21 octobre 2014 | Revue > >

D’une impasse à une autre

La transition énergétique (Energiewende) allemande à l'aune de la critique de la croissance (Wachstumskritik)

Arnaud Theurillat-Cloutier

Le monde fait face à une crise écologique sans précédent : pollution des cours d’eau et des océans, réduction drastique des surfaces arables, destruction des forêts, épuisement des ressources minières, chute de la biodiversité, extinction majeure des espèces, explosion des cancers et des maladies de causes industrielles, pollution de l’air et, bien sûr, réchauffement climatique aux conséquences dramatiques annoncées. Seuls quelques obscurantistes osent aujourd’hui encore nier les publications scientifiques récurrentes qui prédisent un horizon des plus noirs pour les prochaines décennies. Cette somme ahurissante de connaissances ne semblent pourtant pas avoir réussi à nous aider à tirer le fameux « frein d’urgence[1] » du train de l’enfer dont parlait Walter Benjamin, aperçu au Québec le temps d’une explosion à Lac-Mégantic. L’Allemagne paraît être un des rares grands États industriels à accorder une importance relative à la question écologique. À plusieurs égards, elle fait figure de pionnière, en particulier en raison de son projet de transition énergétique (Energiewende). Entamée depuis déjà plusieurs années, cette transition frappe aujourd’hui une série de problèmes qui font dire à plusieurs, même au sein du gouvernement de Merkel, que le pays n’arrivera pas à atteindre les propres objectifs qu’il s’est fixés[2]. Mais au-delà de la question technique de l’inadéquation entre les moyens et les fins, il reste tout à fait légitime de se demander si ce virage énergétique vise juste, relativement à l’ampleur de la crise écologique qu’affronte l’humanité.

Depuis les années 70, une fraction du courant écologiste a développé une critique du productivisme (tant capitaliste que “socialiste”), faisant de la croissance économique la principale source des dangers pesant sur l’écologie et les sociétés humaines. Connue sous le nom du “mouvement de la décroissance” en France, cette perspective a aussi trouvé ses défenseurs de l’autre côté du Rhin dans diverses organisations qui, sans former un mouvement unique et centralisé, se reconnaissent souvent comme participant à la tendance de la Wachstumskritik (Critique de la croissance). En tant que perspective écologiste intégrant tant les questions sociales, économiques, technologiques et écologiques, la Wachstumskritik nous paraît être la ressource théorique la plus prometteuse pour saisir l’indéniable interdépendance dialectique des êtres humains et de leurs milieux. Nous porterons ici un regard critique sur la transition énergétique menée par l’État allemand faisant un libre usage[3] des principes et perspectives développés par la décroissance. Mais avant d’évaluer les finalités et les résultats de ce processus, nous proposerons une brève description de l’historique et des objectifs de l’Energiewende, de même qu’un rapide tour d’horizon des principales thèses générales de la Wachstumskritik.

Energiewende : historique et objectifs

La première politique nationale de transition énergétique remonte à l’an 2000, avec l’adoption de la Erneuebare Energie Gesetz (EEG) et la réforme de la loi portant sur les installations nucléaires, établie par un gouvernement de coalition alliant le SPD et les Verts. Après l’accident nucléaire de Tchernobyl de 1986, le projet de sortie du nucléaire (Atomausstieg), déjà porté par les Verts depuis les années 70, rallie progressivement les autres partis politiques[4]. La réforme de l’an 2000 prévoit l’abandon du nucléaire pour 2022. En 2002, le gouvernement CDU-FDP repousse la sortie du nucléaire à l’année 2036. En revanche, l’accident de la centrale de Fukushima en mars 2011 opère comme une réelle « pédagogie des catastrophes » : quelques semaines plus tard, Angela Merkel annonce le retour au calendrier de sortie initialement prévu (2022) et un arrêt immédiat des huit réacteurs les plus anciens[5].

La sortie du nucléaire et son remplacement par des énergies renouvelables constituent ainsi le pilier central de la transition énergétique du Bundesregierung[6]. La portion d’énergie produite à partir du Soleil, du vent, de la biomasse et de la géothermie devrait représenter en 2025 40 à 45 % de toute l’énergie produite, et atteindre même 55 à 60 % en 2035. L’énergie solaire et éolienne, sources les plus productrices des énergies renouvelables, ont toutefois le défaut d’être difficilement conservable. C’est pourquoi l’accélération de leur développement s’accompagne d’un programme de recherche financé par l’État fédéral visant à augmenter les capacités de conservation de l’énergie électrique. Toutefois, le plan prévoit aussi la construction de centrales électrique conventionnelles (au gaz et au charbon) pour contrer les pénuries hivernales possibles, mais surtout pour assurer la stabilité du réseau et contrer les trop grandes fluctuations, deux problèmes engendrés par la nature intermittente des énergies renouvelables[7] (le Soleil ne brille pas toujours, le vent ne souffle également pas sans interruption). L’État fédéral insiste surtout sur son engagement à améliorer l’efficience énergétique dans ces centrales grâce au principe de la cogénération (Kraft-Wärme-Kopplung), qui permet de récupérer une partie de la perte en chaleur engendrée par la production d’électricité[8] afin de chauffer des usines ou des habitations urbaines.

L’objectif général du plan vise, d’ici 2050, à réduire de 80 % les émissions de gaz à effet de serre[9] et de 50 % les besoins en énergie primaire (par rapport à 2008), c’est-à-dire en énergie provenant directement de sources naturelles (contrairement à l’électricité qui, en tant qu’énergie secondaire, exige de l’énergie primaire pour être produite). Étant donné que 40 % de l’énergie actuellement consommée en Allemagne est dévolue aux habitations, le plan prévoit un large programme d’isolation thermique et de rénovation des systèmes de chauffage. D’ici 2020, on prévoit que le besoin en chauffage des bâtiments devrait chuter de près de 20 %. Ultimement, on espère pouvoir faire en sorte que les maisons soient “klimaneutral”(neutre pour le climat) d’ici 2050, ce qui signifie qu’elles couvriraient leurs besoins seulement à partir d’énergies renouvelables.

Enfin, ce grand projet prévoit également la stimulation du marché de l’automobile électrique. D’ici 2020, au moins un million de voitures électriques devraient circuler dans les rues de l’Allemagne. Ce chiffre devrait atteindre 6 millions en 2030. Ce programme de mobilité électrique (Elektromobilität) comprend des incitatifs fiscaux et des subventions à la recherche et au développement (qui atteignaient près de 2 milliards d’euros en 2013)[10].

