17 janvier 2017 | Revue > >

Dossier

Blanc.he.s comme neige?

Delphine Abadie et Marie Meudec

Dans les conversations sur le racisme avec des personnes qui, comme nous, n’en sont pas victimes, les études en éducation critique à la justice raciale et sociale ont montré que s’observe, de manière remarquablement constante, une même réaction de fermeture, d’exténuation voire d’obstruction, et ce, quel que soit le contexte de la discussion. Cet inconfort des Blanc.he.s apparemment insurmontable devant la question du racisme fait avorter toute introspection sérieuse sur la part de notre propre responsabilité dans le maintien du statu quo racial. À une époque où le racisme est universellement admis comme un mal moral, émettre un doute sur les comportements des un.e.s ou sur notre participation même involontaire à la perpétuation du racisme, se ressent comme un affront. Or, c’est mal comprendre la nature systémique du racisme que de se dédouaner aussi rapidement. C’est à cette idée d’une innocence présumée pourtant illusoire dans un monde raciste que renvoie le titre de ce dossier : être blanc.he.s comme neige…

Nous sommes deux chercheuses non-racisées dont les intérêts touchent néanmoins aux problématiques de la race, du racisme et de l’hégémonie des épistémologies blanches et occidentales dans nos disciplines respectives. Delphine Abadie est doctorante en philosophie africaine à l’Université de Montréal. Depuis 2013, elle collabore avec l’Institut de Recherche et de Formation sur la Paix Thinking Africa. Elle est actuellement membre du Comité Équité de l’Association Canadienne de Philosophie.  Marie Meudec est anthropologue et elle a obtenu son Ph.D en 2013 à l’Université Laval (Québec). Entre 2014 et 2016, elle a réalisé une recherche postdoctorale (CRSH) sur la question de l’altérisation en / à propos d’Haïti au Centre d’Ethnographie de l’Université de Toronto Scarborough.

Nous nous sommes connues il y a près d’une décennie, alors que nous étions toutes les deux membres du Collectif Ressources d’Afrique, un groupe collégial de travail s’intéressant aux pratiques coloniales du Canada en Afrique – ayant accouché notamment de l’ouvrage Noir Canada.  Nos idées ayant mûri chacune à leur manière et dans leur propre direction, nous nous sommes retrouvées quelques années plus tard avec l’envie partagée d’entreprendre une réflexion critique sur notre position épistémique, notre responsabilité, les limites de ce que notre expérience pouvait nous permettre de connaître, etc. Ce partage s’est réalisé sur un mode non-contraignant, entremêlant l’argumentation et la narration de soi.

Il y a presque un an est née l’idée de ce projet, d’abord envisagé comme celui d’une conversation que nous pensions unifier en une seule contribution à format académique. Au fil des échanges et des esquisses, nous avons délimité quatre thèmes que nous souhaitions aborder : 1) un effort de réflexivité qui exigeait de clarifier notre positionnalité ; 2) un regard critique sur notre discipline et son historicité, particulièrement, sur sa colonialité ; 3) la question de l’intersection des oppressions et du privilège blanc ; 4) des pistes pratiques susceptibles d’aider à déconstruire le problème.

L’ampleur de la tâche, quelques difficultés à concilier nos horizons disciplinaires et notre volonté de démocratiser notre réflexion nous ont fait renoncer à notre format initial. Sans sacrifier aux longues, nombreuses fructueuses conversations, aux réguliers échanges commentés de nos textes, au partage de sources et de réactions, nous sommes arrivées à donner forme à nos textes respectifs : « Anthropologie et blanchité, une histoire cousue de fil blanc » (M.M.) « Être ou passer pour blanche et philosopher avec l’Afrique » (D.A).  En ce sens, ces textes sont le résultat d’un travail collectif et d’une production de connaissances partagées. Nous les avons présentés en dossier en espérant qu’ils provoqueront des vocations à entreprendre, à votre manière, depuis votre location sociale, un effort similaire de décolonisation de soi… Nous vous invitons donc à communiquer avec nous[i] et la revue Raisons Sociales si vous êtes intéressé.e.s à participer à cette démarche.

La décolonisation dont il est question dans ce texte est attentive aux propos de Eve Tuck et K. Wayne Yang[ii] selon lesquels « la décolonisation n’est pas une métaphore » : « The easy adoption of decolonizing discourse by educational advocacy and scholarship, evidenced by the increasing number of calls to “decolonize our schools,” or use “decolonizing methods,” or, “decolonize student thinking”, turns decolonization into a metaphor » (p.1). Dans leur article, les auteur.e.s précisent que la décolonisation s’est constituée contre le colonialisme d’installation (settler colonialism) et que la question décoloniale est d’abord territoriale. Dans les travaux menés sur la décolonisation des sciences humaines desquels nos textes emboîtent le pas, le terme fera davantage référence à une critique de la mentalité coloniale de nos disciplines, de l’impérialisme épistémique occidental et des formes de colonisation des savoirs exercées par la domination blanche.

—————————–

[i] Delphine Abadie M. (d.abadie.mugombozi@gmail.com) et, spécialement, Marie Meudec (marie.meudec@utoronto.ca).

[ii] Eve Tuck and K. Wayne Yang, 2012, Decolonization is not a metaphor. Decolonization: Indigeneity, Education & Society 1(1): 1-40.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot