3 octobre 2013 | Revue > >

Des interstices à la rupture

Esquisse d’une stratégie écosocialiste

Jonathan Durand Folco

Introduction

Apparu en force au début des années 2000, l’écosocialisme est un nouveau courant politique opérant la synthèse entre un projet socialiste débarrassé de la logique productiviste et une écologie foncièrement anticapitaliste. Alors que ses premiers théoriciens (James O’Connor, John Bellamy Foster, Joel Kovel, André Gorz, Michaël Löwy) s’attelèrent à proposer une relecture critique et écologiste de Marx contre les dérives autoritaires et productivistes des « marxistes traditionnels » et du « socialisme réellement existant », une foule d’organisations radicales « rouges-vertes » européennes (Parti de Gauche), scandinaves (Alliance de la Gauche verte nordique), latino-américaines (Parti socialisme et liberté) et même québécoises (Réseau écosocialsite) tentent maintenant d’incarner ces idées à l’intérieur d’un vaste et complexe mouvement politique.

Pourtant, l’écosocialisme pourrait donner l’impression d’un mariage forcé, ou du moins d’une association contingente entre le socialisme et l’écologie. Bien que ces deux courants s’opposent à l’autonomisation de l’économie, à la prédominance de la quantité sur la qualité, au règne du profit sur les besoins humains et l’usage de l’environnement, tout se passe comme si d’anciennes idées révolutionnaires voulaient se draper de vertus écologiques à cause de la conjoncture historique actuelle. Comment répondre à ce soupçon que le « socialisme du XXIe siècle » ne serait que du vieux vin dans de nouvelles bouteilles ? Y a-t-il une relation nécessaire entre le rejet du capitalisme, la prise en charge collective des besoins humains et la transition écologique ? En quoi l’écosocialisme diffère-t-il fondamentalement du capitalisme et du socialisme étatique, desquels il essaie de se dissocier ? Autrement dit, s’agit-il d’un simple changement de nom, ou d’un nouveau projet de société proposant une véritable rupture avec le modèle civilisationnel de la société industrielle ?

Afin de répondre à ces questions, nous tenterons de définir les grandes lignes du projet écosocialiste en faisant appel au magnum opus d’Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias (2010)[1]. Dans cet ouvrage, le sociologue américain entreprend un large travail de reconstruction théorique du marxisme, qui dépasse largement l’analyse de notions isolées comme l’exploitation, les classes sociales ou le matérialisme historique. Bien qu’il ait été d’abord associé au courant du « marxisme analytique » (aux côtés de Gerald Cohen, Jon Elster, Philippe Van Parijs et John Roemer), Wright s’éloigne du formalisme et l’aridité conceptuelle de ses compères, sans pour autant sacrifier la clarté et la rigueur de son propos. Il délaisse ainsi les « querelles scolastiques » pour se consacrer à l’élaboration d’une « vision synoptique » permettant de tracer les contours d’une société post-capitaliste et l’évaluation des meilleurs moyens de la réaliser.

Contrairement à ce que laisse sous-entendre son titre, cet ouvrage ne consiste pas à répertorier une série d’utopies concrètes comme le budget participatif, le projet d’encyclopédie Wikipédia, le système coopératif Mondragon ou le revenu de base inconditionnel ; Wright entend plutôt les replacer à l’intérieur d’un cadre théorique général qu’il nomme « science sociale de l’émancipation ». Celle-ci se divise en trois parties : 1) un diagnostic critique du capitalisme ; 2) une boussole de l’émancipation qui évalue les différentes alternatives au système actuel ; 3) une théorie de la transformation qui doit répertorier non seulement les mécanismes de reproduction sociale et leurs contradictions, mais les acteurs, stratégies et luttes permettant de bâtir une société post-capitaliste.

Comme il est impossible de faire la synthèse d’une œuvre aussi riche et dense, nous utiliserons uniquement les concepts et les arguments de Wright qui sont directement liés aux thèmes écosocialistes. Cet article ne consiste donc pas à proposer un survol rapide de ce courant politique[2], mais à éclairer les débats théoriques et stratégiques entourant l’articulation de la transition écologique à un projet d’émancipation sociale. Après avoir montré en quoi le capitalisme entraîne nécessairement la destruction de l’environnement (et une série d’autres problèmes qui seront traités brièvement), nous montrerons que l’écosocialisme est intimement lié à l’impératif démocratique. Enfin, nous prendrons nos distances face à la position « réformiste » de Wright en soutenant qu’une transformation sociale ne peut faire l’économie d’une rupture définitive avec le système capitaliste.

Pourquoi le capitalisme est-il si destructeur ?

Erik Olin Wright se distingue de ses compères marxistes ; il n’hésite pas à ancrer sa critique à l’intérieur d’une philosophie politique normative, sans pour autant se limiter à l’analyse abstraite de l’idée de justice. L’idéal moral qu’il propose, l’égalitarisme démocratique radical, requiert que tous doivent avoir un accès égal aux ressources matérielles et sociales nécessaires à une vie épanouie (justice sociale), de même que la capacité de participer de manière significative aux décisions collectives qui affectent nos vies en tant qu’individus et membres d’une communauté (justice politique). Sans nous attarder aux justifications théoriques d’une telle conception de la justice, celle-ci permet à Wright de formuler pas moins de onze objections fondamentales au capitalisme.

Par exemple, ce système économique perpétue des formes de souffrance non nécessaires, entrave l’universalisation des conditions matérielles de l’épanouissement humain, entraîne des déficits en matière de liberté individuelle et d’autonomie, viole les principes libéraux de justice sociale, favorise la marchandisation des valeurs communes, alimente le militarisme et l’impérialisme, érode la communauté et limite drastiquement la démocratie[3]. La qualité et la force des arguments de Wright pourraient presque convaincre n’importe quel rawlsien, égalitariste libéral ou démocrate de devenir anticapitaliste. Évidemment, il serait possible de rétorquer que malgré la persistance des inégalités sociales et des injustices causées par ce système économique, celui-ci demeure malgré tout le plus efficace. Or, c’est précisément là où le bât blesse : le capitalisme est non seulement injuste, mais inefficace et destructeur pour la société et l’environnement.