Pour financer le tout, la loi sur les énergies renouvelables impose une contribution pour chaque consommateur (EEG-Umlage) qui s’élève en 2014 à 6,34 centimes d’euros le kilowatt/heure.

Décroissance (Wachstumskritik)

Le terme “décroissance” est apparu pour la première fois en 1972 dans un rapport intitulé Halte à la croissance produit par le Club de Rome, un groupe de réflexion rassemblant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires et des industriels. En France, il est devenu un slogan politique – un « mot-obus » pour reprendre l’expression de Paul Ariès – à partir du tournant des années 2000 dans le but de critiquer l’obsession de la croissance pour la croissance. En tant que mouvement social, la décroissance a pris forme autour des luttes contre les voitures et la publicité (Casseurs de pub), et d’autres en faveur des coopératives alimentaires et du développement du réseau cycliste. À partir de 2004, ce mouvement a commencé à avoir de plus en plus d’écho dans la sphère publique grâce à la publication du journal éponyme La Décroissance, vendu aujourd’hui à près de 30 000 exemplaires[11]. Depuis lors, il est devenu une perspective théorique grandissante dans les institutions universitaires.

La thèse initiale de la décroissance est plutôt simple : une société de croissance pour la croissance (peu importe ce qui est produit) n’est pas souhaitable, parce qu’elle dépassera inévitablement la capacité de charge de la planète et se heurtera aux limites de la finitude de la biosphère[12]. Autrement dit, « une croissance infinie est incompatible avec une planète finie[13] ». Cette idée trouve notamment son fondement scientifique dans la théorie de la thermodynamique développé par Sardi Carnot au début du XIXe siècle. Selon la deuxième loi de la thermodynamique, les processus physico-chimiques ne peuvent être conçus seulement à l’aune d’une interprétation restreinte du principe de Lavoisier, qui veut que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Il faudrait en effet prendre en compte le principe d’entropie qui stipule que toute transformation d’énergie en ses différentes formes (chaleur, mouvement, etc.) n’est pas totalement réversible. En termes thermodynamiques, on entendra souvent que toute matière organisée tend inéluctablement à la désorganisation (synonyme de haute entropie). Prenons le charbon, pour reprendre un exemple de Nicholas Georgescu-Roegen, économiste hétérodoxe qui a développé l’idée d’une bioéconomie visant à intégrer la thermodynamique au débat économique : du charbon représente de l’énergie libre (basse entropie) qui, une fois brûlée, se transmue en énergie liée, c’est-à-dire en chaleur, fumée, cendres dont l’éparpillement chaotique (haute entropie) n’autorise plus à retrouver complétement l’énergie initiale concentrée dans le charbon[14]. L’idée consiste surtout à dire qu’il y a une part d’irréversibilité dans n’importe quel processus de transformation de matière et d’énergie. Ceci a notamment pour conséquence de rendre impossible le recyclage intégral de la matière (il peut aussi simplement rendre le coût énergétique du recyclage plus grand que l’énergie et la matière retrouvées en bout de ligne). Ainsi, selon la décroissance, l’activité industrielle ne peut se faire qu’au détriment des écosystèmes qui constituent pour l’économie un “stock de ressources finies” ou qui, à tout le moins, se régénère à un rythme beaucoup plus lent que l’exploitation qui en est fait depuis le XIXe siècle[15]. La Wachstumskritik s’attarde ainsi à disqualifier tout discours économique qui prétend pouvoir découpler (Entkopplung) la croissance économique de ses impacts écologiques. C’est pourquoi la décroissance ne se limite pas à critiquer le capitalisme productiviste[16] dans sa version sauvage et pétrolière et s’en prend également à ses alliés objectifs qui se masquent derrière un certain écologisme, ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours la “croissance verte” ou le “développement durable”. Pour Serge Latouche, cette dernière expression doit être considérée ni plus ni moins que comme un oxymore : « Croire qu’on parviendra sans effort, sans douleur, et en gagnant de l’argent de surcroît, à établir une compatibilité entre le système industriel productiviste et les équilibres naturels, en se fiant seulement aux innovations technologiques ou en recourant à de simples correctifs au niveau des investissements, est un mythe[17]. » Remarquons au passage que la décroissance insiste sur une compréhension globale et dialectique de la nature, qui ne réduit pas les problèmes écologiques à la seule question du réchauffement climatique. Il serait en effet absurde de tenter de régler le problème du réchauffement climatique en ne réduisant pas le rythme de production et de consommation globale de l’humanité, puisque cela ne ferait que déplacer la pression économique sur d’autres ressources, qui pour plusieurs s’épuisent déjà (eau douce, forêts, minerais, etc.).

Mais la croissance économique comme finalité sociale et politique de nos sociétés contemporaines serait problématique aux yeux de la décroissance même si des ressources naturelles infinies étaient disponibles. Le projet de la décroissance, bien que multiforme, est généralement indissociable de perspectives sur la vie bonne, la justice et la démocratie. Porter attention à l’épuisement des ressources sans souci pour la justice sociale risque de mener à des solutions de type éco-fasciste, c’est-à-dire anti-démocratique et/ou anti-immigration. De la même façon, se focaliser sur la justice sociale sans prendre en compte le problème de la vie bonne peut faire l’impasse sur la question du délitement du lien social[18] et favoriser la résolution des problèmes uniquement par des moyens techniques et économiques[19].

Ainsi, au-delà de la seule dimension écologique, la décroissance s’en prend aux affres sociaux découlant du fétichisme de la croissance économique. Inspiré par les travaux de l’anthropologue Marcel Mauss et son fils spirituel le groupe intellectuel MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), la décroissance remet en question la thèse de l’homo œconomicus, selon laquelle nous serions naturellement des calculateurs économiques rationnels qui n’auraient d’autres motivations que de maximiser leur utilité individuelle[20]. Pour reprendre l’expression de Polanyi[21], la décroissance cherche à ré-encastrer (re-embedded) l’économie dans la nature, mais aussi dans la société. Il faudrait replacer « l’économie à sa juste place dans l’échelle de valeurs : un moyen[22] ». À l’inverse, l’idéologie de la croissance tendrait entre autres à accroître l’anomie sociale et à créer une instabilité et une insécurité propice à la multiplication des burn-out et des dépressions[23].

