3 juin 2014 | Revue > >

L’utopie et le lien social

Philippe Hurteau

L’utopie mérite d’être revisitée, réinterprétée et revalorisée afin de mieux saisir la place qu’il est possible de lui donner aujourd’hui dans une pensée du changement social. Est-elle, comme l’ont jugé Marx et Engels[1] qu’une étape dans la construction du socialisme scientifique ? Conviendrait-il de la limiter à n’avoir été que l’antichambre des totalitarismes du 20e siècle[2] ? Ou encore ne serait-elle pas qu’une forme de régression – tant psychique, politique que théorique – qui trahit en fait un attachement irrationnel envers un âge d’or idéalisé ou un futur fantasmé issu de l’imagination fertile de quelques illuminé-es ?

Ce que je souhaite faire dans ce texte c’est présenter un cadre – ou du moins une partie de ce cadre – qui vise à saisir l’utopie, comme forme particulière de conscience du politique qui ne se laisse pas enfermer dans l’une ou l’autre de ces définitions stériles. D’abord, une étude de l’utopie, c’est surtout une tentative de compréhension du politique qui porte son attention sur le présent au moyen d’une recherche de ce qui lui manque. Mon propos en fait est d’étudier l’utopie en tant que principe d’ouverture des consciences, ouverture qui active une mise en question critique de l’ordre établi. Dit sommairement, je m’intéresse à la disposition utopienne à mettre de l’avant une conception idéale de la justice, disposition qui projette les utopistes vers un « tout autre social »[3] et qui constitue un moment particulier dans la formation de la pensée critique – moment qui pousse, stimule à l’action concrète et à l’engagement pour la transformation égalitaire de la société. Au-delà du rejet dont elle est la cible, des fabuleux voyages qu’elle met en scène et des rêves éveillés qu’elle suggère, l’utopie est donc d’abord une forme de travail, une prise de conscience du monde, des humains, de leurs limites respectives et de l’action possible sur ces limites; elle s’adresse fondamentalement « à des individus conscients des limites pondérables de leur action et des conditions de leur affranchissement […]. »[4] En un sens, elle consiste en une disposition des consciences à mettre entre parenthèses le monde tel qu’on le connaît pour en critiquer les formes politiques. Il s’agit donc, en définitive, « [d’une] manière originale de penser le monde »[5] et c’est cette manière que je tenterai de synthétiser dans ce texte.

L’utopie comme assèchement du politique…

Traditionnellement, l’utopie est soumise à trois types ou niveaux de critique. D’abord une critique libérale qui rejette l’idée de communauté et l’exigence d’égalité que sous-tend l’utopie au profit d’une épistémologie individualiste et d’une défense des limitations libérales de la démocratie. Une seconde critique, conservatrice celle-là, qui voit dans l’utopie une licence morale pour l’expression des désirs criminels des masses populaires en plus d’encourager la dissolution des différents piliers de la « société civilisée » (famille, propriété, nation). Une troisième enfin, provenant de la tradition marxiste et qui voit dans l’esprit utopique une forme archaïque de conscience politique incapable de tenir ensemble exigence théorique et exigence pratique. En plus de ces trois types de critique, il convient d’en ajouter un quatrième, politique celui-là. L’expression utopique, au travers ses plans de sociétés futures et ses modèles de système politico-social, aurait la prétention de réaliser durablement la jonction entre harmonie collective et développement du plein potentiel de chaque individu. Cette expression peut alors être analysée comme s’inscrivant dans une dynamique de rétrécissement du politique à une simple question administrative (le fameux passage saint-simonien du gouvernement des hommes à l’administration des choses). L’utopie advenue, celle purgée des conflits et des incertitudes du politique, peut alors laisser présager une société pacifiée et pleinement harmonieuse. En ce sens, elle serait foncièrement anti-politique et donc condamnée à n’être qu’un rêve impossible non seulement en raison d’une conception erronée de la communauté ou encore des ressorts criminels qu’elle devrait mettre en branle pour se réaliser; mais parce qu’elle se placerait, d’entrée de jeu, sur un terrain qui assèche toute compréhension des réalités du politique au profit du calme plat et ennuyeux d’un monde qui ne connait ni conflit ni perturbation[6].

