26 novembre 2015 | Revue > >

Images de la Grèce post-référendum

Dimitris Christopoulos : « Dans le meilleur des cas, nous deviendrons un bon petit pays discipliné semblable aux pays baltes. »

Julie Chateauvert et Simon Tremblay-Pepin

Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Dimitris Christopoulos nous donne rendez-vous aux bureaux de la Ligue Hellenique des droits de l’Homme dont il est le vice-président, en plus d’être professeur en science politique. Nous sommes tout près du quartier où nous avons rencontré Antonis Broumas quelques jours auparavant, mais l’atmosphère est bien différente. L’université d’Athènes et la bibliothèque nationale ne sont pas loin. Chemin faisant, nous croisons plusieurs librairies, de nombreux cafés et quelques théâtres. Des gens en costumes cravates sont attablés au restaurant situé au coin de la rue où se trouvent les locaux de la Ligue. Le lieu n’a pas l’aspect du riche quartier d’affaires, mais de toute évidence, on se trouve dans un quartier central et animé.

Les locaux de la Ligue sont situés dans une rue surtout résidentielle au premier étage d’un édifice sans distinction particulière. Une discrète plaque de cuivre en haut de l’interphone annonce la présence de la Ligue. Une fois passé le hall, soigné, mais défraichi, et gravi l’escalier en colimaçon, on entre dans de modestes locaux. Une petite antichambre proprette traversée, nous entrons dans une vaste salle de réunion et nous nous installons à une large table entourée de bibliothèques où sont déposés bien en vue les différents rapports et dépliants produits par l’équipe. Dimitris Christopoulos, qui semble seul dans les locaux ce jour-là, nous sert le café en nous parlant des travaux récents de la Ligue.

Il nous présente rapidement le rapport du Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme consacré aux effets des politiques d’austérité qu’il a participé à coordonner. Il fait aussi état du travail important réalisé par la ligue pour maintenir active une loi qui octroie la citoyenneté aux enfants d’immigrants alors que la cour intime le gouvernement de l’abroger. Dimitris Christopoulos est membre de la Ligue depuis 1990, il y participé à ses activités plusieurs années avant de joindre son conseil d’administration. Il y a siégé comme président pendant une dizaine d’années et en assure désormais la vice-présidence. Se déclarant sans ambages fatigué, il espère, après plus de vingt ans d’implication, un renouvellement des forces vives militantes qui lui permettrait de passer le flambeau. De son point de vue, la situation de la Grèce, n’autorise aucun optimisme.

 

Le référendum du désespoir

« Le référendum de juin dernier était un geste de désespoir d’un gouvernement pris au piège par sa propre stratégie. Cette stratégie de départ mise de l’avant par le gouvernement grec et, plus spécifiquement, par le précédent ministre des Finances, Yanis Varoufakis, était fondée sur une idée erronée. Elle se formulait comme suit : nous irons le plus loin possible. Alors, la Troïka et l’Union européenne, pour éviter le désastre, ne permettront pas que nous quittions la zone euro. Ainsi, nous pourrons faire chanter l’Union européenne en disant : “voici une grenade, je l’avale et vous devez me donner ce que je veux, car vous ne souhaitez pas que je meure”. En gros, c’était là la stratégie de Varoufakis. Bien sûr, certains membres de l’Union européenne pouvaient être sensibles à cette stratégie, notamment l’élite sociale-démocrate française, quelques pays d’Europe du Nord et le sud de l’Europe. La majorité des autres pays membres de l’Europe, par contre, ne voulait rien entendre de cette stratégie. Ils répondaient plutôt à la personne qui menace d’avaler une grenade : “Do it. Too bad for you. Bye Bye!” Et c’est bien ce qui est arrivé.