Pour comprendre cette défaillance structurelle, il faut d’abord définir brièvement le capitalisme. Celui-ci est une manière particulière d’organiser l’activité économique d’une société, caractérisée par une structure de classe et un mode de coordination économique spécifique. La propriété privée des moyens de production amène la division de la société entre les propriétaires et leurs représentants (capitalistes) et ceux qui doivent vendre leur force de travail (prolétaires), tandis que l’allocation des ressources s’effectue principalement à travers des échanges volontaires décentralisés entre parties privées, c’est-à-dire le marché. Ces deux caractéristiques génèrent une dynamique compétitive entre des entreprises qui doivent constamment innover, baisser leurs coûts de production et augmenter leur productivité pour maximiser leurs profits et assurer leur survie.

Sur le plan environnemental, cette pression compétitive amène les firmes capitalistes à déplacer les coûts réels de leur production et ses risques sur autrui. Ces dommages sans compensation, en termes de pollution, de santé publique et de surexploitation des ressources naturelles, représentent des « externalités négatives » qui sont systématiquement générées par le marché. Il ne s’agit pas ici d’accuser les motivations égoïstes des entreprises, mais de constater les effets globaux d’une dynamique structurelle.

« Des individus peuvent polluer l’environnement en jetant une canette par la fenêtre de leur voiture parce qu’il s’agit d’un moyen peu coûteux de s’en débarrasser s’ils sont indifférents à l’impact négatif de leur geste sur les autres ; mais il n’y a pas de fortes pressions qui les poussent à agir ainsi. Les firmes capitalistes font face à des pressions compétitives pour réduire leurs coûts, et le fait d’externaliser ces coûts sur l’environnement est une bonne manière d’y parvenir. Cette pression ne peut pas être contrée par le marché lui-même ; cela nécessite une forme d’intervention non-capitaliste de l’État ou de forces sociales organisées. »[4]

À cette externalisation des coûts s’ajoute une sous-évaluation des ressources non renouvelables par le marché. La valeur de ces ressources pour les générations futures n’est tout simplement pas prise en compte par la dynamique de l’offre et la demande, car l’horizon temporel de la rationalité capitaliste relève du court terme et des coûts de production actuels. Il s’en suit une allocation largement déficiente des ressources naturelles du point de vue de la rationalité écologique, sociale et économique à long terme. L’exploitation massive des hydrocarbures non-conventionnels, la surpêche, la déforestation pour l’élevage bovin intensif sont différents exemples de l’incapacité du marché et des entreprises capitalistes à s’autoréguler.

Enfin, le progrès technologique constitue une tendance inhérente au procès de production capitaliste parce qu’il permet l’augmentation de la productivité et l’accumulation du capital. En théorie, l’accroissement de la productivité peut mener à deux choses : 1) la production d’une même quantité de biens avec moins d’intrants (en termes de temps, argent, ressources, énergie) ; 2) la production d’un plus grand nombre de biens avec le même nombre d’intrants. Le principal problème du capitalisme est qu’il transforme chaque gain productif en nombre croissant de marchandises à consommer au lieu d’élargir la sphère du temps libre. Le but est d’accroître la production totale et d’assurer la croissance économique, généralement calculée par l’échange des biens et services sur le marché national (produit intérieur brut).

Le « productivisme » ne doit pas être confondu avec la recherche de la productivité ; il s’agit plutôt d’un système d’organisation économique dans lequel la production est donnée comme objectif premier. La surproduction doit être validée par la surconsommation, qui est rendue possible par la création artificielle des besoins, des financements massifs en publicité et d’autres stratégies de marketing. La logique marchande et capitaliste amène donc une culture où la consommation devient étroitement associée à la satisfaction individuelle. Ce biais « consumériste » n’est pas un résultat fortuit mais un fondement du capitalisme avancé, qui contribue à son tour à la surexploitation des ressources naturelles et la destruction de l’environnement. L’écosocialiste André Gorz résume de manière synthétique ce processus de renversement où l’économie ne sert plus à satisfaire les besoins humains, mais à servir les besoins du capital.

« En éliminant le pouvoir des producteurs directs dans et sur la production, le capital a finalement pu émanciper la production vis-à-vis des besoins ressentis et sélectionner ou créer les besoins, ainsi que la manière de les satisfaire, en fonction du critère de la plus grande rentabilité. La production est ainsi devenue, avant tout, un moyen pour le capital de s’accroître ; elle est avant tout au service des « besoins » du capital et ce n’est que dans la mesure où le capital a besoin de consommateurs pour ses produits que la production est aussi au service de besoins humains. Ces besoins, toutefois, ne sont plus des besoins ou des désirs « naturels », spontanément éprouvés, ce sont des besoins et des désirs produits en fonction des besoins de rentabilité du capital. Le capital se sert des besoins qu’il sert en vue de son propre accroissement, lequel demande en retour la croissance des besoins. Le modèle de consommation du capitalisme développé résulte ainsi de l’exigence propre au capital de créer le plus grand nombre possible de besoins et de les satisfaire par le plus grand flux possible de marchandises. La recherche de l’efficacité maximale dans la mise en valeur du capital exige ainsi l’inefficacité maximale dans la couverture des besoins : le gaspillage maximum. »[5]

Évidemment, la solution à la catastrophe écologique capitaliste ne peut se limiter à un mode de vie basé sur la simplicité volontaire, la critique culturelle du capitalisme ou la constatation que la croissance infinie est impossible dans un monde fini. Bien qu’une partie importante de la population serait prête à accepter l’idée que l’organisation de notre société repose sur un mode de production non soutenable, Frederic Jameson rappelle qu’il « est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Le fatalisme formulé par la célèbre phrase de Margaret Thatcher – there is no alternative – continue d’exercer son hégémonie alors qu’il devient absolument nécessaire d’envisager une alternative radicale.