Contrairement au développement durable qui pense pouvoir régler les problèmes écologiques en misant uniquement sur les innovations technologiques et l’efficience énergétique, la décroissance pense que la sortie des contradictions sociales et écologiques dans lesquelles nous sommes empêtrées exigent une « décolonisation de l’imaginaire », soit un changement culturel radical. Notamment, il paraît impératif « de découpler et de déconnecter l’amélioration de la situation des particuliers de l’élévation de la production matérielle, autrement dit de faire décroître le “bien-avoir” statistique pour améliorer le bien-être vécu[24] ». Il s’agit de trouver une façon de consommer moins pour vivre mieux, non seulement pour des raisons écologiques aujourd’hui évidentes (et d’autant plus claires étant donné le problème de l’entropie), mais aussi pour des raisons de justice sociale globale, dans la mesure où la sur-consommation des pays occidentaux repose sur une sous-consommation, pour ne pas dire la misère et l’exploitation, des pays de la périphérie (et des classes populaires de chaque pays[25]). La décroissance se veut en quelque sorte la version sociale et politique de l’idée de Gandhi selon laquelle il nous faut vivre plus simplement pour que les autres puissent tout simplement vivre. Il ne faut pas oublier que toute exploitation de la nature est toujours aussi exploitation de certains humains sur d’autres, puisqu’après tout, nous ne sommes qu’une « partie de la nature » (Spinoza, Marx).

La critique du développement durable et des solutions qui ne visent que l’efficience énergétique ne relève pas de la simple croyance. Elle est entre autres appuyée par la théorie de l’effet rebond développé par l’économiste Stanley Jevons dans The Coal Question[26]. Jevons observait déjà que dans l’industrie du fer du XIXe siècle, les gains d’efficience des machines utilisant du charbon ne réduisaient pas la consommation globale de charbon, bien au contraire, mais l’augmentait dramatiquement (en raison de l’augmentation de la demande de fer engendrée par la chute de son prix). L’effet rebond définit, dans une société productiviste, « l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation[27] ». Par exemple, l’introduction aux Etats-Unis de voitures moins énergivores dans les années 70 n’a pas réduit la demande en essence, car le gain d’efficience a été travesti par l’augmentation des trajets en voiture et la multiplication par deux des voitures sur la route (effet rebond direct). De la même façon, les innovations technologiques dans la réfrigération ont annulées l’amélioration de l’efficience énergétique par la production de plus de réfrigérateurs et de surcroît plus grands[28]. Ou encore, en économisant sur la facture d’électricité par l’utilisation d’ampoules dites “éco-énergétiques”[29], on peut utiliser l’argent épargné pour s’acheter un billet d’avion (effet rebond indirect), transformant dès lors l’efficience énergétique en désastre écologique. Par contre, Jevons, attaché au paradigme néoclassique de l’économie politique, ne pouvait trouver d’autres explications au paradoxe qu’il a identifié que les comportements individuels et la croissance démographique (dans une perspective malthusienne). Or, il semble difficile de comprendre sérieusement les ressorts de l’effet rebond sans la mettre en relation avec les acquis de la théorie sociale marxienne du capitalisme[30], comme régime d’accumulation qui poursuit la croissance pour elle-même[31].

Les moyens concrets pour atteindre une société post-croissance (Postwachstumökonomie) sont variés et font encore l’objet de nombreux débats. Cela s’explique entre autres par le fait que la décroissance se veut d’abord une perspective critique qui laisse ouverte aux variations les concrétisations de son projet politique, en respect pour les diverses sociétés et leur particularité historico-géographiques[32].

Ce que la Wachstumskritik peut nous dire de l’Energiewende

Problème de l’approche sectorielle

Les objectifs de l’Energiewende paraissent au premier regard tout à fait ambitieux et impressionnent relativement à l’inaction de la plupart des pays occidentaux. En revanche, ils souffrent de graves lacunes et se butent déjà à de nombreuses impasses.

Selon Niko Paech, chercheur allemand qui œuvre au sein de la Wachstumskritik, cette politique énergétique seule ne peut sérieusement espérer nous sauver de la catastrophe climatique, en raison de son approche axée sur une série de mesures particulières. Il rappelle qu’il n’y a aucune technologie, aucun objet, ni aucun agir individuel qui soit en soi “respectueux du climat” (klimafreundlich). Seul un “style de vie global” peut être jugé tel. Selon ses estimations, nous aurions à notre disposition, en tant qu’humanité, 750 milliards de tonnes d’équivalents CO2 pour notre consommation (générale) d’ici 2050. Avec une population d’environ 7 milliards d’êtres humains (qui sera assurément plus élevée dans l’avenir), cela limiterait notre consommation individuelle à 2,7 tonnes de CO2 par année. Seul le respect de cet objectif global peut assurer la préservation minimale du climat et une justice globale dans la consommation des ressources[33]. Les objectifs sectoriels de l’Energiewende peuvent bien paraître prometteurs, mais en n’intégrant pas une perspective générale sur l’empreinte écologique, ils ne seront que d’un secours bien maigre. À titre d’exemple, notons que la question du transport aérien ne fait pas du tout partie de la politique nationale, alors qu’il suffit d’un seul voyage Berlin-New-York pour épuiser la consommation annuelle raisonnable et même s’endetter pour l’année suivante (environ 4,2 tonnes de CO2). Dans le cas du transport aérien, il n’existe aucune solution “verte”, outre la réduction nominale[34]. De la même façon, le plan ne prévoit aucune mesure pour la circulation des camions et des bateaux, ni quant aux ressources fossiles utilisées dans l’industrie agricole ou encore relativement à l’énergie exigée dans la production des biens de consommation. De surcroît, le plan ne comprend aucune mesure concernant la préservation des milieux naturels.

Augmentation de la consommation de charbon : l’impasse du marché

Un des premiers effets pervers de ce virage énergétique se fait d’ailleurs déjà sentir. En 2012, le pays a augmenté ses émissions de CO2 de 2 %, une première depuis plusieurs années, en raison du retour du charbon. Contrairement au Québec, la production énergétique allemande est entièrement privée. Les grandes compagnies électriques du pays (RWE, E.ON, Vattenfall, EnBW), faisant face à une crise de leurs profits due à l’augmentation du prix du gaz sur le marché, ont alors misé sur le charbon, énergie peu chère mais très polluante[35]. Tandis que l’arrêt accéléré du nucléaire a été compensé par le développement des énergies renouvelables (panneaux photovoltaïques et éoliennes), la baisse de la consommation de gaz a été compensé par une augmentation du recours aux centrales au charbon, phénomène s’expliquant par la multiplication par deux du prix du gaz en Europe entre 2005 et 2012, parallèlement à une chute de 40 % du prix du charbon entre 2011 et 2013[36].

