Réplique à : Réplique au texte «Libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui» Walter Benjamin et les «conservateurs de gauche»

17 décembre 2015 | Revue > >

Les conservateurs de gauche aiment-ils les femmes?

Valérie Lefebvre-Faucher

Cette lettre prend place dans une discussion qui a commencé ici à propos de l’interprétation conservatrice de la pensée de Walter Benjamin. Or, sauf mon respect pour Benjamin, je n’ai pas l’intention de critiquer la lecture juste ou mauvaise qu’en font les conservateurs de gauche. Je ne cherche pas non plus à étiqueter des personnes. Ce qui me semble essentiel en revanche, et que la discussion théorique ne devrait pas dissimuler mais révéler, c’est la question du lien entre conservatisme et domination. Le texte de Félix Deslauriers s’inquiète des effets du conformisme sur les sociétés et de la légèreté avec laquelle on traite souvent dans certains milieux de gauche les différentes oppressions. Malgré l’agacement évident des auteurs qui ont été encore une fois interpelés par ces questions, je me réjouis qu’elles aient été posées. Les conservateurs, s’opposent-ils nécessairement aux féministes et aux antiracistes ? Quelle menace représentent-elles pour eux et eux pour elles ? Existe-t-il un terrain d’entente, un but commun ?

J’écris aujourd’hui pour mettre sur la table quelques unes de ces réflexions en chantier, et y inviter ceux et celles qui remettent depuis longtemps cette discussion à plus tard. J’ai envie d’écoute et de réponses. Car il y a des rencontres qui ne se font pas, des sujets à propos desquels nous écrivons comme dans des canaux étanches. Et si le problème des conservateurs de gauche et des femmes revient toujours, comme une bestiole têtue que nous chassons d’une main en faisant autre chose et qui surgit de nouveau là où on ne l’attend pas, c’est peut-être que nous sommes assis.e.s sur un nid.

Je prends ici la parole comme féministe (sans pouvoir représenter l’ensemble de ses mouvements et de ses théories), car je parle de ce que je connais et je suis plus spécialiste de féminisme que de conservatisme de gauche, comme d’autres sont plus spécialistes de conservatisme de gauche que de féminisme[1]. Je souhaiterais bien sûr que la discussion continue en accueillant d’autres voix. Ma réflexion ne remplace pas par exemple celle de femmes racisées, que je voudrais inviter aussi à cette table. Cependant, il y a des questions que je veux poser en solidarité avec elles, et avec toutes les personnes marginalisées dans l’histoire, notamment sur les plans économique et symbolique. Ces questions, nos interlocuteurs en ont marre de les entendre presque autant que nous de les poser, mais nous ne savons pas participer à une discussion sans une réponse préalable. Nous demandons, pour emprunter une image de Suzanne Jacob, « Ce fusil, pointé sur nous, est-il chargé ? » Il faut comprendre que, parfois, quand quelqu’un refuse de répondre, nous quittions la table. Et que c’est à la personne qui tient en silence le fusil, chargé ou pas, du sexisme ou du racisme que nous attribuons la responsabilité de la rupture. « Nous ne sommes d’aucune façon en faveur des oppressions genrées ou racisées, est-il besoin de le dire. », ronchonnent Martin et Ouellet dans la lettre qui précède la mienne. Eh bien, oui. Parfois, le dire est utile. C’est même une condition de la discussion.

 

Est-ce que je peux être conservatrice moi aussi?

La réflexion amorcée ici mobilise au moins 3 sens distincts du mot conservatisme, ce qui explique notamment qu’on l’accole à des gens qui n’en veulent pas, ou qui en veulent une fois sur deux. Le conservatisme serait donc un moment du débat, en relation avec une tendance progressiste. Il serait aussi une posture morale au lourd passé (et au présent terrifiant !), à laquelle je comprends que les copains de gauche ne soient pas enthousiastes d’être associés. (Et de laquelle nous aspirons à les garder éloignés, même si l’histoire de la gauche nous enseigne que ce n’est pas gagné…) Puis, certains revendiquent pour le conservatisme cet autre sens, beaucoup plus chic, de la préservation du monde et de la culture.