Cette quatrième critique, exprimée notamment par Pierre Rosanvallon dans son travail de recherche sur la citoyenneté et la démocratie moderne, découle d’une compréhension rigide de l’utopie dans laquelle les plans et les modèles de sociétés futures en viennent à se substituer entièrement au fondement même de la conscience utopique. En fait, c’est le lien entre démocratie et utopie qui pose ici problème, cette dernière étant présentée comme incapable de se situer dans le cadre démocratique sans le nier en raison même de ses tentatives de catégorisation fixe et de règlement définitif. La démocratie[7], comme régime reprenant en lui-même la nature indéterminée du politique, porterait en fait une complexité qui serait contraire à l’esprit utopique. Rosanvallon, dans le sillon de la pensée politique française post-totalitaire invite alors à penser la démocratie et également le politique sur les traces de l’indétermination; non pas tenter d’en résoudre les énigmes, mais d’y séjourner durablement. On comprendra dans ce contexte que le défaut de l’utopie, en définitive, serait donc de refuser ce séjour en pointant vers une sortie du politique en plus de servir de prélude à l’installation d’un pouvoir de type technocratique (l’administration des choses). C’est cette association (entre assèchement du politique et utopie) qui se doit d’être revisitée. L’idée ici n’est pas de nier en bloc la pertinence de cette association, mais bien de rechercher à voir en quoi elle ne peut – cette 4e critique – prétendre épuiser définitivement la pertinence de l’utopie, de la pensée utopique, comme outil de changement social.

Une manière de penser l’utopie aujourd’hui pourrait très bien être de chercher à en relever les différentes formes d’expression en tentant de départager les signes de continuité et de rupture de l’utopie classique (celle de Thomas More), avec l’utopie socialiste (Saint-Simon, Fourier, Owen, Leroux, etc.) ou encore avec les utopies écologistes, féministes, technologiques, etc.; manière tout à fait pertinente il va sans dire, mais que je mets de côté pour l’instant. Il me semble plus intéressant pour le moment de situer la pertinence actuelle d’une pensée de l’utopie dans un approfondissement des travaux réalisés par Miguel Abensour. La richesse du modèle offert par Abensour est de parvenir à toujours comprendre l’utopie dans le cadre équivoque qui est lui est propre. Ainsi on évite de réduire cette dernière à une seule de ses caractéristiques pour plutôt la comprendre dans la complexité qui émane de la rencontre de ses différents foyers d’origine : son foyer ontologique (voir dans l’utopie un mode de compréhension de l’être comme inachèvement), et son foyer éthique (l’utopie comme responsabilité infinie envers l’autre)[8]. Pour la pensée politique contemporaine, mais surtout pour une pensée engagée, étudier l’utopie ne revient donc pas vraiment à remonter le lien de filiation relevant de l’écriture formelle d’une utopie; mais bien de se pencher sur l’analyse du lien social particulier que rend possible l’expérience utopique qui maintient, au niveau de la pensée (au niveau de la conscience), une tension liante entre les idées d’inachèvement et de responsabilité.

… ou l’utopie comme conscience de l’inachèvement?

Joindre la notion d’inachèvement au concept d’utopie peut sembler contradictoire, la littérature utopiste proposant la plupart du temps des modèles achevés. Pourtant, il est possible – et surtout plus fertile – d’œuvrer à construire une compréhension de l’utopie comme un moment spécifique qui participe au travail de constitution toujours inachevé de la conscience. En parvenant à opérer un repérage des lieux d’aliénation qui hantent la psyché humaine, repérage qui pousse cette dernière au dépassement de ses propres limites, l’utopie est, en quelque sorte, un refus radical de toute pensée de la fin de l’histoire au profit d’une pensée qui réfléchit le dépassement du réel par un autre réel (un autre réel qui est tout autant déjà présent, en devenir ainsi que jamais pleinement réalisé). C’est l’utopie comme moment particulier qui m’intéresse ici, soit le moment où s’ouvre, à l’aide de la projection vers l’avant, un espace pour la contestation de l’ordre dominant, moment qui permet d’instituer un écart « entre le vivre et le bien-vivre »[9] (ou la possibilité du bien-vivre), mais également écart qui œuvre « à faire avouer à chaque forme particulière de la réalité existante [… une] réalité effective vers laquelle elle tend »[10]. L’écart utopique n’est donc pas tout écart, mais bien un écart qui implique une mise au travail en lançant une entreprise toujours renouvelable de repérage et de déblocage des potentialités inscrites dans le social et qui appelle à la réalisation d’un social autre.