L’alternative écosocialiste

Cette tâche est d’autant plus urgente que le principal adversaire historique du capitalisme – le « socialisme réellement existant » des régimes soviétiques et chinois, s’est avéré une piètre alternative sur le plan humain et environnemental. Cela est probablement dû au fait que le socialisme fut d’abord conçu comme une opposition binaire au capitalisme, remplaçant la propriété privée des moyens de production et le marché par la propriété étatique et la planification centralisée. L’originalité de la perspective de Wright est de sortir de cette vision dualiste (marché vs État) pour épouser une conception tripartite de la société, formée de la sphère économique, politique et associative.

Chaque domaine correspond à une forme particulière de pouvoir : le pouvoir économique est basé sur le contrôle des ressources économiques, le pouvoir étatique sur la création et le renforcement des lois sur un territoire, et le pouvoir social sur la capacité de mobiliser les gens pour des actions collectives volontaires et coopératives. De manière synthétique, nous pouvons influencer les gens en les achetant, en les forçant ou en les persuadant. Bien que chaque société comprenne ces trois types de pouvoir à différents degrés, nous pouvons distinguer trois structures économiques en fonction de la forme dominante de pouvoir dirigeant l’activité économique :

  1. Le capitalisme est défini par la propriété privée des moyens de production, qui permet le contrôle des investissements, de la production et de la distribution par l’exercice du pouvoir économique.
  2. L’étatisme est caractérisé par la propriété étatique des moyens de production, l’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux étant réalisés à travers une forme de mécanisme administratif d’État.
  3. Le socialisme est une structure économique définie par la propriété sociale des moyens de production, l’allocation et l’usage des ressources étant effectué par le pouvoir social au sein de la société civile. Cette dernière ne doit pas être conçue comme un simple espace d’activité, de sociabilité et de communication, mais aussi comme un espace de pouvoir réel. La propriété sociale renvoie à la propriété collective d’un bien par tous les membres d’une unité sociale quelconque, qu’il s’agisse d’un kibboutzim ou d’une coopérative de solidarité par exemple.

Cette grille d’analyse permet de penser à nouveau frais l’impératif démocratique. Dans son sens politique, la démocratie peut être conçue comme la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social. L’expression du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » ne signifie donc pas le gouvernement par des élites choisies périodiquement par l’agrégation de préférences d’individus atomisés, mais le gouvernement du peuple collectivement organisé sous diverses formes : partis, syndicats, coopératives, organisations citoyennes, associations de quartier, etc. « La démocratie est donc, en soi, un principe profondément socialiste. Si démocratie est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, socialisme est celui de la subordination du pouvoir économique au pouvoir social. »[6] Wright reprend ainsi l’idée de Jean Jaurès, qui rappelle que « la Révolution a fait les Français rois dans la cité, mais les a laissé serfs dans l’entreprise. » Pour le dire autrement, le socialisme est la poursuite de la révolution démocratique dans la sphère économique.

Quel rapport peut-il y avoir entre la démocratisation de l’économie et l’écologie ? Pourquoi le socialisme serait-il moins destructeur pour l’environnement que le capitalisme et l’étatisme ? Selon Wright, ces deux systèmes économiques sont incapables d’effectuer une délibération publique large sur les tensions entre le niveau de consommation actuel, la croissance économique et la protection de l’environnement, et ne possèdent pas de mécanismes démocratiques capables de traduire ces délibérations sous forme de politiques publiques effectives. Cette situation est particulièrement vraie dans le cas des régimes soviétiques et étatistes, où ni l’État ni l’économie n’étaient sous contrôle démocratique. Pour ce qui est des pays capitalistes dotés d’une démocratie libérale, la présence d’un espace public permet une délibération sur les enjeux environnementaux, et la mobilisation des mouvements sociaux peuvent contraindre, en partie, certaines pratiques destructrices du système économique.

Néanmoins, la régulation sociale et écologique des décisions économiques est extrêmement limitée dans une société capitaliste parce qu’elle est, par définition, contrôlée par ceux qui exercent le contrôle des ressources économiques. De plus, le capitalisme limite substantiellement la démocratie et érode la communauté, c’est-à-dire les liens de solidarité, de réciprocité et de coopération nécessaires à une société civile vivante. Autrement dit, cette structure économique ne fait pas qu’augmenter la souffrance, les inégalités sociales et la destruction de l’environnement ; elle neutralise les mécanismes par lesquels ces conséquences négatives pourraient être mitigées.

Cela implique que la rationalité écologique ne pourra devenir pleinement effective dans une société dominée par la logique marchande et l’impératif d’accumulation. Le développement durable est au mieux un vœu pieux, au pire un ersatz de changement qui servira à relancer l’économie capitaliste sur une base éco-efficiente, mais prisonnière des rênes du productivisme et du consumérisme. Une société réellement écologique suppose le contrôle démocratique de la production, la distribution et l’usage des ressources, soit une économie dirigée par le pouvoir social organisé. À quoi ressemblerait un tel type de société, et comment peut-on y parvenir ?

D’entrée de jeu, Wright souligne que le capitalisme, l’étatisme et le socialisme représentent des modèles qui ne peuvent être parfaitement actualisés dans la réalité. Des formes pures comme le totalitarisme (hyper-étatisme), le capitalisme libertarien et le communisme (une société sans État et dans laquelle l’économie est pleinement absorbée par l’activité coopérative d’individus librement associés) ne sont pas viables, car la société civile (réciprocité), l’État (redistribution) et le marché (échange) ne peuvent être complètement éliminés. Une économie concrète est toujours une structure hybride combinant différents types de pouvoir dans laquelle l’un des pôles demeure prédominant. La typologie de Wright présente ainsi des variables permettant de déterminer si une société est plus ou moins capitaliste, étatiste ou socialiste en fonction des relations dynamiques entre ces différentes sphères. Pour rendre intelligible la pluralité des configurations de pouvoir et les chemins de l’émancipation sociale, nous ferons appel à des schémas permettant de visualiser ces articulations.

Économie capitaliste :

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Dans la configuration capitaliste, les fonctionnaires du capital (A) et l’économie de marché (1) contrôle la majeure partie des investissements, la production et la distribution des biens et services. Une certaine place est réservée pour l’économie sociale (2), les entreprises publiques (3) et la démocratie (4), mais l’État (B) et la société civile (C) restent subordonnées au pouvoir du capital, que ce soit par les organisations patronales et le contrôle des médias de masse (5), ou l’influence des principaux partis politiques et les lobbies (6).

Pour renverser cette structure économique, le socialisme étatiste privilégia la prise du pouvoir d’État par un parti révolutionnaire représentant démocratiquement la classe ouvrière. Celui-ci devait nationaliser les moyens de production et organiser l’économie par une planification étatique, tout en laissant une large place au pouvoir des travailleurs associés sous forme de conseils (ou soviets). Malheureusement, l’expérience historique s’avéra contraire au modèle théorique ; que ce soit à cause de la concentration pouvoir au sein du parti ou des multiples contraintes historiques de la révolution, les partis communistes subordonnèrent le pouvoir de la société civile et aboutirent à une planification centralisée et bureaucratique de l’économie. La révolution déboucha ainsi sur un étatisme autoritaire sous la bannière idéologique du socialisme.

Socialisme étatiste :

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Étatisme autoritaire :

 

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La principale alternative historique au socialisme révolutionnaire est représentée par la social-démocratie. Celle-ci préconise la régulation étatique de l’économie, que ce soit par le contrôle environnemental, des normes de sécurité au travail, le salaire minimum, l’assurance-chômage, etc. La social-démocratie est généralement associée au néo-corporatisme, soit un arrangement tripartite entre les syndicats, les organisations patronales et l’État-providence qui négocient les relations de travail et gèrent ensemble l’économie nationale. Dans la mesure où ces associations sont démocratiques et représentatives des intérêts de la société civile, que les décisions procèdent d’une délibération ouverte et non d’une manipulation par les élites économiques et politiques, nous pouvons affirmer que la social-démocratie permet un réel renforcement du pouvoir social. Or, les limites de la démocratie représentative, la prédominance des intérêts économiques, la bureaucratisation des syndicats et l’impératif d’accumulation réduisent considérablement la portée des mouvements sociaux et instrumentalisent la régulation étatique de l’économie en faveur du capital. C’est pourquoi la social-démocratie s’est avérée un frein temporaire à l’exploitation capitaliste, mais a été incapable de renverser le pouvoir de classe et d’instaurer une véritable démocratie, notamment dans la sphère économique.

Social-démocratie :

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Régulation étatique capitaliste :

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Enfin, une troisième voie consiste à redonner les lettres de noblesse à la société civile en mettant l’accent sur l’économie sociale, la création de fonds de solidarité (FTQ), la représentation des travailleurs sur les conseils d’administration des entreprises, la promotion de coopératives, le commerce équitable, etc. Que nous appelons cette perspective « capitalisme social », « troisième voie » ou « social-libéralisme », celle-ci a pour principale caractéristique l’absence d’une implication directe de l’État (bien que celui-ci demeure en arrière-plan). C’est une raison pour laquelle les adeptes du conservatisme et du libre marché apprécient également la l’auto-régulation des entreprises et les initiatives de l’économie sociale qui ne menacent pas l’ordre établi. Comme ces activités occupent une place marginale dans l’économie qui reste en majeure partie contrôlée par des firmes capitalistes, leur pouvoir demeure relativement limité. Néanmoins, lorsque la société civile se mobilise en faveur d’une véritable démocratie économique qui vise à subordonner le pouvoir du capital aux mouvements sociaux, cette perspective pose un véritable défi à l’idéologie néolibérale.

Économie sociale et coopérative :

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Capitalisme social :

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Face aux impasses du marxisme révolutionnaire, la social-démocratie et la troisième voie, qui aboutirent toutes au renforcement du capitalisme et/ou de l’étatisme, le socialisme participatif représente probablement la meilleure perspective d’émancipation sociale. Dans ce modèle, l’État et la société civile organisent conjointement la production et la distribution des biens et services, le premier jouant un rôle actif dans la coordination des grands projets et infrastructures : secteurs stratégiques, finance, transports, etc. Cette approche diffère du socialisme étatiste parce que le pouvoir social ne se limite pas au contrôle démocratique des institutions étatiques, mais participe directement aux activités productives à travers l’extension de l’économie sociale et l’autogestion. Le budget participatif de Porto Alegre représente un exemple concret de socialisme participatif : les citoyens rassemblés dans les assemblées de quartier débattent des priorités budgétaires, proposent des projets et choisissent des délégués pour le conseil municipal du budget qui doit coordonner l’ensemble des propositions. Ce budget est adopté sous un mode de cogestion, donnant à la démocratie participative son sens authentique ; non pas une consultation, mais une combinaison de représentation et de démocratie directe.

Socialisme participatif :

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Dans ce schéma, nous supposons que la combinaison de l’économie sociale et l’État par le biais de la planification démocratique neutralise complètement le pouvoir économique, c’est-à-dire l’organisation des activités économiques par la logique marchande et les classes dominantes. Cela nécessite évidemment de remplacer la propriété privée des moyens de production par la propriété étatique et sociale, cette dernière devant jouer un rôle prédominant afin de ne pas sombrer dans une forme d’étatisme autoritaire. De plus, nous avons vu plus haut que la rationalité écologique dépend directement du degré de démocratisation de l’économie. C’est pourquoi l’écosocialisme ne peut être apparenté au socialisme étatiste issu de la tradition marxiste révolutionnaire, mais doit absolument prendre la forme d’un socialisme démocratique et participatif. Comme l’instauration d’une telle structure économique n’a jamais été expérimentée à grande échelle et qu’elle suppose de multiples changements, cela ne peut se faire sans une réflexion préalable sur les stratégies permettant de mettre en œuvre une véritable transformation sociale.

Trois formes de transformation

Wright envisage trois grandes logiques de transformation visant à lutter contre le pouvoir capitaliste et construire une alternative socioéconomique. La première stratégie consiste à créer une rupture avec les institutions et les structures sociales actuelles grâce à l’organisation politique des classes opprimées et la saisie du pouvoir d’État. Il s’agit en quelque sorte de confronter la bourgeoisie à travers la transformation rapide des institutions politiques et économiques afin de neutraliser l’adversaire et réorganiser la production sur de nouvelles bases. Ce scénario, associé à la tradition du marxisme révolutionnaire (léninisme, trotskysme, maoïsme, etc.), peut être contrasté avec celui de la perspective anarchiste qui privilégie la construction d’alternatives à l’extérieur de l’État. Cette stratégie préfère renforcer le pouvoir social à l’intérieur de la société actuelle à travers les expérimentations collectives de divers mouvements sociaux. Enfin, l’approche symbiotique consiste à utiliser les institutions étatiques afin d’améliorer les conditions matérielles des travailleurs et groupes sociaux, même si ces réformes nécessitent parfois un « compromis de classe ». Cette voie social-démocrate cherche à mieux distribuer la richesse et étendre le pouvoir de la société civile en résolvant des problèmes pratiques. 

Rupture

Interstices

Symbiose

Tradition politique Marxisme révolutionnaire Anarchisme Social-démocratie
Acteurs collectifs Classes organisées en partis politiques Mouvements sociaux Coalitions de forces sociales et ouvrières
Rapport à l’État Attaquer l’État Construire des alternatives à l’extérieur de l’État Utiliser l’État
Rapport à la classe capitaliste Confronter la bourgeoisie Ignorer la bourgeoisie Collaborer avec la bourgeoisie

Il faut souligner que ces trois perspectives de transformation sociale ne représentent pas des idéologies mutuellement exclusives, mais des stratégies pouvant être combinées selon les conjonctures. Une manière de rejeter une approche unidimensionnelle consiste à montrer les limites de chaque logique lorsqu’elles sont prises de manière isolée. Par exemple, la stratégie de rupture s’est avérée un échec historique quant à la réalisation d’une société socialiste, écologique et démocratique, aboutissant chaque fois à une forme d’étatisme autoritaire. La création d’interstices permet certes de créer des poches d’autonomie et des alternatives à petite échelle, mais elle est généralement incapable de détruire les relations de pouvoir capitalistes. Enfin, la social-démocratie a permis de réduire la pauvreté et les inégalités sociales, mais elle s’est butée à des limites structurelles lorsqu’elle a tenté de remettre en question le pouvoir du capital.

Devant ce constat, devons-nous conclure qu’il est impossible de dépasser le capitalisme et que nous devons nous résigner à rendre ce système « plus humain » ? Évidemment, il serait facile de simplement extrapoler les expériences passées dans le futur en écartant toute réflexion sur les stratégies nous permettant d’agir lorsque les circonstances historiques se présenteront. Les utopies concrètes, comme le soulignent l’écosocialiste Joel Kovel[7], préfigurent dès maintenant des alternatives qui pourront se disséminer dans le champ social et donner l’impulsion du changement. Que ce soit par des coopératives de solidarité, des monnaies locales, des fiducies foncières communautaires ou l’agriculture urbaine, la création d’interstices pourrait être combinée à des réformes radicales permettant d’élargir le domaine du pouvoir social.

Selon Wright, comme une révolution n’est pas à l’ordre du jour à court et moyen terme, la meilleure stratégie serait donc d’intégrer les stratégies interstitielles et symbiotiques afin d’approfondir les composantes socialistes à l’intérieur d’une structure capitaliste hybride. Bien que nous soyons d’accord avec l’idée d’articuler différentes stratégies afin de construire les bases d’une société postcapitaliste, nous croyons que l’abandon de l’idéal révolutionnaire par Wright ampute le projet socialiste d’une composante essentielle, à savoir le renversement du pouvoir de classe. Cela témoigne de sa perspective réformiste qui pourrait être qualifiée de « social-démocrate libertaire », parce qu’elle combine des éléments des deux perspectives tout en répudiant une rupture systémique sous prétexte qu’elle serait potentiellement anti-démocratique. Après avoir exposer les limites de l’approche réformiste à l’aide des arguments de Wright, nous essayerons de réfuter ses objections concernant la rupture à partir de la question écologique, en montrant que l’éco-socialisme permet de radicaliser le projet des utopies concrètes.

Tout d’abord, si nous regardons les relations entre les intérêts des capitalistes et le pouvoir des travailleurs, ceux-ci sont généralement opposés à la manière d’un jeu à somme nulle ; plus la classe bourgeoise est puissante, plus la classe ouvrière est dominée. Or, l’expérience de la social-démocratie montre qu’un compromis de classe positif est possible, c’est-à-dire qu’une collaboration entre le capital et le travail permet d’assurer leur bénéfice mutuel, un système social stable, une croissance économique soutenue et une certaine redistribution de la richesse. Cependant, cette situation gagnante/gagnante est bornée par une limite structurelle constituée par le système des droits de propriété capitalistes.

Par exemple, le plan Meidner visant à socialiser progressivement les profits des entreprises par des fonds salariaux gérés par les syndicats a provoqué une opposition farouche des organisations patronales vers la fin des années 1970 en Suède[8]. Ce projet manifeste sans doute le point ultime que pouvait atteindre la social-démocratie sans menacer directement les entreprises privées d’une socialisation de l’économie en catimini. La démocratie industrielle et le néo-corporatisme ne peuvent donc pas dépasser le seuil du socialisme démocratique, dans lequel les pratiques associatives des travailleurs et la société civile permettent de neutraliser complètement le pouvoir économique.