Dès l’annonce du référendum, le gouvernement masquait mal la faillite de sa stratégie. Le référendum était même l’aveu de son échec. Il n’avait plus d’argent, bientôt il faudrait couper dans les salaires et les retraites et il n’avait rien obtenu à la table des négociations. Pourtant, tout le monde était rassuré car, la semaine précédente, la Grèce avait fait défaut de paiements sans que le cataclysme annoncé du système économique et financier survienne. Bref, la stratégie gouvernementale était une mauvaise stratégie et elle n’a pas fonctionné. Cette stratégie était doublée d’un discours de légitimation, qui disait en gros : notre cause est juste et donc, nous allons vaincre l’Europe néolibérale. C’est une approche néo-kantienne messianique très loin de la façon dont fonctionne le système!

D’ailleurs, le résultat de ce référendum a été simplement ingérable pour le gouvernement. Le référendum aurait eu sens, si le gouvernement avait vraiment voulu quitter la zone euro. Or, il ne voulait pas du tout de cette rupture. Pendant toute la semaine précédant le vote, le premier ministre a tenu des discours condamnant la Troïka et la société grecque s’est trouvée divisée, polarisée par les deux options possibles. Le soir du référendum, 62% ont voté pour le NON. Tsipras était désespéré. Le soir du référendum, il pleurait sans savoir quoi en faire. Il avait nourri ce NON, juste, bien mérité, droit, mais il ne voulait pas assumer sa conséquence logique soit, le retrait de la zone euro. Tsipras était persuadé qu’une telle décision aurait causé une catastrophe humanitaire dans le pays : ce qui est tout à fait exact. Alors, en trois jours de négociation ce NON est devenu un OUI solennel à la Troïka. Je ne parle pas à travers mon chapeau, j’ai été membre de ce gouvernement. J’ai été l’un des conseillers principaux pour l’immigration au ministère de l’Intérieur, j’ai quitté mes fonctions à cause du référendum.

En ce moment, nous vivons cette période post-référendaire où 85% de la population comprend qu’une sortie de l’Europe serait un désastre. Nous devons gérer ce troisième mémorandum signé avec la Troïka. Au gouvernement, on essaie de faire du mieux qu’on peut pour atteindre les objectifs, on sait que ça échouera, on sait que la Troïka va nous flouer et on sait que la population va descendre dans la rue et que nous serons tenus responsables de leur misère. Mais en même temps, on ne veut pas être tenu responsable du désastre que causerait la sortie de l’Euro. »

 

Sortir de la zone euro?

« Je ne suis pas en faveur de l’Euro de façon abstraite. Aucune monnaie n’est bonne en soi et l’Euro n’est pas un tabou. Je ne dis pas non plus que dans toute situation, il faut rester dans l’Euro. Je dis cependant que, dans les circonstances actuelles, pour un État qui n’a pas d’argent, qui dépend d’une économie reposant entièrement sur les importations et qui sort de six ans de récession, quitter la zone euro serait un désastre. Il faut se rappeler que quitter l’Europe, c’est partir avec 40 G$ de dette dans sa valise. Quitter l’Euro zone, ce n’est pas être soudain seul et repartir à zéro, non. Vous sortez de la zone euro, votre nouvelle monnaie est automatiquement dévaluée vous avez une dette très lourde à rembourser, vous signez une nouvelle entente avec vos créanciers et vous devez appliquer les mêmes politiques : alors qu’est-ce qui a changé? Je ne comprends pas comment des gens sérieux peuvent affirmer qu’une telle stratégie puisse fonctionner aujourd’hui, en octobre 2015. Ça pourrait marcher si nous étions dans un pays qui bénéficie d’une base productive solide et où les gens ont encore de l’énergie, pas au terme de six ans de crise comme dans le cas de la Grèce. »

 

Mouvements sociaux

« Les gens pensent, les gens discutent, il y a beaucoup d’échanges et une myriade d’événements – et j’ai dû participer à la moitié d’entre eux! – les gens essaient de voir où nous en sommes et où nous pouvons aller, mais je ne distingue rien de bien structuré, rien d’organisé dans toute cette activité.

