24 février 2015 | Revue > >

Le Parti des Indigènes de la République : une nécessité politique en France !

Selim Nadi

En Janvier 2005, plusieurs militants et organisations antiracistes lancèrent un appel – l’appel des Indigènes de la République. Cet appel fut lancé dans un contexte de fortes tensions raciales au sein de l’Hexagone. Bien qu’il y ait eu des « affaires » du voile dès 1989 en France, en 2004 fut votée une loi excluant les filles portant le hijab de l’école[1]. En 2005 fut votée une loi « portant reconnaissance de la Nation et de la contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». L’article 4 de cette loi insistait sur le fait que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». L’école était donc au centre de cette phase de la contre-révolution coloniale qui a débuté dans les années 2004-2005. De la même manière, c’est à ce moment que les banlieues françaises se soulevèrent suite à la mort de Bouna Traoré (15 ans) et Zyed Benna (17 ans). C’est d’ailleurs suite à cela que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, demanda aux préfets que les étrangers, en situation régulière ou irrégulière, ayant fait l’objet d’une condamnation, soient expulsés du territoire, y compris ceux ayant un titre de séjour. L’objectif de cet appel était de mobiliser des militants autour des rapports de force dérivant de la colonisation. Ainsi, dans l’appel on pouvait lire « la France était un État colonial, la France reste un État colonial »[2]. Cet appel fut lancé par divers individus et organisations (notamment « Une école pour tous et toutes », le Collectif des Musulmans de France, la Fédération des travailleurs africains de France, le groupe de rap La Rumeur, etc. …) et reçu environ 3000 signatures en quelques semaines. Par la suite, le Mouvement des Indigènes de la République (M.I.R), une organisation se voulant politique, fut créé ; et c’est justement l’aspect politique de la mobilisation des non-blancs en France qui m’intéressera ici.

Dans son livre Pour une politique de la racaille, l’un des fondateurs du M.I.R, Sadri Khiari, écrit que « les indigènes ne peuvent pas entrer dans la vie politique à moins qu’ils n’y fassent irruption »[3]. Cette volonté de quitter le milieu associatif afin de politiser les luttes de l’immigration a débouché, en 2010, sur la création du Parti des Indigènes de la République (P.I.R). Le P.I.R introduisit dans le champ politique français une analyse relativement inédite de la question raciale en analysant celle-ci d’un point de vue matérialiste et politique, abandonnant la « sphère morale » où la plupart des « analyses » restaient alors cantonnées. Le présent texte entend présenter les lignes politiques principales du P.I.R et expliciter la nécessité d’une telle organisation pour le contexte français. Afin de ne pas perdre le lecteur, je serai volontairement synthétique, mais les personnes souhaitant approfondir ce sujet peuvent se référer aux écrits de Sadri Khiari, ainsi qu’à un ouvrage collectif dirigé par Sadri Khiari et Houria Bouteldja. Mon propos sera organisé en trois points majeurs :

 

  1. La construction d’une force politique autonome
  2. L’introduction de la question raciale dans le champ politique français
  3. Quelles perspectives politiques pour le P.I.R ?

 

  1. La construction d’une force politique autonome

 

Ce qui donne tout son intérêt au P.I.R est, premièrement, qu’il a quitté le champ politique « classique » (ce que le P.I.R nomme le « champ politique blanc ») afin de politiser les luttes anti-racistes de manière autonome en France. Bien évidemment, le M.I.R/P.I.R n’est pas né ex nihilo mais découle d’une longue tradition de luttes des non-blancs en France. Afin de ne pas m’éterniser je ne reviendrais pas sur ce point, mais j’évoquerai juste la continuité existant entre le rapport des indigènes à la politique. Dans son livre Pour une politique de la racaille, Sadri Khiari reviens sur le « statut de l’indigénat » qui fut mis en place en 1865 pour les Algériens, donnant la nationalité française aux sujets coloniaux tout en les maintenant en dehors de la vie politique (puisqu’ils n’avaient aucun droit politique ou civique). Sadri Khiari écrit ainsi que « tout cela n’appartient pas à l’histoire. Une fraction de la population, vivant et travaillant en France demeure privée de la citoyenneté »[4]. De la même manière, les descendants d’immigrés, ayant la nationalité française et ayant donc plus de droits que leurs parents, restent en dehors de la vie politique, leurs priorités politiques ne sont donc jamais prises en compte. La volonté d’utiliser la loi pour inciter les non-blancs à voter ou à entrer dans les partis politiques ou dans les syndicats « classiques » s’est montrée illusoire. Le P.I.R critique notamment le fait que la gauche radicale française prend les non-blancs en compte uniquement en tant qu’ils font partie d’une lutte « universelle » de tous les ouvriers, mais ne s’intéresse jamais à la spécificité de l’oppression raciale que ceux-ci subissent. Le rapport entre les indigènes et la gauche française est donc un rapport d’inclusion et d’exclusion simultanée. Les indigènes sont inclus dans la lutte politique en tant que prolétaires, mais dans le même temps, ils sont exclus de celle-ci puisque le racisme organique qu’ils subissent n’est jamais pris en compte en tant que tel. C’est cela que le P.I.R nomme le « champ politique blanc » : un champ politique ne tenant pas compte des spécificités de l’oppression des non-blancs. Et c’est pour répondre à cette problématique que le P.I.R fut créé, comme l’écrit Sadri Khiari : « Le parti est une réponse à ce qui est essentiel dans l’indigénat. L’essentiel pour l’indigénat aujourd’hui, ce n’est pas d’être discriminé dans tel endroit ou tel autre ou de subir des insultes à la télévision ; le caractère essentiel de l’indigénat aujourd’hui, c’est d’être désapproprié de tout pouvoir politique : c’est l’exclusion du champ politique, de ses mécanismes, de la définition de ses normes et de ses institutions »[5].

 

En France, il fut souvent reproché aux non-blancs de ne pas se politiser, et cette « non-politisation » fut souvent expliquée comme une décision purement individuelle. L’objectif du M.I.R était de contrer cet argument en créant une organisation politique s’intéressant aux priorités des non-blancs en France. Cet aspect est primordial si l’on veut comprendre le sens du concept d’autonomie concernant le M.I.R/P.I.R, qui implique une sorte de « re-territorialisation politique ». Le mot d’ordre guidant la stratégie d’autonomie de la lutte indigène est cette phrase célèbre du sociologue algérien Abdelmalek Sayad : « Exister, c’est exister politiquement », il était donc nécessaire de bâtir une organisation spécifique, même si cela impliquait que le M.I.R/P.I.R prenne ses distances vis-à-vis de certaines organisations de la gauche française. Bien évidemment, cette existence autonome ne résulta pas immédiatement en un parti politique. La transformation du M.I.R en parti politique (P.I.R), en 2010, permit de préciser le sens à donner à l’autonomie et l’usage politique qui pouvait en être fait par les indigènes en France. Il ne s’agit pas d’une « autonomie associative », qui entendrait réformer quelque peu la société, mais de la construction d’un sujet politique indigène capable de renverser les rapports de force raciaux en France. Dans une interview avec Félix Boggio Éwanjée-Épée et Stella Magliani-Belkacem, Sadri Khiari explique que « l’autonomie est d’abord et avant tout un rapport de force »[6] :

 

Quelles que soient les mesures organisationnelles que l’on prend, quelle que soit l’indépendance de réflexion dont on dispose, c’est uniquement un certain rapport de force qui permet de ne pas être soumis à la volonté des autres.[7]

 

Le rapport qu’il entretien au champ politique blanc est donc primordial pour le P.I.R. On trouve ainsi, dans les textes du P.I.R, une forte critique de « l’intégrationnisme ». Cette critique fut souvent perçue comme la critique de certaines attitudes individuelles, visant les actes intégrationnistes ou assimilationniste de certains indigènes souhaitant se blanchir en donnant des noms français à leurs enfants, en mangeant du porc, en oubliant la culture de leurs parents, etc. … Mais cette critique de l’intégrationnisme va bien plus loin : celle-ci ne peut être séparée de la critique de la République française et de l’attitude des indigènes envers cette République. Ceci m’amène à mon second point.