Cette contradiction dans le plan du gouvernement témoigne pour lui-même de l’immense incertitude de tout projet reposant sur les mécanismes du marché. Ne possédant pas de contrôle direct sur la production d’électricité, le Bundesriegierung favorise la production d’énergie renouvelable par des subventions, mais ne dispose d’aucun pouvoir pour empêcher le retour d’une énergie extrêmement sale qui annule globalement ses autres efforts pour tenter d’assumer une part de sa responsabilité écologique. L’allocation des ressources par le marché prétend à la “rationalité économique” (préservation et augmentation des profits, avec son lot d’inégalités), mais plonge plutôt à nouveau l’Allemagne dans l’irrationalité écologique[37]. Dans le même ordre d’idée, si le pays peut se vanter d’avoir réduit de 15,5 % sa consommation interne d’électricité entre 2010 et 2013, cette réduction a été entièrement compensé par une augmentation des exportations (16,1%)[38]. Dans un mode de production qui repose sur « la valorisation de la valeur[39] », aucune corporation privée ne peut réduire son rythme de production, son chiffre d’affaires et ses profits sans risquer sa propre extinction. Sans une propriété publique qui, au nom de l’intérêt supérieur du bien commun que représente la préservation de la vie humaine sur Terre, pourrait assumer les risques et les pertes économiques découlant de telles politiques énergétiques, il paraît difficile[40], voire illusoire, d’espérer que les corporations se contraignent elles-mêmes à une réduction de leurs activités, tandis que leur seule finalité – augmenter toujours davantage les dividendes de leurs actionnaires – est radicalement abstraite de tout conservatisme ontologique[41].

L’effet rebond comme politique ?

La politique énergétique allemande s’inscrit dans la perspective du développement durable. Selon cette nébuleuse dont toute entreprise est aujourd’hui partie prenante – y compris l’industrie pétrolière qui ne recule devant aucun paradoxe – l’économie est mise sur un même pied d’égalité avec la société et l’écologie, comme s’il s’agissait de trois sphères distinctes dont il faudrait optimiser la rencontre dans un diagramme de Venne. Ainsi, le plan gouvernemental cherche à assurer l’augmentation du pouvoir d’achat par ce virage énergétique, ce qui permettrait de satisfaire les attentes économiques tout comme les attentes “sociales”. Outre le fait qu’il soit réducteur de considérer les attentes sociales en termes de consommation marchande, il semble tout à fait inconséquent de poursuivre un tel objectif, puisque cette augmentation de la consommation marchande sera inséparable d’une augmentation de la charge humaine sur les écosystèmes. Du point de vue des seules finalités, il paraît donc tout à fait surprenant que l’effet rebond soit à demi-mot l’effet attendu de la politique : en réduisant la consommation d’énergie, on espère permettre une augmentation de la consommation de biens, transférant le problème de certaines ressources vers d’autres tout autant limités. Pour la Wachstumskritik, la solution à cette impasse ne peut résider que dans une diminution générale de la production et de la consommation marchande. Comme le suggère Niko Paech, cela exigerait une réduction du temps de travail salarié afin de libérer du temps pour l’économie vernaculaire (non-marchande), soit le réinvestissement de moyens d’autoproduction (nourriture, artisanats, vêtements, etc.) à un niveau local. Un virage énergétique réellement intégratif ne devrait donc pas succomber à la pensée magique du prométhéisme ou de la technophilie, mais prendre à bras le corps la nécessité d’un changement certes technique (pour améliorer l’efficience et la consistance, c’est-à-dire la recherche d’énergie renouvelable), mais aussi culturel (en favorisant la frugalité et la subsistance locale). Seul une telle politique pourrait être en mesure de contrer le phénomène de l’effet rebond.

Les énergies renouvelables sont elles vraiment “vertes” ?

Enfin, il est plutôt douteux que les énergies renouvelables réussissent à suffire à la demande en raison de leur nature même. De fait, les sources d’énergies alternatives font difficilement concurrence au charbon et au pétrole, précisément parce que ce sont ces sources (eau, vent, bois) que le charbon et le pétrole ont remplacées au XIXe siècle, en vertu de leur supériorité sur le plan de l’accessibilité, de la transportabilité, de la polyvalence, de la commodité et de la valeur énergétique[42]. Le gouvernement allemand le reconnaît d’ailleurs lui-même. Mais au lieu de considérer l’idée de réduire la demande, il préfère compenser les désavantages des énergies renouvelables par du charbon et du gaz, évitant de ce fait de remettre en question le rythme et les normes de production et de consommation.

En raison du problème de l’intermittence, selon les calculs de Ted Trainer, l’énergie éolienne ne pourra à terme pas représenter plus de 25 % de la demande totale d’électricité, proportion équivalente pour les panneaux photovoltaïques[43]. Il faut aussi prendre en compte les importantes pertes pour le transport de l’électricité (quasi-nul pour le pétrole), évaluée à près de 10 %, ainsi que toute l’énergie emmagasinée (exigée pour la production) dans les panneaux et les éoliennes. Relativement à sa durée de vie totale, le coût énergétique d’un panneau solaire varierait en effet de 20 à 50 % selon les estimations[44]. Quant à la production d’électricité par biomasse, qui pourrait compenser les périodes d’intermittence des deux autres sources, son potentiel est évalué par l’Union Européenne à seulement 13 % du total de l’énergie primaire en 2020. Si tout ce potentiel était utilisé pour générer de l’électricité, l’Europe devrait être en mesure de combler les problèmes d’approvisionnements des énergies renouvelables, mais il ne resterait alors plus de biomasse pour compenser le reste de la demande actuelle en énergie non-électrique (gaz, pétrole, charbon), qui représente sur le continent plus de 80 % de toute l’énergie consommée[45]. À partir de ces estimations, il paraît plus évident que le problème des changements climatiques ne pourra être réglé par le seul développement des énergies renouvelables et exigera une réduction importante de la consommation nette d’énergie. L’État allemand a le mérite d’avoir à tout le moins partiellement prise en compte cette leçon, puisque, comme nous l’avons vu, il cherche à réduire de 50 % la consommation d’énergie primaire.