Cette dernière posture a ceci de pratique qu’elle n’a pas d’opposition digne de ce nom. En effet, ce « conservatisme » s’approprie la bonté, la raison, le respect de la vie, l’espoir. En face d’elle, la dissolution du sens, l’indifférence devant la destruction, la folie, l’hérésie (sic). Qui ne veut pas sauver le monde ? Qui n’en sent pas l’urgence aujourd’hui ? On en vient à se demander si notre instinct de survie, notre amour, notre sentiment élevé de faire partie de l’humanité, si tout nos engagements, tous nos liens au fond n’étaient pas du conservatisme. Ce désir de préserver non seulement la vie mais la beauté, c’est ce que nous partagerions autour de cette table, les conservateurs de gauche et moi. C’est notre espace commun, notre projet. Notre peur.

Car la tentation du conservatisme est bien compréhensible; il est vrai, par exemple, que la crise écologique nous force à vivre une certaine part de « reculs », ne serait-ce que dans la production et la consommation. Et toute personne qui réfléchit est capable d’identifier des moments conservateurs théoriques en elle-même. Je me permets ceci dit de donner à ces espoirs et ces inquiétudes d’autres noms. De m’occuper de préservation, mais en refusant le vocabulaire du conservatisme. J’aimerais faire savoir que ce refus est possible, dans un contexte où tant de personnes engagées, cherchant des chantiers auxquels consacrer leur vie, ressentent ainsi une « tentation » conservatrice, dès qu’elles entrent dans l’inquiétude et le désir de protection. Demandons-nous ce qu’il y a dans cette tentation.

Martin et Ouellet nous invitent à ne pas confondre le conservatisme et la sensibilité conservatrice. Soit. Je ne veux pas tout amalgamer. (Je confesse que s’ils militaient contre l’homosexualité ou faisaient des blagues de lynchage, nous ne prendrions même pas la peine de les lire, de les écouter, de réfléchir à leurs thèse en en lisant d’autres, de leur répondre.) Prenons le temps de reconnaître que les gens avec qui j’ai le plaisir de discuter ne se réclament pas de ce conservatisme-là. Mais je parle de tous les autres cas où l’on se réclame d’un conservatisme ou d’un autre. Réalisons-nous ce que ça a comme effet, de mobiliser le conservatisme, de le convier tout simplement? Le rapprochement, c’est parfois l’usage des formes du conservatisme qui le fait. Même si la posture conservatrice fait à certains un bel effet de confort et d’amour du passé, nous ne pouvons pas ignorer ce qu’elle évoque pour d’autres, qui ne peuvent pas s’y tenir debout. Nous savons que la tentation conservatrice a des angles morts. Nous savons que les oppressions se reproduisent dans les plus beaux projets d’écovillages, où on ne s’est pas toujours demandé préalablement qui aurait le droit d’entrer et de parler, comment seraient partagés le travail, l’aide et la reconnaissance.

Personne ici ne propose d’exclure et de hiérarchiser. Nous espérons travailler ensemble à la préservation du monde et rallier dans cette œuvre l’humanité entière. L’humanité sauf quelques barbares, me direz-vous…

Et, justement, le vocabulaire du conservatisme ne perd pas sa force d’exclusion en passant du domaine de la morale à celui de la pensée critique. Ces mots, ces formes, chargées souvent d’une histoire d’esclavage, peu importe la volonté de celui ou celle qui les emploie, ne veulent pas dire la même chose pour tou.te.s. Ce sont des codes que l’on emploie pour remettre des gens « à leur place », c’est-à-dire en-dehors et en-dessous. C’est sur ce « vous n’êtes pas conservateur donc vous êtes barbare donc vous ne pouvez que détruire », que repose une bonne partie du problème que nous soulevons. Le problème de toutes les marges, toutes ces « minorités » qui, mises ensemble forment en fait la majorité du monde, la majorité du peuple et de l’histoire, tout ce qui n’est pas l’élite ; leur problème, c’est de voir se fermer les portes de la cité quand elles aspirent à y contribuer.

Je me demande aussi comment on peut se dire conservateur ou conservatrice dans ce contexte de crise écologique. Ce mot ne perd-il pas de son sens si on rejette l’idée de progrès ? Penser le monde sans le progrès n’amène-t-il pas à voir les idées et les mouvements sociaux comme des forces contemporaines menant des combats qui se renouvellent à chaque époque ? Si nous souhaitons ici n’être ni « progressiste » ni « nostalgique », ne devrions-nous pas alors préciser ce que nous défendons exactement ? L’« émancipation » ou alors quoi? La « non-émancipation »? (Mais dans ce cas, n’est-il pas odieux de refuser de débattre de nos chaînes et de la juste répartition du poids?) Ces objectifs, qui ne sont donc ni des avancées ni des reculs, s’ils doivent ressembler au conservatisme, pourraient bien être ce que j’appelais plus tôt l’inquiétude. Mais ils pourraient se révéler, aussi, conformisme, statu quo, élitisme, patriarcat, exploitation, toutes ces choses que le conservatisme évoque. Quand des intellectuels de gauche mobilisent le vocabulaire (voire l’attitude) du conservatisme, ils font planer tous ces spectres au-dessus de la table. Pourtant, à les croire, ce qu’ils désirent réellement « conserver », ce sont quelques grandes idées, le respect, la connaissance, la responsabilité, l’engagement, la recherche de beauté. En plus de défendre ces idées là, ils performent tout de même autre chose. À quoi l’appel au conservatisme sert-il? Brandir ces spectres, qu’on le veuille ou non, a comme effet secondaire de réaffirmer les normes, d’exclure les subalternes et de diminuer au passage les luttes des autres. Il y a des choses que les formes du conservatisme conservent implicitement : la division (pas que sexuelle) du travail, la supériorité d’un code (le leur) sur un autre, qui favorise les gens qui leur ressemblent, etc. En plus d’en avoir peur, je ne suis pas certaine que ces choses dans les angles morts de la discussion théorique servent la lutte des classes ou un quelconque projet anticapitaliste. Au contraire, c’est sur la division et l’exploitation des un.e.s par les autres que s’érige ce système que nous aspirons à dépasser ensemble.

 

Le moment conservateur de la réflexion féministe 

Les féministes ne peuvent pas embrasser complètement l’idée du progrès. (D’ailleurs, je suis bien curieuse de savoir où Maxime Ouellet, lui si critique du sophisme de l’homme de paille, trouve-t-il cette gauche « pétrie de progressisme idéologique » et cherchant une « émancipation individualiste, sans contenu et indéterminée ».) L’histoire, pour les femmes, est cyclique. Elles luttent toujours et partout contre ce que nous appelons trop vite reculs ou backlash, qui n’ont rien à voir avec un avant meilleur, et qui ne sont en fait qu’une résistance antiféministe permanente. Chaque fois qu’elles se sont jointes à une révolution, qu’elles ont contribué à bâtir des institutions et développer un savoir, une culture, en pensant que leur apport améliorerait le sort des femmes, elles ont éventuellement connu une nouvelle et brutale dévaluation de leur statut social grâce aux forces conservatrices de chaque société. Ainsi le christianisme, où les femmes s’étaient réfugiées massivement dans l’espoir d’être protégées par l’idée de l’égale valeur des humains, a fini par rejeter comme hérétique une bonne part de ce qu’elles y avaient mis. Des femmes ont observé et documenté de forts mouvements de réaction à chacune de leurs luttes. Ces réactions, chaque fois, prennent la forme d’appels à la raison, à la mesure, et se donnent des airs d’équilibre bienveillant. L’antiféminisme, tant qu’il ne verse pas, comme on s’y attend, dans la violence punitive, a le visage du bon père de famille. Pour les féministes, le « moment conservateur », c’est aussi ça, cette idée qu’elles seraient allées trop loin. Et elles ont été si invisibles qu’il suffit parfois qu’elles apparaîssent, pour sembler « trop ». Voilà ce qu’évoque le moment conservateur si nous parlons précisément du féminisme. De forts courants antiféministes et rétrogrades balaient le monde ces temps-ci. Des gens militent activement, puissamment, pour forcer les femmes à la reproduction ou « protéger les stéréotypes de genre ». Et ces discours, ils percent, ils résonnent, peut-être malgré eux, dans les propos de jeunes révolutionnaires, de militants, d’intellectuels de gauche, souvent plus éduqués à la critique des médias et de la prétendue science économique qu’aux réflexions sur le partage et l’entraide entre les humains. Or, on ne tue pas les filles qui vont à l’école uniquement dans des pays lointains. Ici aussi, quelques jours après la commémoration de l’attentat de Polytechnique, nous savons que la punition peut s’abattre au-delà du champ symbolique, sur les corps des femmes. Une femme qui prend la parole aujourd’hui est condamnée à la réaction, au rappel à l’ordre. Et ce rappel a d’autant plus de poids qu’il prend place dans un continuum de menace.