Depuis 2012, les mouvements sociaux ont perdu leur force politique. Il est évident que le grand capital politique accumulé par les mouvements sociaux a été transféré directement au gouvernement de Syriza. Dès que Syriza est devenu une option viable, tout le monde a concentré le regard sur les actions du parti en attendant de voir ce qu’il ferait de toute cette énergie accumulée. Des acteurs des mouvements sociaux sont effectivement entrés au gouvernement. Le résultat nous l’avons maintenant devant les yeux. Les mouvements ont perdu leur pouvoir. Plus rien ne se passe. En novembre 2011, il y avait 1,5 million de personnes sur la place Syntagma, le tiers de la population de cette ville, c’est incroyable! Aujourd’hui, on ne voit plus rien de cela. »

 

Futur proche

 « Le meilleur scénario qu’on peut pour l’instant envisager, serait que Tsipras convainque l’Union européenne de sa volonté sincère de mettre en place les mesures contenues dans l’entente signée cet été et obtienne, en échange, une proposition viable de la part de l’Europe concernant la dette. Ce ne sera pas une restructuration, mais, le cas échéant, un étalement sur plusieurs décennies. Tsipras sera alors capable de faire accepter cette entente au peuple grec en disant : ‘Je l’ai eu! Nous n’avons pas à rembourser en 2050, mais en 2150’ et, s’ils acceptent, nous retournerons à une situation qu’on dira ‘normale’. Celle-ci n’aura rien à voir avec la normalité d’avant 2009, ce sera une crise devenue routinière. Nous vivrons avec beaucoup moins et nous consommerons beaucoup, beaucoup moins. Le chômage sera à 23%, et non à 11% comme avant, mais pas non plus à 28% comme maintenant. De même, il y aura 40% de jeunes au chômage, mais ce sera mieux que le 55% actuel. L’exode des cerveaux, lui, continuera. Cependant, certains investisseurs viendront parce que nous disposerons désormais de main-d’œuvre à bas prix : pas d’état social, pas de loi du travail, pas de protection des droits. Nous deviendrons un bon petit pays discipliné comme les pays baltes. Ça, c’est la meilleure option. Je la déteste, mais je vous dis : il y a deux ans, je vous aurais affirmé avec conviction que je ferais tout pour que ça n’arrive pas, que ce ne soit pas le futur qui est réservé à mes enfants. Aujourd’hui, je pense que c’est ce qui risque de nous arriver, pour le meilleur ou pour le pire.

Le pire scénario, c’est que ce qui n’est pas arrivé cet été se produise l’été prochain. Imaginons le scénario : Tsipras échoue. Il n’atteint pas les résultats attendus par l’Union européenne, tout simplement parce que c’est trop, pour n’importe qui. Alors la droite allemande, appuyée par les pays du centre de l’Europe, la Hollande et la Finlande disent : s’en est fini, on vous expulse de l’Europe. On statue sur une dette de 40 G$ dont on exige le remboursement et Bye bye!

Pour comprendre les incidences concrètes d’une telle configuration, prenons un exemple simple : une loi, ici, empêche que les gens perdent la maison dans laquelle ils habitent. La Troïka met la pression pour que le gouvernement abroge cette loi. Tsipras résiste, mais ça ne pourra pas durer. Si, suite à une reddition de sa part, 85% des propriétaires de maisons se trouvent menacés d’éviction, c’est la révolution ici !

Le scénario optimal pour le gouvernement grec aurait été qu’un ensemble de changements de gouvernements survienne dans toute l’Europe : au Portugal, en Espagne, en Irlande, etc. Alors, il y aurait eu de nouveaux alliés et conséquemment, un nouveau cadre de négociation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Europe a réagi de la façon dont elle l’a fait avec le Portugal par le biais de ce geste antidémocratique et autoritaire du président. Les dirigeants européens sont la définition même du cynisme politique. Ils savent que s’ils ouvrent la porte au Portugal, même une minime brèche, une lueur d’espoir, alors il y a un risque d’une grande pression sur ces dirigeants. Or, ils veulent à tout prix éviter cela.  Les pays baltes, c’est ça, le modèle qui nous attend. »

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