Mais au-delà de la question énergétique, toute la dimension relative à la production des supports matériels des énergies renouvelables ne peut être évacuée. Il convient en effet de rappeler que les éoliennes sont constituées à 80 % d’acier et à 3 % de cuivre, deux minerais pour lesquels l’Europe est largement dépendante de l’Amérique latine. Sans compter le transport maritime nécessaire aux déplacements de ces ressources, l’extraction de ces métaux exige d’importantes quantités d’eau, pollue bien souvent les terres et emploie des travailleurs dans des conditions de sécurité précaires, pour ne pas dire tout simplement mortelles[46]. Mais surtout, le système électromagnétique des éoliennes est composé de terres rares (néodyme, dysprosium), tout comme les cellules photovoltaïques (gallium, indium, sélénium, germanium) et le moteur des voitures électriques[47]. Or, il se trouve que l’extraction du néodyme aurait des conséquences désastreuses pour l’écologie et la santé des travailleurs, exigeant l’usage de puissants et nombreux solvants et acides, en plus d’importantes quantités d’eau et d’énergie. En Chine, premier producteur de néodyme (et de terres rares en général), on a observé le rejet de nombreux déchets toxiques, d’uranium et de thorium radioactifs. Ces matériaux contaminent les nappes phréatiques, la faune et la flore. Les cas de maladies graves et de cancers se multiplient d’ailleurs à proximité des mines dans la province de Baotou, au nord de la Chine[48]. Le désastre écologique provoquée par l’extraction des terres rares ne fait d’ailleurs pas frémir d’un poil le gouvernement du Québec : son exploitation est un des axes stratégiques central de la politique minière du Plan Nord[49]. Enfin, tout comme le pétrole, cette ressource devrait aussi connaître bientôt son peak : un rapport du Centre commun de recherche européen soulignait déjà en 2013 le risque de pénurie de dysprosium et de néodyme[50].

Dans la perspective de la Wachstumskritik, il conviendrait peut-être, d’un point de vue rhétorique, d’appeler à mettre fin à l’utilisation de l’hypocrite expression énergie “verte” pour parler des éoliennes et des panneaux solaires. Il serait plus juste de dire qu’il s’agit d’énergie “moins sale” ou “moins polluante”[51].

Voitures électriques : préserver la civilisation de l’automobile

L’automobile a joué un rôle crucial dans l’histoire du XXe siècle, à tel point qu’elle en a constitué le principal moteur de croissance. L’expansion de la production automobile, le développement du réseau autoroutier, l’exploitation mondialisé du pétrole, la destruction des alternatives de transport – en particulier en Amérique du Nord (tramway, trains), et le développement des banlieues font en sorte qu’il n’est pas exagéré de soutenir que la domination automobile se trouve au cœur du régime de production et de consommation du dernier siècle, qui a soutenu et qui soutient encore le procès d’accumulation capitaliste[52]. À ce titre, l’industrie automobile allemande (Mercedes-Benz, BMW, Porsche, VW) constitue un des piliers de l’économie nationale, qui, rappelons-le, reste la première puissance économique d’Europe. Les importantes subventions à la recherche dédiées au développement des voitures électriques, de même que les réductions fiscales accordées aux acheteurs, représentent un clair soutien de l’État à la réduction de la consommation de pétrole, mais surtout la consolidation du régime d’accumulation fondé sur l’automobile et le positionnement stratégique de l’industrie allemande dans la concurrence internationale pour le marché de l’automobile électrique. L’État allemand fait par là l’impasse sur les vastes conséquences écologiques et sociales de la civilisation de la voiture : étalement urbain, segmentation du tissu urbain, accidents de la route, réduction des surfaces arables, destruction de milieux humides et de forêts, avec les conséquences que l’on connaît sur la faune. De même, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la production des moteurs électrique exige une grande quantité des polluantes terres rares et de lithium. Dans le cas de ce dernier minerai, l’essentiel de l’extraction provient du triangle Argentine, Bolivie, Chili (85 % des réserves mondiales) et n’est que rarement réalisée en accord avec les populations locales, notamment en raison des conséquences écologiques[53]. Le « carbocentrisme » de cette politique masque donc les intérêts économiques nationaux et les dégâts écologiques et sociaux du modèle de l’automobile lui-même.

Justice sociale : les pauvres paient encore la facture

Pour terminer ce tour d’horizon, on ne peut passer à côté de la question sociale soulevée par ce virage énergétique. Les investissements massifs dans les énergies renouvelables n’ont pas été sans conséquence pour les consommateurs. La loi (EEG[54]) prévoit en effet que toute installation produisant de l’électricité renouvelable sera obligatoirement raccordée au réseau. Les producteurs – entreprises ou particuliers – bénéficient alors d’un prix de rachat au-dessus du prix du marché, entraînant un surcoût réparti sur tous les consommateurs (EEG-Umlage). La facture d’électricité des Allemands, 90 % plus élevée que celle des français, a alors presque doublé en valeur nominale entre 2001 et 2014[55]. En 2013, la surcharge pour un foyer de trois personnes s’élevait à 185 euros par année; en 2014, elle devrait être de 250 euros[56]. Alors qu’Angela Merkel avait promis en 2011 une contribution de 3,5 centimes d’euros le kilowatt/heure, elle atteint aujourd’hui 6,34 centimes d’euros. Selon une étude du Institutes der Deutschen Wirtschaft, cette contribution agirait comme une taxe régressive : les foyers pauvres paieraient jusqu’à dix fois plus que les riches, relativement à la somme de leur revenu disponible[57]. L’inégalité dans la répartition des coûts s’observe également entre les grandes entreprises et les particuliers. Sous prétexte de préserver la “compétitivité du marché allemand”, l’État fédéral octroie des exemptions substantielles aux grandes entreprises. Tandis qu’elles consomment 18 % de l’électricité du pays, elles n’assumeraient que 0,3 % des coûts du virage énergétique, faisant reposer le prix de cette politique sur les épaules des particuliers et des petites et moyennes entreprises[58]. Encore une fois, il semble que l’Energiewende pêche par absence de cohérence : tandis qu’on demande aux foyers de consommer moins d’énergie, on demande un plus grand effort aux foyers les plus pauvres d’une transition pour laquelle les grandes entreprises peuvent se laver les mains.

Conclusion

En se lançant dans cette transition, l’Allemagne a cherché à assumer un position de chef de file dans la responsabilité face aux défis écologiques[59]. Elle a pris finalement la décision de sortir du nucléaire[60], même si elle va devoir vivre avec les risques nucléaires des pays avoisinants, puisque bien sûr, les nuages radioactifs n’ont pas besoin de passeport pour traverser les frontières. Mais comme nous l’avons suggéré avec cette critique à partir de la décroissance, le plan allemand se berce d’illusions s’il pense véritablement prendre au sérieux l’ampleur de la catastrophe qui nous arrive. Pour abuser quelque peu du langage des économistes néoclassiques, nous serions en droit de parler ici, à l’échelle du pays, d’une double forme d’externalités négatives : non seulement le virage énergétique se réalise grâce à une substitution de la charge écologique sur certaines ressources (pétrole, nucléaire) vers d’autres ressources (charbon, terres rares et autres minerais), mais de surcroît il ne s’opère que grâce à une délocalisation de la pollution, par un transfert des lieux de production vers d’autres pays. Mais cette délocalisation reste évidemment toute relative, puisque, dans le cas du réchauffement climatique, tous les pays sont pris dans le même bateau. Enfin, ce plan se réalise sur le dos des foyers les plus pauvres, débarrassant les plus gros pollueurs du souci de transformer leurs normes de production. Les critiques de la décroissance peuvent paraître sévères et exigeantes face à ce plan bien intentionné. En réalité, elles sont seulement à la hauteur des exigences de la survie de la seule humanité qui mérite encore d’être vécue.