Par ailleurs, la social-démocratie ne peut pas constituer une alternative durable au capitalisme, pour la simple et bonne raison que ce modèle suppose une croissance économique soutenue. Son âge d’or correspond à la période des Trente Glorieuses, marquée par l’augmentation substantielle du niveau de vie, la société de consommation, le pétrole à bon marché, l’étalement urbain, etc. Si on accepte la thèse qu’il n’est pas possible d’opérer le découplage matériel de l’économie, c’est-à-dire la croissance et les conséquences environnementales du développement, et qu’il n’est pas possible de substituer le capital naturel par du capital artificiel (compensation des ressources non renouvelables par un fonds des générations ou des gains de productivité), alors il faut conclure que le développement économique (qu’il soit linéaire ou exponentiel) est à long terme fondamentalement incompatible avec la préservation des écosystèmes. Ce raisonnement implique le rejet de l’idée de la croissance matérielle infinie, qu’elle soit basée sur un modèle économique inégalitaire (capitalisme libéral) ou égalitaire (social-démocratie).

Il ne s’agit pas de rejeter toute approche symbiotique en bloc, car des réformes sont nécessaires pour renforcer le pouvoir social, créer des alternatives et préparer une éventuelle rupture avec le système capitaliste. Cependant, elle est insuffisante pour instaurer progressivement une société pleinement démocratique, égalitaire et écologique, l’impératif d’accumulation restant un réquisit de l’État social et du maintien de la collaboration entre capitalistes et travailleurs. Si nous prenons au sérieux les limites de la croissance marquées par les frontières planétaires (changements climatiques, acidification des océans, réduction de la couche d’ozone, cycles de nitrogène et de phosphore, eau potable, perte de biodiversité, usage des terres, pollution chimique)[9], alors nous devons inévitablement inclure le préfixe éco- au projet socialiste.

Une question de rupture

La principale raison pour laquelle Wright reste sceptique face à une éventuelle rupture avec le système capitaliste réside dans la manière d’effectuer celle-ci. Si nous devons conquérir le pouvoir d’État et instaurer la dictature du prolétariat afin de renverser le capitalisme, il y a bien des chances que cette stratégie aboutisse à un étatisme autoritaire qui risque de se prolonger indéfiniment. La dégénérescence autoritaire de la révolution russe ne vient donc pas d’une bureaucratisation ultérieure du régime soviétique et des dérives staliniennes, mais semble inscrite dès le début à l’intérieur de la perspective léniniste :

« L’État est l’organisation spéciale d’un pouvoir ; c’est l’organisation de la violence destinée à mater une certaine classe. Quelle est donc la classe que le prolétariat doit mater ? Evidemment la seule classe des exploiteurs, c’est-à-dire la bourgeoisie. Les travailleurs n’ont besoin de l’État que pour réprimer la résistance des exploiteurs : or, diriger cette répression, la réaliser pratiquement, il n’y a que le prolétariat qui puisse le faire, en tant que seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, seule classe capable d’unir tous les travailleurs et tous les exploités dans la lutte contre la bourgeoisie, en vue de la chasser totalement du pouvoir. »[10]

Si nous tirons la leçon historique du socialisme étatiste, c’est-à-dire que la forme classique d’une révolution sous la forme d’un assaut violent contre l’État ne permet pas de mettre en place un socialisme égalitaire et démocratique, alors la seule issue pour une rupture consiste à se placer sur le terrain institutionnel de la démocratie libérale. Cela ne veut pas dire qu’il faille sombrer dans le parlementarisme en pensant que tout se joue essentiellement sur la scène électorale, car l’investissement des institutions étatiques peut facilement être combinée à des actions extra-parlementaires au sein des sphères associatives et économiques : mobilisations de masse, grève générale, désobéissance civile, etc. Néanmoins, l’abandon de la stratégie de la lutte armée implique qu’une rupture démocratique nécessite une large adhésion populaire à un projet politique visant à transformer radicalement les institutions politiques et économiques pour implanter un régime écosocialiste.

Néanmoins, cette perspective se bute à un obstacle de taille, soit un « creux de transition » (transition trough) lié au bouleversement économique occasionné par une révolution. Wright reprend ici les travaux du marxiste polonais Adam Przeworski afin de représenter la trajectoire historique des intérêts matériels de la population dans le cadre d’une éventuelle transition socialiste. En prenant pour hypothèses que les conditions de vie demeurent relativement stables dans le cadre du capitalisme avancé, et qu’un parti de gauche radical prenne le pouvoir démocratiquement sans générer une opposition contre-révolutionnaire violente de la part de la bourgeoisie (à la manière du coup d’État au Chili en 1973), il s’agit d’envisager l’évolution dynamique des intérêts matériels d’une personne moyenne à travers le temps. Trois scénarios sont dès lors envisageables.

Trajectoires des intérêts matériels dans une rupture socialiste[11]

Trajectoire-socialisme

La vision fantaisiste prédit qu’une rupture avec le capitalisme améliorera immédiatement le bien-être de la majorité de la population sans provoquer de bouleversement majeur. La vision pessimiste généralement endossée par les anti-socialistes prévoit que le renversement du capitalisme mènera à un effondrement économique ou au mieux à un niveau de vie très inférieur à la situation actuelle. Enfin, la vision optimiste reconnaît qu’une rupture provoquerait  des perturbations économiques importantes au niveau des chaînes logistiques, systèmes de distribution, de prix et de crédit, fuite des capitaux, etc. Néanmoins, cette secousse momentanée du mode de production serait éventuellement surmontée par de nouveaux mécanismes de coordination, d’incitatifs, de normes et d’institutions capables de faire fonctionner une économie écosocialiste beaucoup plus performante que le capitalisme.