 

Oser parler de la famille

Si, comme le veut la croyance populaire, « les femmes sont conservatrices », c’est surtout qu’elles cherchent à sauver leur peau en s’associant à leurs oppresseurs (c’est la thèse de Dworkin), ou qu’elles sont dans la préservation de tout à l’heure. Car la réalité de la majorité des femmes dans le monde (et encore plus des femmes pauvres, des femmes du sud ou des femmes déplacées), c’est qu’elles se consacrent déjà tout entière à la survie et au soin de la communauté. Cette position de soignante, puisqu’elle est celle qui leur a été assignée pour les dominer et les exploiter comme ressources de base de la reproduction, est évidemment pour les féministes piégée. C’est à la fois une solution et un piège. Quand intellectuels et décideurs parlent de prendre soin du monde, on comprendrait qu’elles entendent « prenez-soin du monde pendant que je vous dis comment », mais elles ne s’arrêtent pas à cet inconfort, occupées qu’elles sont à prendre soin du monde. Reprocher aux féministes de dédaigner le don de soi rappelle le mépris des patrons accusant les travailleurs de paresse.

Mais la championne toutes catégories des appels au don de soi, c’est la fameuse nostalgie du sens perdu de la famille. Les discours anticapitalistes, les manifestes écologistes me crispent régulièrement au même endroit que Fox News, de la même façon que les discours de la droite religieuse canadienne. Là où j’ai peur du spectre de la famille traditionnelle. Comprenez bien que je suis la première à parler de maternité et de politique, d’éducation et de communauté, à vouloir faire passer l’humanité avant le profit. Ce n’est pas le mot famille qui m’éloigne. Ce sont ces insinuations, parfois affirmatives : le féminisme aurait « jeté le bébé avec l’eau du bain ». Nous serions allé.e.s trop loin sur la voie de la famille révolutionnaire; il serait temps de rééquilibrer tout ça, de retrouver ce que la famille « traditionnelle » avait de bon. Ce lieu commun de notre époque n’est pas toujours explicite. Il n’est pas non plus exclusif aux conservateurs. On l’entend régulièrement comme de petits couacs, des insinuations ou des oublis. On liste des institutions en perdition, école, Église, famille, sans plus de précision; et chaque fois je doute. Que voulez-vous donc retrouver?

Nous craignons la perte de sens. La dissolution du commun et la dévaluation du vivant. Nous sommes d’accord. Nous vivons dans un monde où n’importe quelle activité futile, voire polluante et violente, nous semble plus intéressante que celle de s’occuper d’un parent malade, où, si nous avions le choix, pour reprendre une image de Silvia Federici, nous choisirions tou.te.s de fabriquer une voiture plutôt qu’un bébé. La crise actuelle de la reproduction est telle qu’elle devrait nous occuper tous et toutes dès à présent, en priorité.

Mais avant de prononcer des paroles nostalgiques d’une époque fantasmée où l’humain se préoccupait paraît-il de l’humain, faisons s’il vous plaît un effort pour ne pas désigner mine de rien la place des femmes aux couches et à la cuisine. J’entends cette prescription non seulement chez quelques dirigeants, ridicules de violence archaïque, mais aussi chez des écolos idéalistes, qui fondent des écohameaux et (ré?)apprennent la symbiose avec la nature; je l’entends chez les révoltés de la consommation et de l’individualisme, qui cherchent le sens du commun et les moyens de renouveler le vivre ensemble. Si le projet n’est pas de faire porter le poids de la reproduction aux femmes, mais de revaloriser et prioriser la famille dans toutes les sphères de la société, alors vous comprendrez aisément que nous avalions de travers la nostalgie des formes traditionnelles de la famille.