 

[1] « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire le frein d’urgence. » Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1986, I, 3, p. 1232.

[2] Fritz Vorholz, « Deutschland patzt bei der Energiewende », Zeit Online, 14 juillet 2014, http://www.zeit.de/wirtschaft/2014-07/energiewende-deutschland-klima, [17 septembre 2014].

[3] Certains des éléments de critique ont déjà été développés par la Wachstumskritik, tandis que d’autres sont le fruit de nos propres analyses. Enfin, l’inflexion marxienne de notre texte reflète plus notre interprétation propre de la décroissance qu’une position explicitement assumée par les tenants de ce mouvement. À notre avis, il n’y a pas d’opposition radicale de principe entre la pensée de Marx et la décroissance, bien au contraire.

[4] La menace nucléaire (civile et militaire) pèse si fort sur les esprits en Allemagne après la catastrophe de Tchernobyl que le philosophe et militant Günther Anders en vient même à prôner une « légitime défense » violente, appelant à « détruire la menace en menaçant les destructeurs », justifiée par « l’état d’urgence » de la situation historique fragile de l’humanité. « Seuls les illuminés surestiment la force de la raison. La première tâche qui incombe au rationalisme, c’est de ne se faire aucune illusion sur la force de la raison, sur sa force de conviction. C’est pour cela que j’aboutis toujours à la même conclusion. La non-violence ne vaut rien contre la violence. » Günther Anders, La violence : oui ou non, un discussion nécessaire, Paris, Éditions Fario, 2014, p. 87.

[5] Marine Girardé, Pierre Musseau et Christophe Schramm, « La transition énergétique allemande », http://www.tnova.fr/note/la-transition-nerg-tique-allemande, [5 septembre 2014].

[6] NDLR : Le gouvernement fédéral d’Allemagne.

[7] En effet, des fluctuations dans l’alimentation des grandes industries peuvent occasionner des bris de machines et des arrêts de production aux conséquences économiques désastreuses.

[8] Selon Serge Latouche, deux tiers de l’énergie produite dans les centrales thermoélectriques est perdu en chaleur. Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006, p. 227.

[9] Marine Girardé, Pierre Musseau et Christophe Schramm, « La transition énergétique allemande », Terra Nova, 26 juin 2014, 20 pages.

[10] Les données sont tirées directement de l’État fédéral allemand : Bundesregierung, « Energiewende, Maßnahmen im Überblick », http://www.bundesregierung.de/Content/DE/StatischeSeiten/Breg/Energiekonzept/0-Buehne/ma%C3%9Fnahmen-im-ueberblick.html, [10 septembre 2014].

[11] Frederico Demaria et al., « What is degrowth? from an activist slogan to a social movement », Environmental Values 22, no. 2 (2013): p.195.

[12] Latouche, Le pari de la décroissance, op. cit., p.38.

[13] Ibid., p.41.

[14] Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Entropie, écologie, économie, Classiques des sciences sociales de l’UQAC, http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.gen.dec, [17 septembre 2014], p. 43.

[15] À propos de la contradiction écologique découlant de l’accélération sociale propre à la modernité et à la post-modernité, voir : Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, trad. par Didier Renault, Paris, La Découverte, 2010.

[16] Au sens strict, l’expression « capitalisme productiviste » constitue un pléonasme au regard de l’analyse classique du capitalisme par Marx. Autrement dit, il fait partie de l’essence même du capitalisme d’être alimenté par une logique productiviste en raison de sa constitution par la loi de la valeur abstraite, caractère assurément plus essentiel que la question de la propriété privée des moyens de production. Cette perspective permet entre autre de faire une lecture critique du bilan des expériences dites du “socialisme réellement existant”. À ce propos, voir : Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale : une réinterprétation de la théorie critique de Marx, trad. par Olivier Galtier et Luc Mercier, Paris, Mille et une nuits, 2009. Nous nous opposons ainsi à la lecture de Serge Latouche selon laquelle « remettre en cause la société de croissance implique de remettre en cause le capitalisme, tandis que l’inverse ne va pas de soi » (Latouche, Le pari de la décroissance, p. 183.), dans la mesure où les deux phénomènes nous paraissent indissociables réellement.

[17] Latouche, Le pari de la décroissance, op. cit., p. 119.

[18] Dès 1893, Émile Durkheim remarquait que le progrès des sciences, de l’industrie et la croissance de la richesse, loin de mener vers le bonheur, constituait plutôt un facteur d’anomie sociale pouvant mener jusqu’au suicide et au crime. Cité dans : Le pari de la décroissance, p. 72.

[19] Demaria et al., « What is degrowth? From an activist slogan to a social movement », : p. 206-207.

[20] Selon Dardot et Laval inspirés par les travaux de Foucault, l’homo œconomicus ne devrait pas être seulement entendu comme une thèse d’anthropologie philosophique, mais plus essentiellement comme un projet politique aux sources même du néolibéralisme. Plutôt que de décrire l’être humain tel qu’il est, la thèse de l’homo œconomicus décrirait plutôt comment il devrait-être, servant de matrice à une gouvernementalité néolibérale (et totalitaire) qui tendrait à produire son propre homme nouveau. Voir : Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009. Et Jean Vioulac, La logique totalitaire : essai sur la crise de l’Occident, Paris, Presses universitaires de France, 2013.

[21] Karl Polanyi, The great transformation : the political and economic origins of our time, Boston, MA, Beacon Press, 2001.

[22] Vincent Cheynet, Le choc de la décroissance, Paris, Éditions du Seuil, 2008, p. 22.

[23] Selon Niko Paech, la consommation d’anti-dépresseurs en Allemagne aurait doublé dans les dix dernières années (Niko Paech, « Zwischen technischem und kulturellem Wandel: Elemente einer integrativen Energiewende », Bremen, Carl von Ossietzky Universität Oldenburg, http://mlecture.uni-bremen.de/ml/index.php?option=com_mlplayer&template=ml2&mlid=2619, [15 septembre 2014].). La croissance économique a tout prix n’exige donc pas seulement une consommation d’énergie et de matière à une vitesse non-renouvelable de la nature externe, mais commande aussi une dépense d’énergie de notre nature interne, de notre énergie libidinale, à un rythme qui dépasse la capacité des sujets à reconstituer leur équilibre psychique par leurs propres moyens.