 

  1. Le P.I.R et la question raciale

Il est important ici de rappeler, qu’en France, l’idéologie républicaine tend à nier les rapports de races et de classes. Selon celle-ci, il n’y a que des individus auxquels la République offre les mêmes opportunités. Cependant, il serait faux de dire que l’idéologie de la sainte République produit en elle-même les rapports raciaux en France. La République est plutôt l’une des formes idéologiques que prennent les privilèges matériels des blancs en France. La gauche radicale française ne s’est jamais sentie très à l’aise avec le concept de « races » et a longtemps perçu le racisme uniquement comme des « idées nauséabondes » ou comme un « simple » obstacle contre l’unité des ouvriers. Cependant, il semble que depuis peu, le concept de « race sociale » soit devenu de plus en plus populaire dans les luttes politiques en France. Cependant, l’existence de la race est admise de manière assez abstraite par la gauche française, qui ne s’interroge que rarement sur ses réalités, et l’intérêt politique qu’ont les indigènes à mobiliser ce concept. Pour le P.I.R, parler de « la race » au singulier n’a que peu de sens, puisqu’il y a nécessairement deux pôles raciaux qui s’opposent et que l’un n’existe pas sans l’autre, que la race est un rapport social, politique, et non pas un objet sociologique abstrait ou une catégorie immuable.Il est donc préférable de parler de lutte des races sociales, de races aux intérêts contradictoires, de place dans la hiérarchie raciale, etc. … Il est, en effet, assez inquiétant d’observer de quelle manière le terme de « race » est totalement dépolitisé, et réduit à une sorte de gadget gauchiste ou postmoderne. Ainsi, parler de « domination » de manière totalement abstraite n’est pas très pertinent pour le P.I.R. En effet, tout un pan du champ politique blanc – bien souvent bourdieusien – considère la domination simplement comme la distribution asymétrique des positions sociales occupées par les individus, la race devient alors quelque chose d’individuel. Les individus se persuadant de leur légitimité à occuper cette position, les concepts « d’intériorisation » et « d’habitus » remplaçant ainsi ceux de « luttes » et de « privilèges ». La repolitisation du concept de « domination » est donc également un enjeu pour les indigènes, et c’est aussi pour cela que le P.I.R utilise ce terme. Par ailleurs, le terme de « racisés », qui sert principalement à désigner les indigènes en réalité, est bien la preuve que la plupart des personnes osant utiliser le terme « race » ne voient pas celle-ci comme étant constituée de deux pôles. Car si les indigènes sont racisés, les blancs le sont également et il s’agit de ne jamais perdre de vue cette réalité. Les blancs aussi représentent une race sociale, une race dotée de privilèges qui donnent justement toute sa réalité à la lutte des races sociales. Il n’y a donc pas de « racisés », mais des indigènes et des blancs ; il y a cependant un processus de racialisation qui a produit (et produit toujours) la lutte des races sociales et auquel plusieurs travaux ont déjà été consacré[8]. Sur ce thème, l’ouvrage La contre-révolution coloniale en France de Sadri Khiari apparaît réellement comme un classique parmi les travaux francophones. Cet ouvrage évoque de nombreux points qui servirent de base théorique et stratégique au P.I.R, mais je n’en évoquerai que deux : la continuité entre la situation coloniale et la situation post-coloniale ; et le fait que la lutte contre le racisme se fait principalement contre l’État. Ainsi, Sadri Khiari insiste bien sur le fait que le postcolonialisme n’est pas qu’une affaire de représentations, mais que le racisme participe de la mise en place d’une situation postcoloniale qui s’organise dans ses dimensions sociales, économiques, institutionnelles et culturelles. Bien évidemment, la situation post-coloniale n’est pas une copie conforme de la période coloniale. Aujourd’hui la manière dont la violence et l’idéologie d’État s’abattent sur les indigènes est médié par des institutions légitimes (la police, l’école, etc. …). Le traitement des indigènes est donc beaucoup plus informel et moins « normé » qu’à l’époque coloniale.