Quand des camarades se plaignent d’une perte de repères, je voudrais entendre leurs voix graves et fortes, affirmant fièrement leur parentalité exploratoire. Car, vous, mes amis, qui avez aidé des mères à mettre au monde des enfants, qui les avez accueilli.e.s, gènes pas gènes, dans vos bras et vos cœurs en leur promettant d’être là, qui les avez consolé.e.s nuit et jour, qui avez dû vous absenter du travail pour les soigner, qui réduisez vos engagements pour voler à cette société productiviste temps et amour, vous dont la génération redéfinit la paternité même, mais de quoi parlez-vous quand vous dites que nous perdons le sens de la famille?! Se pourrait-il que ce sentiment de « perte de sens » vienne justement du fait que les hommes d’aujourd’hui s’intéressent ENFIN à la famille et réalisent du coup la place ridicule que notre société réserve à ces préoccupations autrefois féminines? Quel est donc ce sens perdu si ce n’est celui des autres? Celui des femmes. Celui qu’elles assuraient gratuitement et en silence (« Mais vont-elles enfin s’occuper de ce bordel, qu’on puisse continuer à parler d’économie tranquille? »)… Aujourd’hui que la révolution féministe a remis la famille sur la place publique, ce n’est pas cela qu’il s’agit de regretter. Au contraire, la responsabilité des enfants, comme le soin des humains en général, nous la souhaitons collective, étendue à la communauté.

Pourquoi, tandis que nous recherchons ce sens « perdu à réinventer », ne pas alors nous intéresser plus à celles qui l’ont cherché avant nous? Il existe une tradition de pensée sur la vie, la naissance, l’enfance, l’entraide, le soin des autres; et elle se trouve dans les œuvres de femmes. Je ne m’explique pas que l’on puisse dire encore aujourd’hui que les féministes rejettent la maternité alors qu’elle se trouve au cœur de presque tous leurs débats. Les anciennes en faisaient d’ailleurs (assez tristement parfois) la preuve de la valeur et du pouvoir féminin. Mary O’Brien écrit, dans Dialectique de la reproduction (1981), « Si on me demande où situer le point de départ de la théorie féministe, je réponds : à l’intérieur du processus de la reproduction humaine. » Dans les années 1970, des féministes, que les marxistes dénonçaient, se sont intéressées à « l’autre usine », l’autre front, appelé « usine sociale », c’est à dire la maison, le quartier. Elles écrivent depuis des décennies sur la parentalité révolutionnaire. Plusieurs d’entre elles ont identifié la forme familiale dite traditionnelle (en réalité ce modèle est assez récent) comme un facteur d’isolement, de division et d’injustice. Bell hooks disait ceci dans Feminist Theory (1984)

Child care is a responsability that can be shared with other child-rearers, with people who do not live with children. This form of parenting is revolutionary in this society because it takes place in opposition to the idea that parents, especially mothers, should be the only child-rearers. (…) This kind of shared responsability for child care can happen in small community settings where people know and trust one another. It cannot happen in those settings if parents regard children as their « property »… 

Et si en effet le « sens de la famille » n’avait pas toujours été celui que l’on pense? Le sens de la famille, ce n’est pas forcément le patriarcat, le contrôle des femmes comme reproductrices potentielles des hommes. Cette façon de voir la famille est déterminée historiquement, notamment par les besoins de l’industrialisation et du capitalisme. Elle n’est pas universelle, elle n’est pas obligatoire et surtout elle est fondamentalement injuste et cruelle. Aujourd’hui, quand nous nous tournons vers la famille, nous n’avons pas à chercher la vieille image rassurante du bon père de famille responsable et de la mère offerte. Ce modèle n’est pas plus « responsable », pas plus « aimant », pas plus « humain » que les autres s’il n’arrive qu’à défendre les privilèges d’hommes riches ne s’occupant que d’eux-mêmes. Le féminisme a voulu éclater l’ordre familial en élargissant la responsabilité du soin à tous. Et n’est-ce pas un projet dont nous sommes fières et fiers aujourd’hui? La communauté que nous appelons s’inquiète de chacun de ses membres et s’intéresse assez à eux (et elles!) pour leur permettre de contribuer au bien commun dans le désordre et non selon un modèle usiné. C’est à cette condition qu’ils et elles adhèreront à cette communauté. Ne les en excluons pas d’avance par manque de vocabulaire et cessons d’appeler cette famille spectrale dont nous ne saurions assumer les formes carcérales.