[24] Latouche, Le pari de la décroissance, op. cit., p. 87.

[25] Comme le souligne Niko Paech, dans les pays en développement, particulièrement en Afrique et en Amérique latine, on assiste bien à la création d’une nouvelle classe moyenne, mais au même moment les pauvres deviennent de plus en plus pauvres. La distribution de la croissance en vertu de la thèse du trickle-down effect se révèlerait ainsi un mythe, puisqu’on assiste surtout à la création d’une nouvelle élite financière déracinée (over-class), la croissance reposant pour l’essentiel sur des processus d’appropriation par dépossession (la fameuse « accumulation primitive » du Capital dont parlait Marx, réactualisée dans les travaux de David Harvey). Voir : Paech, « Zwischen technischem und kulturellem Wandel : Elemente einer integrativen Energiewende ».

[26] David Owen, Vert paradoxe : le piège des solutions écoénergétiques, Montréal, Écosociété, 2013, p. 92.

[27] François Schneider, « L’effet rebond », L’Écologiste, vol. 4, no 3, 2003, p. 45.

[28] John Bellamy Foster, Ecology against Capitalism, Monthly Review Press, New York, 2002, p. 95.

[29] Notons au passage qu’il n’est pas assuré que ces ampoules aient réellement une durée de vie plus grande que celle des ampoules produites au début du XXe siècle (mais cela reste pour l’essentiel un secret industriel…). Cette problématique de la durabilité renvoie directement à la dynamique capitaliste qui a trouvé dans l’obsolescence programmée une façon de « ramener la guerre à la maison » grâce à des produits industriels qui comme des bombes sont voués à un usage unique ou de très courte durée.

[30] Dans une perspective alternative, qui intègre l’analyse marxienne, Harmut Rosa, dans sa théorie critique de l’accélération sociale, nous paraît offrir une explication multifactorielle du cercle vicieux de l’effet rebond, qu’il comprend plutôt dans les termes d’une « combinaison de croissance et d’accélération ». Hartmut Rosa, Accélération une critique sociale du temps, p. 92.

[31] Ecology against Capitalism, op. cit., p. 95-96. La spécificité du capitalisme ne se trouve pas dans le rapport de classes, puisque les précédentes sociétés étaient également traversées par des rapports de classes qui forçaient la production d’un surplus par les dominés. Il se trouve plutôt dans la nature même de ce surplus en tant que sur-valeur (plus-value, Mehrwert), ce qui a eu pour implication de rendre autoréférentielle l’exigence de surplus, soit d’abstraire complètement cet objectif de considérations sociales, culturelles ou subjectives encore inscrites dans les limites de la vie humaine. L’impératif de faire du « plus ! » simplement pour faire « plus de plus » est la loi consusbtantielle du capitalisme, qui peut ainsi être défini comme « usine à faire du plus » (Plusmarcherei) (Karl Marx, Le Capital, livre premier, trad. par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, 1993, p. 693). C’est pourquoi Dardot et Laval proposait récemment de retraduire le terme marxien de Mehrwert, emprunté à l’anglais surplus value de l’économiste Thompson, par plus-de-valeur qui permet de mieux exprimer l’exigence d’un toujours plus-de-travail, toujours plus-de-temps-de-travail et toujours plus-de-produits. (Christian Laval et Pierre Dardot, Marx, prénom : Karl, Paris, Gallimard, 2012, p. 78.) Relevons tout de même que John Bellamy Foster refuse de s’inscrire dans le courant de la décroissance, préférant plutôt développer un éco-marxisme ou l’idée d’une « dé-accumulation » afin de recentrer la critique écologiste sur la question des contradictions du capitalisme. Pour une critique marxiste (plutôt faible et non incompatible) de la décroissance, voir : John Bellamy Foster, « Capitalism and Degrowth : An impossibility Theorem » dans Monthly Review, vol. 62, no 8, janvier 2011, http://monthlyreview.org/2011/01/01/capitalism-and-degrowth-an-impossibility-theorem/#fn10, (page consultée le 19 octobre 2014).

[32] En guise d’exemple, voici ce que propose notamment Serge Latouche : 1) retrouver une empreinte écologique égale ou inférieure à une planète (production matérielle équivalente à celle des années 60-70); 2) Internaliser les coûts de transport; 3) Relocaliser les activités; 4) Restaurer l’agriculture paysanne; 5) Transformer les gains de productivité en réduction du temps de travail et en création d’emplois; 6) Impulser la production de biens relationnels; 7) Réduire le gaspillage d’énergie d’un facteur 4; 8) Pénaliser fortement les dépenses de publicité; 9) Décréter un moratoire sur l’innovation technologique, faire un bilan sérieux et réorienter la recherche scientifique et technique en fonction des aspirations nouvelles. (Latouche, Le pari de la décroissance, p 261-262.)

[33] Paech, « Zwischen technischem und kulturellem Wandel: Elemente einer integrativen Energiewende ».

[34] Il n’est pas impossible (quoique encore douteux) qu’une énergie de remplacement soit développée pour le transport aérien, mais selon Xavier Montagne, directeur adjoint à la Direction scientifique de l’IFP (Institut français du pétrole), cela ne sera pas possible avant une vingtaine d’année, ce qui sera déjà bien tard relativement à la tendance qui veut que nous dépassions le seuil dramatique de 400 ppm de CO2 dans l’atmosphère d’ici 2017, soit le seuil à partir duquel les scientifiques prévoient un réchauffement climatique supérieur à 2°C, avec toutes les conséquences extrêmes qui s’en suivront (Xavier Montagne, « Quelles alternatives au pétrole dans le transport aérien », L’Express, L’Expansion, http://energie.lexpansion.com/energies-fossiles/quelles-alternatives-au-petrole-dans-le-transport-aerien-_a-31-332.html, [16 septembre 2014].). De même, il est fort douteux que cette nouvelle énergie soit elle-même sans impact pour le climat, sans compter la consommation d’énergie nécessaire à la seule production et destruction des avions eux-mêmes.

[35] Cécile Boutelet, « Les effets pervers de la transition énergétique en Allemagne », Le Monde, 23 août 2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/23/les-effets-pervers-de-la-sortie-du-nucleaire-en-allemagne_3465437_3234.html, [16 septembre 2014].

[36] Girardé, Musseau et Schramm, « La transition énergétique allemande », op. cit. Notons au passage que la Bourse du carbone a été incapable de juguler ce problème : selon l’institut Terra Nova, il faudrait que la tonne de CO2 soit de 45 à 50 euros plutôt que des 5 euros actuels pour rendre “compétitif” le prix du gaz relativement à celui du charbon.

[37] Le complexe industriel de Cuxhaven, au bord de la Mer du Nord, est un autre exemple significatif des impasses du marché relativement aux énergies renouvelables. Selon les militants des Verts de la région, près de 200 millions d’euros ont été investis par le Bundesriegierung dans cette petite ville afin d’attirer les investisseurs privés pour le développement des éoliennes offshores. Or, il se trouve que très peu d’investisseurs répondent à l’appel, préférant s’installer sur les côtes de Grande-Bretagne où le prix de l’électricité leur garantit de plus grands profits.

[38] Girardé, Musseau et Schramm, « La transition énergétique allemande », op. cit. L’Allemagne serait d’ailleurs un exportateur net d’électricité depuis 2003 (Patrick Graichen et Christian Redl, « The German Energiewende and its Climate Paradox », Berlin, Agora Energiewende, 2014, p. 9.)

[39]Karl Marx, Le Capital, livre premier, trad. par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, 1993, p. 172-173.

[40] À ce titre, la recommunalisation des distributeurs d’électricité comme dans la ville de Hambourg paraît une solution d’avenir pour permettre aux communautés de se donner d’autres finalités que l’augmentation de la consommation d’énergie. En revanche, la seule propriété publique n’est pas garante de la sortie de la logique productiviste, comme en témoigne le développement d’Hydro-Québec qui n’hésite pas à harnacher davantage de rivières au Québec pour alimenter le marché américain, tandis que la demande intérieure est généralement satisfaite. Cet exemple montre encore de manière patente à quel point il est réducteur d’envisager la sortie du capitalisme uniquement comme la réappropriation des moyens de production. L’État (ou la communauté) peut bien socialiser toutes les ressources et les industries de son territoire, s’il ne se déprend pas des abstractions réelles de la praxis capitaliste que sont le travail, la valeur et le temps abstrait qui mettent en forme son objectivation, il condamnera inévitablement l’humanité à une fin abrupte à moyen terme.

[41] « On doit commencer par être un conservateur ontologique, c’est-à-dire se soucier qu’il reste un monde de telle sorte qu’on puisse le changer. » Günther Anders, La violence : oui ou non, op. cit., p.13.

[42] Owen, Vert paradoxe : le piège des solutions écoénergétiques, op. cit p. 149.

[43] Ted Trainer, « Can Europe run on renewable energy? A negative case », Energy Policy, vol. 63, no 25, 2013, p. 846

[44] Ibid., p. 846.

[45] Ibid., p. 848.

[46] Jörg Alber, « Maximale Windgeschwindigkeit », iz3w, no 327, novembre-décembre 2011, p. 33.

[47] Les terres rares sont aussi une composante essentielle de la production d’écrans tactiles des tablettes et téléphones “intelligents”, des batteries et disques durs et des ampoules fluo compactes.

[48] Simon Parry, Ed Douglas, « In China, the true cost of Britain’s clean, green wind power experiment : Pollution on a disastrous scale », Mail Online, 26 janvier 2011, http://www.dailymail.co.uk/home/moslive/article-1350811/In-China-true-cost-Britains-clean-green-wind-power-experiment-Pollution-disastrous-scale.html, [16 septembre 2014].

[49] Marine Corniou, « La ruée vers les terres rares » dans Québec Science, août-septembre 2012, p. 17-21.

[50] Thomas Lestavel, « Les terres rares, symbole d’un monde insoutenable », Alternatives economiques, no 337, 2014.

[51] Ainsi, on ne “verdit” pas la terre en prenant le métro plutôt que notre voiture, comme l’annonce fièrement la Société de transport de Montréal, on ne fait que diminuer notre empreinte écologique (ce qui n’est toutefois pas négligeable). C’est aussi pourquoi le Jury français de déontologie publicitaire a très légitimement interdit l’utilisation des adjectifs « vert », « propre » et « écologique » par les constructeurs d’automobiles électriques.

[52] John Bellamy Foster. Ecology against Capitalism, Monthly Review Press, New York, 2002, p.95-96.

[53] Alan Loquet, « Corruption, pollution, consommation : les ravages du Lithium en Argentine » dans Reporterre.net, http://www.reporterre.net/spip.php?article6167, [page consultée le 18 octobre 2014].

[54] NDLR : Erneuerbare-Energien-Gesetz, loi allemande sur les énergies renouvelables.

[55] Girardé, Musseau et Schramm, « La transition énergétique allemande », op. cit.

[56] Cécile Boutelet, « Les effets pervers de la transition énergétique en Allemagne », Le Monde, 23 août 2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/23/les-effets-pervers-de-la-sortie-du-nucleaire-en-allemagne_3465437_3234.html, [16 septembre 2014].

[57] Thiemo, Heeg, « Arme zahlen mehr für die Energiewende », Frankfurter Allgemeine, 24 avril 2012, www.faz.net/aktuell/politik/energiepolitik/erneuerbare-energien-arme-zahlen-mehr-fuer-die-energiewende-11729060.html, [17 septebre 2014]. Sans compter que les riches familles qui ont les moyens d’habiter une maison produisant plus d’énergie qu’elle n’en dépense (Plusenergiehaus, 25 à 30 % plus cher qu’une maison normale), comme dans le quartier Vauban à Freiburg-in-Briesgau, peuvent profiter des subventions fédérales et de la vente de leur électricité.

[58] Stefan Schultz, « Ökostrom-Umlage:Netzagentur kritisiert Entlastungen für Industrie », Spiegel Online, 15 mai 2012, http://www.spiegel.de/wirtschaft/netzagentur-kritisiert-verguenstigungen-fuer-stromintensive-unternehmen-a-833299.html, [17 septembre 2014].

[59] Sans pouvoir développer ici davantage sur ce thème, on notera qu’il s’agit aussi d’un positionnement stratégique du pays dans la compétition pour le développement de hautes technologies visant la maîtrise d’un marché prometteur dans la nouvelle vague du capitalisme vert. Voir à ce sujet : Hirsch, Joachim, « Ein grüner Kapitalismus ? », iz3w, no 327, novembre-décembre 2011, p. 19-21.

[60] Au risque des poursuites judiciaires des entreprises productrices (Vattenfall).

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