisant?

Danièle Bourassa

‘’Ces initiatives nous rappellent de plus que ce sont des décisions politiques qui ont présidé au désordre actuel, et que c’est donc par la voie politique que l’on pourra à nouveau remettre l’économie à sa place.’’

Oui, mais il faudra d’abord changer le modèle politique lui-même qui est une représentation du modèle capitaliste. La plus grande minorité politique, qui représente entre 25 et 30% de la population, détient 100% du pouvoir. Ce qui en fait une oligarchie asociale qui défend ses intérêts financiers.

Les grandes et petites manifestations citoyennes ne sont pas encore arrivées à instaurer un modèle à hauteur humaine où il y en aurait pour tout le monde. La violence juridique et des forces de l’ordre se chargent de faire avorter tout projet en ce sens. Mais il faut continuer le poing en l’air!

L. Grand'Maison

J’ai entendu P. McSween à deux ou trois reprises, entre autres à TLMEP. À chaque fois j’ai éprouvé un certain malaise. Tout est facile selon lui. Mais c’est qui lui? Un jeune homme qui se retrouve dans la classe moyenne supérieure, qui accepte le système économique tel qu’il est sans vouloir le changer mais plutôt en obtenir tous les avantages. Et il parle à des gens comme lui. Oui ces gens sont en partie responsables de leur situation financière déficitaire à consommer plus que leurs moyens, et doivent corriger leur façon de faire. Mais qu’en est-il des gens au salaire minimum qui paient plus que leur part d’impôts et de taxes? Qu’en est-il des gens qui reçoivent un montant mensuel ridicule de l’assistance sociale, et que monsieur Blais se fait un plaisir de réduire les montants. Qu’en est-il des gens qui travaillent fort pour s’ offrir et offrir à leur familles un minimum de confort. Ces individus ne sont pas entièrement responsables de leurs situations.
P.McSween semble se soucier très peu de ces gens et même les rend responsables de leur situation financière.

Julia Posca

Je ne m’en prends pas à M. McSween, ni d’ailleurs au métier qu’il exerce, que je considère noble et nécessaire. En revanche, l’objectif de mon article est d’expliquer le contexte social et économique qui nous a mené à chercher des solutions individuelles à nos problèmes financiers, et de souligner les implications politiques d’un tel phénomène.