 

Protéger les édifices invisibles

Le féminisme (comme l’antiracisme) repose forcément sur une révolte, le refus de normes oppressives et d’injustices collectives. Il est donc fréquent de le considérer comme une pensée, une posture de déconstruction et de rejet. Or, il n’est pas qu’un mouvement d’émancipation (surtout pas un mouvement identitaire…). Il appelle des catégories de pensée différentes et il se sait multiple, à la fois reconnaissance, redistribution et transformation des formes. (Ce qu’explique très bien Nancy Fraser, à laquelle référait le texte précédent.) On ne peut pas le réduire à cette révolte. Ce serait nier, refuser encore et toujours de recevoir le savoir des femmes et la part du féminisme qui se veut universelle.

Nous ne détruisons rien, nous ajoutons. C’est ce sur quoi insistait Louky Bersianik, en parlant de la féminisation de la langue. Elle voulait pouvoir tout garder, connaître l’étymologie de chaque mot, chaque emprunt, chaque mélange. À la lecture il saute aux yeux que c’est aussi son rapport à la culture. Ses œuvres se nourrissent à la fois de mythologie, de linguistique, de science fiction, de psychanalyse, de cinéma… Elles sont d’ailleurs tous les genres à la fois. J’aimerais terminer en parlant de cette idée d’« ajouter ».

C’est une vieille tradition antiféministe que d’accuser les femmes de détruire des institutions quand elles cherchent simplement à y participer. Une vieille manière de les faire taire. Je pense en disant cela à la jolie accusation de « crime de lèse-société », invoquée notamment par la société des jeunes catholiques qui voulut censurer la pièce Les Fées ont soif. Quand je lis, sous la plume de conservateurs (tentés ou assumés, de gauche ou de droite), que nous avons perdu nos repères, que nous avons rompu avec la culture, que nous refusons notre héritage, j’ai envie de rappeler tout ce qui a été ajouté. Grâce aux mouvements dits d’émancipation, à ce vaste chantier de décolonisation, nous avons aujourd’hui accès à une histoire plus universelle, à une culture polyphonique dont les trames invisibles peuvent enfin être lues. Les féministes savent qu’il y a du « nouveau » à transmettre, que, dans le processus d’ouverture qui a pu entraîner de la dissolution, il y a eu gain. Que peut donc signifier, en littérature, en histoire, un retour à la tradition? S’agit-il d’accepter que des catégories de voix redeviennent inaudibles? De renoncer à certaines dimensions de notre passé? Et en art? N’est-ce pas, d’une certaine manière, le contraire de la création?

Je ne suis évidemment pas contre les structures, contre le commun, contre l’histoire, la famille, le partage. Je suis contre leur fixité et leur étroitesse, qui légitiment les violences. Je voudrais que nous les ouvrions et les habitions de notre pensée multiple et notre expérience complexe. Ce que j’ai envie de préserver, c’est toute la culture, et pas seulement sa version la plus droite. Je vois, dans nos racines, ce que les récits dominants n’ont pas retenu, et qui fait quand même partie de nous. Je vois aussi nos racines les plus tordues et les plus sombres, et je n’ai pas besoin de faire la paix avec elles pour qu’elles me constituent.

Je veux tout du monde. Et vous?

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Un grand merci à Emmanuelle Sirois, Julie Paquette, Anne Migner-Laurin et Julie Châteauvert pour les échanges qui ont nourri ce texte (et qui continueront, je l’espère!).