Le nerf de la guerre consiste à maintenir l’adhésion populaire durant le creux de transition afin d’éviter un éventuel retour au système capitaliste si cette période s’avère trop longue. Une rupture socialiste sous des conditions démocratiques est d’autant plus incertaine qu’elle nécessiterait une large coalition entre les classes défavorisées (groupes exclus, précaires, travailleurs) et les classes moyennes dont le niveau de vie est généralement plus élevé, ces dernières risquant de retirer leur appui dans le cas d’un bouleversement trop sévère et prolongé. Wright conclut donc qu’un gouvernement socialiste démocratiquement élu sera automatiquement défait lors des prochaines élections, ou devra recourir à des moyens non démocratiques pour poursuivre la révolution. En d’autres termes, nous avons le choix entre une rupture démocratique mais insuffisante, ou une rupture décisive mais potentiellement autoritaire ; une démocratie sans socialisme nous gardant prisonnier du capitalisme, ou un socialisme sans démocratie nous menant à l’étatisme.

Cet argument présume que les conditions matérielles des classes non dominantes sous le capitalisme resteront relativement stables à travers le temps. Or, une intensification de la crise du capitalisme pourrait dégrader la qualité de vie de la population et ainsi réduire considérablement le creux de transition, rendant ainsi une rupture socialiste beaucoup plus souhaitable et bénéfique du strict point de vue des intérêts matériels. Cette idée renvoie évidemment au diagnostic marxiste de la non-soutenabilité à long terme du système capitaliste qui, en vertu de ses contradictions internes, est voué à détruire ses propres conditions de possibilité. Wright rejette cette hypothèse sous prétexte qu’elle repose sur l’idée (largement critiquée) de la baisse tendancielle du taux de profit et que la prédiction de l’effondrement du capitalisme s’est avérée fausse sur le plan historique.

Il est possible de contourner cet argument en montrant que le point d’achoppement du système capitaliste ne sera pas la contradiction entre les relations de production et les forces productives (capital/travail), mais celle entre le système de production et les conditions de production (capital/nature). Cette seconde contradiction du capitalisme, théorisée par James O’ Connor[12], montre que les conditions de production (terre, eau, énergie, système d’éducation, infrastructures de transport, etc.) tendent à se dégrader ou à être surexploitées par le système économique, faisant ainsi augmenter les coûts de production et menaçant même les conditions d’existence de la vie sur Terre. Le mur écologique, situé autour de 2025-2030 selon les prédictions du Club de Rome (dont les données ont été corroborées depuis les trente dernières années)[13], représente l’horizon temporel dont l’humanité doit faire face pour modifier radicalement son modèle de développement.

Il ne s’agit pas ici de prédire précisément le moment de l’effondrement du système économique, ni même d’affirmer que le capitalisme s’écroulera spontanément par lui-même du fait des limites naturelles de la croissance. Ce déterminisme historique fort, visant à définir la trajectoire temporelle du système économique mondial, peut tout de même laisser place à un « matérialisme écologique » prenant au sérieux la « rupture métabolique » (metabolic rift) entre l’humain et la nature initiée par l’émergence du capitalisme industriel[14]. Cette perspective permet d’anticiper l’intensification systémique de nombreuses crises (alimentaires, énergétiques, sociales, politiques, climatiques, militaires, financières, etc.) rendant le système économique de plus en plus vulnérable. La thèse écosocialiste affirme que le capitalisme est non seulement indésirable du point de vue de la justice sociale, politique et environnementale, mais qu’il détruit ses conditions matérielles de reproduction à moyen et long terme.

Évidemment, la non-soutenabilité écologique et sociale du capitalisme n’implique pas ipso facto l’émergence d’une classe consciente capable de renverser le système par une transformation révolutionnaire, et ne prédit que cette rupture mènera nécessairement au socialisme puis à une société sans classes et sans État (communisme). Si ces différentes composantes constituaient la prédiction historique du marxisme classique[15], les questions relatives au sujet révolutionnaire, à la prise du pouvoir ou à la forme générale d’une société postcapitaliste restent encore ouvertes. L’écosocialisme doit se départir de la conception téléologique de l’histoire du marxisme traditionnel, sans pour autant abandonner la nécessité d’une rupture compte tenu des contraintes écologiques et de la trajectoire générale du système économique mondial à l’aube du XXIe siècle. La nécessité n’est pas d’ordre descriptif mais prescriptif ; la rupture ne va peut-être pas de produire, mais elle doit survenir pour assurer les conditions de reproduction de la vie humaine et de l’environnement.

Conclusion

Enfin, la tâche éminente d’une stratégie écosocialiste consiste à examiner de plus près les institutions permettant de démocratiser l’économie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la société actuelle. Ces interstices doivent ensuite être liés à réformes radicales, tels le revenu de base inconditionnel, la gratuité des transports collectifs et d’autres mesures symbiotiques capables de modifier les rapports de forces et la dynamique de classes à l’intérieur du système capitaliste. Si Wright considère que les utopies concrètes et le renforcement de la social-démocratie constituent l’horizon des luttes anticapitalistes à court et moyen terme, il faut néanmoins articuler ces stratégies partielles à l’objectif d’une rupture systémique, et donc d’une révolution. Celle-ci est rendue nécessaire non à cause d’une prédiction de l’effondrement imminent de ce système par le jeu de ses contradictions internes, mais à cause de l’ultime contradiction externe représentée par les limites écologiques de la croissance.

Or, la question est de savoir comment nous pouvons opérer une rupture démocratique, c’est-à-dire une transformation globale des institutions étatiques et économiques qui ne tomberait pas dans les dérives autoritaires du socialisme du XXe siècle. L’écosocialisme ne peut être dissocié d’une perspective de démocratie radicale, et il ne pourra sans doute naître qu’en consolidant le pouvoir social par une sorte de « socialisme par en bas »[16]. Cette perspective ne doit pas pour autant se contenter d’expériences locales autogérées, mais poser sérieusement le problème du pouvoir, et donc du rapport à l’État.