Le rapport entre utopie et inachèvement, déplace quelque peu le regard posé. L’utopie n’est plus qu’un autre lieu (ou en fait un non-lieu), mais est également un autre temps. Il y a là passage d’une projection spatiale (l’île inaccessible d’Utopie) à une projection temporelle qui met l’accent sur ce que Bloch identifie comme une ontologie de l’être inachevé; c’est-à-dire, dans les mots d’Abensour, que

« L’être est pensé à la fois comme processus, inachèvement et tension vers l’achèvement. Autant de dimensions qui se communiquent à l’utopie, puisque l’utopie et sa persistance seraient inscrites dans l’économie de l’être. […] Ce serait donc dans l’inachèvement de l’être, dans le Pas encore Être que l’utopie trouverait sa source inextinguible et dans la tension vers l’achèvement situé dans le futur, son principe le plus certain. »[11]

On voit ici le maintien de l’équivoque dont il fut question plus haut, l’utopie étant tout autant reconnaissance de l’inachèvement et réactualisation incessante de la pulsion, de l’élan, vers un désir d’achèvement. Ce qu’il est intéressant de relever dans cette économie de l’être inachevé, c’est la découverte, dans l’utopie, d’un « principe propulseur qui fait avancer l’histoire »[12], en ce qu’elle serait animée d’une direction visant à combler une double insatisfaction : l’insatisfaction par rapport à ce qui manque, mais également insatisfaction par rapport à ce qui est devenu. L’utopie serait alors ce mode particulier de la conscience qui éclaire ce qui est par ce qui manque et qui institue une forme de lien social qui peut être défini comme la rencontre entre une pulsion infinie (le fameux foyer éthique, le sentiment de responsabilité, la quête de justice, etc.) avec un réel idéal dont l’achèvement se dérobe à sa propre réalisation (foyer ontologique).

En suivant la voie tracée par cette réflexion autour de l’idée qu’il existerait une disposition utopique bien particulière, on en arrive à voir également en quoi l’utopie peut s’avérer riche lorsque vient le temps de mettre en question la compréhension libérale de la démocratie. Loin de limiter cette démocratie au respect de la loi ou à une certaine révérence envers l’État de droit, la lecture utopique cherche à jeter les bases d’une théorisation de la démocratie centrée sur l’action instituante du dêmos. L’idée ici est de voir en quoi l’utopie aide à poser un regard critique sur la prétention des formes d’objectivation politique à s’autonomiser de leurs assises sociales tout en ressaisissant, en l’explicitant, le lien dialectique qui unit dêmos et État; le premier dont sa vie plurielle, massive et polymorphe étant compris comme le foyer de sens de l’État moderne, son horizon implicite[13]. Tandis que le second, l’État, n’est qu’une forme momentanée, une forme parmi d’autres, d’objectivation du politique devant se rapporter sans cesse à son origine, soit le fond d’horizontalité qu’est la vie active et débordante du dêmos.

Ce débordement, cette extase démocratique, rejoint l’idée d’inachèvement : la démocratie n’étant pas le régime de l’excès, mais bien plutôt le cadre du déploiement d’un « reste » excédant, insaisissable et irréductible; un reste qui déborde toute définition fixe de sens (un reste utopique donc) et qui, par son propre élan au débordement, oblige la redéfinition de frontières institutionnelles pensées a priori comme fixes par les tenants de l’ordre établi.

Associer une réflexion sur l’utopie à ce type de travail de conceptualisation de la démocratie ne va pas de soi (les disciples de Saint-Simon, comme il l’a été mentionné plus tôt, ayant compris le principe de « l’administration des choses » comme un appel au développement d’un régime technocratique régi par une élite savante). Pourtant, réfléchir la jonction entre principe démocratique et utopique gagne à être développée; l’utopie, à titre de principe qui rend accessible une projection vers un autre monde possible, permettant d’ouvrir l’espace politique au déploiement actif du dêmos.