[1] Si j’étais, comme certains, du genre à pointer les lectures manquantes de mes interlocuteurs pour me glorifier de mon propre savoir, je me jetterais avec hilarité sur le passage où Martin et Ouellet rejettent du revers de la main toutes les pensées féministes marquantes des 50 dernières années, comme si la lecture d’une seule femme (Scholz) les dispensait de lire toutes les autres.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Jacques Pelletier

Excellente réflexion qui fait avancer le débat de manière aussi intelligente que posée : la notion de conservatisme de gauche, au contraire, embrume les choses et rend difficiles les débats comme le montre la polémique antérieure récente.

Élisabeth Germain

Superbe texte, merci! Il fait des renversements de perspective très stimulants à propos du soin et de la famille. Il offre aussi des formulations frappantes, comme celle-ci: « Pour les féministes, le « moment conservateur », c’est aussi ça, cette idée qu’elles seraient allées trop loin. Et elles ont été si invisibles qu’il suffit parfois qu’elles apparaîssent, pour sembler « trop ». » Merci aussi d’avoir écrit sur le « care » sans utiliser le terme anglais: c’est à nous d’habiter le mot « soin » avec une intensité de sens.

Agusti Nicolau-Coll

Je trouve que Valérie Lefebvre-Faucher rate complètement sa cible, dans le sens qu’il ne s’agit pas d’une réponse aux thèses d’Éric et Martin, mais plutôt de saisir l’occasion pour exprimer ses craintes, peur et doutes concernant le conservatisme de gauche des auteurs (ses peurs, craintes et doutes sont légitimes, mais l’est bcp moins le fait de leur faire à plusieurs reprises un procès d’intention en leur prêtant des intentions qu’ils n’ont pas exprimées). On le voit déjà dans le titre qu’elle a choisi pour coiffer son texte. Je laisse le soin au lecteur d’identifier par lui-même ces procès d’intention et la façon comment elle prête au conservatisme de gauche des caractéristiques qui n’ont rien à voir avec celui-ci.

Si ce n’est pas déjà fait (et a la tenure de ses propos, j’ose penser que non), il serait souhaitable qu’elle lise ou au moins jette un coup d’oeil à des ouvrages qui d’une façon ou une autre caractérisent ce qu’on appelle conservatisme de gauche (plus une sensibilité que non pas une idéologie, selon Jean-Claude Michéa lui-même). Je pense notamment à l’ouvrage collectif « Les racines de la liberté. Réflexions à partir de l’anarchisme tory » (Nota Bene, 2014).

Ceci étant dit, après lecture du texte de Valérie Lefebvre-Faucher, je me repose une fois de plus trois questions que la gauche « progressiste » n’aime pas se poser et parfois même n’entendre parler :
– Quel est le sens du Mal, au-delà de toute explication idéologisée ou moraliste ?
– Quoi faire de la dimension tragique propre à l’existence humaine ?
– S’émanciper de toute oppression pour quoi faire au juste? Pour être libre et vivre dans le bonheur…? Pas fort….

Normalement je n’aime pas ni son style ni le contenu de la plupart de ses textes, mais il y a un passage d’un article d’Éric Bedard publié dans la revue Argument Vol 14 no 1, automne 2011 – hiver 2012), qui se lit ainsi :

« Les tempéraments conservateurs ont de l’homme et de l’histoire une conception généralement tragique. Le mal et le bien coexistent en chacun de nous : chaque jour il nous faut choisir; la vertu et le mal radical ne sont la propriété d’aucun groupe social, d’aucune communauté ethnique, d’aucun genre. Nous sommes des êtres libres, mais cette liberté est lourde à porter, car nous sommes en grande partie responsables de notre destin. Quant à l’histoire, elle serait malheureusement une suite ininterrompue de progrès et de malheurs, de grandeur et décadence. L’optimisme lyrique de ceux qui annoncent des lendemains qui chantent et qui président que, grâce à leur programme, on arrivera à une sorte de fin de l’histoire, à une grande communion fraternelle et définitive, n’ont le plus souvent que mépris pour cette nature imparfaite qui fait de l’homme cet être imprévisible, tantôt généreux, tantôt mesquin, capable du meilleur et du pire ».(p.5)

Turp Gilbert

Belle réflexion, très en phase avec l’air du temps. À lire, me semble. (à dire vrai, j’ai hâte que les fées recommencent à avoir soif).