Une stratégie écosocialiste suppose que l’intensification de la crise du capitalisme dégradera progressivement les conditions matérielles de la majorité de la population, et réduira donc le « creux de transition » d’une éventuelle rupture socioéconomique. Évidemment, la dégradation des conditions de vie n’est pas suffisante pour postuler l’adhésion automatique d’une majorité populaire à un projet de transformation radicale des rapports sociaux. Pour cela, il faut qu’un ensemble de conditions soient réunies, dont l’existence d’un projet politique cohérent, c’est-à-dire une alternative désirable, viable et atteignable, capable de saisir la balle de la transition écologique au bond de l’histoire afin de réaliser une véritable émancipation sociale.


[1] Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias, Verso, London, 2010

[2] En guise d’introduction, nous suggérons l’ouvrage pédagogique, incisif et concis de Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Mille et une nuits, Paris, 2011.

[3] Envisioning Real Utopias, pp.34-85

[4] Ibid., p.69

[5] André Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », Écologica, Galilée, Paris, 2008

[6] Erik Olin Wright, En quête d’une boussole de l’émancipation. Vers une alternative socialiste, Contretemps, http://www.contretemps.eu/interventions/en-quête-dune-boussole-émancipation-vers-alternative-socialiste-0

[7] Joel Kovel, The Enemy of Nature : The End of Capitalism or the End of the World?, Zed Books, London, 2002

[8] Rudolf Meidner, Why did the Swedish Model Fail ?, Socialist Register, 1993

http://socialistregister.com/index.php/srv/article/view/5630/2528#.Ukwuoha3KXo

[9] Johan Rockström, Will Steffen et al., « Planetary Boundaries : Exploring the Safe Operating Space for Humanity », Ecology and Society, vol. 14, no.2, 2009

[10] Vladimir Ilitch Lénine, L’État et la révolution, Les classiques des sciences sociales, UQAC, 1917, p.33

http://classiques.uqac.ca/classiques/lenine/Etat_et_revolution/lenine_Etat_et_revolution.pdf

[11] Envisioning real utopias, p.314

[12] James O’ Connor, Natural Causes : Essays in Ecological Marxism, The Guilford Press, New York, 1998

[13] Dennis Meadows et al., Les limites à la croissance, Écosociété, Montréal, 2013

[14] John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011

[15] Pour voir une reconstruction complète et élégante de cette théorie, voir Envisioning Real Utopias, pp.89-109

[16] Cette expression a été formulée pour la première fois par Hal Draper dans The Two Souls of Socialism, New Politics, vol. 5, no. 1, 1966, pp.57-84. http://www.anu.edu.au/polsci/marx/contemp/pamsetc/twosouls/twosouls.htm

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Raphaël Zummo

Cher Jonathan,

Je suis largement en accord avec les perspectives de ton article. Ma seule déception tient à ce que, si tu nous convaincs de ce que le capitalisme est par essence anti-écologique, on ne voit pas aussi bien comment, positivement, la démocratisation de l’économie dans le cadre d’un socialisme participatif assurera l’instauration d’une société écologique. Tu me sembles un peu trop sous-entendre que la transformation structurelle, systémique de la société en socialisme participatif entraînera de facto une inscription écologiquement optimale de la société dans le territoire. Que cette inscription soit comparativement meilleure que celle résultant des autres modèles d’articulation entre les pouvoirs économique, étatique et social, cela semble assez évident (quoique cela mériterait plus ample démonstration que dans l’espace restreint de ton article, ce que tu as probablement fait ailleurs déjà). Mais que cette inscription soit, prise en elle-même, écologiquement optimale, cela appelle à mon avis une démonstration qui tienne en compte la sphère culturelle au sens très large.

Comment peut-on s’attendre à ce que la réorganisation procédurale de la démocratie autour du socialisme participatif donnera lieu à des décisions écologiquement optimales de la part des acteurs sociaux investis de pouvoirs nouveaux ? À cet effet, une transformation structurelle radicale n’entraîne pas ipso facto une transformation substantielle radicale (malheureusement… et heureusement à la fois – sinon nous serions peu individualisés et facilement formatables…). La transformation des habitus et mœurs relatifs à l’écologie ne dépend pas strictement de la transformation structurelle de la société. Par exemple, l’attitude « prédatrice », par opposition à l’attitude « jardinière » devant la nature, a existé avant l’avènement du capitalisme. Aussi, l’inertie consumériste du capitalisme risque de maintenir longtemps ses traces chez les acteurs sociaux arrachés à la social-démocratie néolibérale et investis de pouvoirs nouveaux. Ceci vaut dans l’autre sens également : comment les habitus – aussi bien ceux relatifs à la citoyenneté qu’à l’écologie – peuvent-ils être transformés de telle sorte qu’un projet écosocialiste participatif soit éprouvé comme désirable ? À cet effet, l’existence d’un projet politique alternatif cohérent que tu avances au dernier paragraphe m’apparaît nécessaire mais non suffisant.

À ce niveau, il me semble qu’une philosophie de la culture écologique soit un complément nécessaire (mais peut-être toujours pas suffisant !) à la philosophie écopolitique sur laquelle tu insistes davantage pour ta part. Ultimement, ce complément nous aiderait à démontrer en quoi le socialisme participatif tend à générer une sensibilité écologique et des politiques consécutives, par exemple en attirant l’attention sur l’attachement au territoire qui caractérise l’habitant par opposition à l’investisseur déterritorialisé, etc. (revue Milieu(x)). Symétriquement, ce complément pourrait également contribuer à penser des vecteurs culturels interstitiels qui nourriraient, à partir de la sensibilité écologique, une disposition favorable envers le socialisme participatif.

En tout cas, merci pour ton texte qui est comme toujours très stimulant et qui donne du cœur à l’ouvrage !