Pour synthétiser, disons que l’utopie n’est pas destinée à se faire topie et la fondation positive émanant de la critique n’est pas l’ordre nouveau lui-même, mais bien plutôt l’émergence d’un lien social radicalement autre s’instituant par et dans le travail critique et l’insatisfaction à l’égard de toute forme d’ordre. Ce lien social, cette disposition de la conscience individuelle et collective à l’ouverture (au tout autre social), en plus de ce qui a été développé précédemment, s’appuie sur un second sens attribuable à la notion d’inachèvement, soit celui de la présence-absence de l’utopie. Depuis Thomas More[14], l’utopie prend à la fois la forme d’une ouverture à la réalisation ici-bas de la vie bonne (eu-topos, le lieu du bien) tout en constatant son absence (u-topos, le non-lieu). Le lien social utopique, c’est donc ce lien qui s’active dans cette signification complexe et qui persiste sans jamais nécessairement aboutir. La réflexion sur cette liaison particulière, cette tentative de faire se lier des êtres conscients de leur propre inachèvement et du caractère inachevable de leur entreprise (ici, par exemple, la justice sociale) insiste précisément sur la dynamique qui se trouve au cœur de l’équivoque utopique : elle est tout autant l’incarnation, la présence dans l’univers social de principes fondateurs (l’égalité) activés sur la scène politique, mais elle est absence en ce qu’elle ne parvient jamais à faire correspondre complètement l’ordre institué avec ces derniers.

Conclusion

Ainsi, loin d’épuiser de l’intérieur le projet démocratique par le développement d’un appel, conscient ou non, à la mise en place d’un pouvoir technocratique, l’utopie peut plutôt être comprise comme étant d’abord une des conditions de la démocratie. Elle est ouverture, non pas toute forme d’ouverture, mais plus un principe d’activation qui œuvre au travail inlassable de rupture d’avec l’ordre établi. Il s’agit donc d’un mode particulier de subjectivation politique qui est résolument orienté dans l’action et dans la confrontation des hiérarchies et des structures du monde hérité. Le retour à l’utopie, sans être un remède miracle, se place donc d’entrée de jeu dans une optique d’ouverture d’un dialogue critique visant à alimenter une pensée de l’émancipation.

 

[1] MARX, Karl et ENGELS, Friedrich, Manifeste du parti communiste, Paris, Flammarion, 1998, 206 p ; ENGELS, Friedrich, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Paris, éditions sociales, 1971, 125 pages.

[2] FURET, François, Le Passé d’une illusion : Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Éditions Robert Laffont, 1995, 824 pages; HELLER, Michel et NEKRICH, Aleksandr, L’utopie au pouvoir : Histoire de l’URSS de 1917 à nos jours, Paris, Calmann-Lévy, 1982, 655 pages.

[3] ABENSOUR, Miguel, L’homme est un animal utopique, Paris, Les Éditions de la nuit, 2010, p. 8.

[4] ABENSOUR, Miguel, Le procès des maîtres rêveurs, Paris, Les Éditions de la nuit, 2011, p. 20.

[5] ABENSOUR, Miguel, Les formes de l’utopie socialiste-communiste: essai sur le communisme critique et l’utopie (tome 1), Thèse pour le doctorat d’État en droit et en science politique, Université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, 1972, p. 48 (note 1).

[6] Une autre variante de cet ennui tient également à l’impression qui se dégage de l’utopie d’une société non seulement purgée de ses tensions internes, mais aussi débarrassée de la capacité individuelle d’entreprendre : « Ainsi, ce que l’on voit si souvent comme l’ennui utopique correspond à un retrait de la cathexis de ce que j’ai cessé de percevoir comme « mes propres » projets ou « ma propre » vie quotidienne. Mais c’est aussi en ce sens que la dépersonnalisation devient un élément fondamental ou constitutif de l’utopie. » JAMESON, Fredric, Archéologies du futur : Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo Édition, 2007, p. 179.

[7] ROSANVALLON, Pierre, La démocratie inachevée, Paris, Gallimard, 2000, p. 12-13.

[8] CERVERA-MARZAL, Manuel, Miguel Abensour : critique de la domination, pensée de l’émancipation, Paris, Sens&Tonka, 2013, p. 151.

[9] ABENSOUR, Miguel, La démocratie contre l’État, Paris, Éditions du Félin, 2004, p. 71.

[10] Idem.

[11] ABENSOUR, op. cit., 2010., p. 234-235.

[12] BLOCH, Ernst, Le principe espérance, volume 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 371.

[13] ABENSOUR, op. cit., 2004, p. 84.

[14] MORE, Thomas, L’Utopie, Paris, Flammarion, 1987, 248 pages.

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