 

L’autre aspect primordial pour le P.I.R, et qui fut développé par Sadri Khiari, est que la lutte anti-raciste ne peut que se faire contre l’État, puisque ce dernier garantit l’existence du privilège blanc. L’existence des races sociales, et la « vie autonome » qu’acquièrent les rapports de force raciaux, sont toujours liés à l’État. Il y a de nombreuses illustrations de cela, mais on pourrait citer (entre autres) : les élèves voilées exclues de l’école (loi qui fut soutenue par une partie de la gauche d’ailleurs), de jeunes hommes indigènes qui se font assassiner par la police, le soutien de la France à l’État sioniste, etc. … Le racisme d’État est donc un élément central de l’analyse du P.I.R.

 

Certaines franges de la gauche accusent parfois le P.I.R de ne pas prendre la lutte des classes en compte. Bien que le P.I.R refuse toute injonction venant de la gauche quant à l’attitude politique à avoir, notamment parce que la classe apparaît toujours comme le « passeport de la race »[9], il importe de prendre cet argument au sérieux. Il est clair que les races sont l’axe central du projet politique du P.I.R, mais il faut comprendre que cet axe est nécessaire puisque la gauche radicale française a trop souvent perçue le capitalisme uniquement via le prisme des rapports de production, et n’a jamais pris en compte la hiérarchisation raciale des ouvriers et la manière dont le privilège racial des ouvriers blancs contribue à cette hiérarchisation, et vice versa … Comme l’écrit Michael Heinrich dans le premier chapitre de Kritik der politischen Ökonomie, « Le capitalisme est traversée par une multitude de rapports d’exploitation et d’oppression »[10], il est donc fortement réducteur de ne s’intéresser à celui-ci qu’à travers la place qu’occupent les groupes sociaux dans les rapports de (re)production. Ce qui compte avant tout, pour le P.I.R, est de travailler à la production d’une stratégie politique[11], à partir de laquelle il puisse aborder la question du changement social d’un point de vue décolonial, ce qui implique l’organisation autonome des indigènes, peu importe leur positionnement sur la lutte des classes.

 

  1. Quelles perspectives d’avenir pour le P.I.R ?

 

Il est primordial de saisir que le P.I.R est une organisation relativement jeune et qu’elle souffre de faiblesses sur certains points. L’une des objections les plus fréquente est que la race n’est pas la seule ligne de lutte existant en France, qu’il existe également des lignes de genre[12] et de classe[13]. Tout ceci est vrai, et le P.I.R en est bien évidemment conscient. Mais la question principale pour toute organisation politique est de savoir comment lutter contre la multiplicité des contradictions structurant la société, non pas abstraitement, mais de manière politique. Le P.I.R n’entend pas faire du gauchisme-séparatiste indigène et ne refuse pas de s’allier à des organisations de la gauche blanche sur certains points. Puisque la lutte du P.I.R est une lutte pour le pouvoir, il s’agit de ne jamais perdre de vue que cette lutte se fait dans un rapport dialectique avec les organisations de la gauche radicale. Si nous voulons prendre en compte la pluralité des rapports capitalistes, il semble que la lutte doive accepter en son sein des organisations comme celle-ci, permettant l’existence politique des non-blancs. En effet, dans les États impérialistes, la classe ouvrière doit accepter de s’allier à d’autres secteurs sociaux, y compris ceux qui ne se réclament pas de la lutte des classes. Car, même si le P.I.R est autonome du champ politique blanc, certains de ses objectifs se recoupent avec la gauche radicale. Sur la question des alliances entre le M.I.R et la gauche radicale française, Sadri Khiari écrivait en 2009 (un an avant la création du « parti ») :

 

Notre priorité aujourd’hui est (…) de rassembler les indigènes et de construire leur indépendance politique, et, quand le moment sera venu, je suppose que nous serons ouverts à toutes les forces qui respecteront notre autonomie et s’engageront dans une perspective décoloniale, pour de bon et non pas de manière intermittente. Nous n’avons pas d’a priori idéologique dans la manière d’envisager nos alliances éventuelles, sous forme de coopérations ponctuelles ou plus durable. Celles-ci sont déterminées par leur capacité à faire avancer notre combat. Nous ne demandons pas aux organisations de la gauche radicale qu’elles partagent nos grilles d’analyses. Nous savons pertinemment qu’un Blanc de gauche se vexe quand on lui fait remarquer que, pour nous, il fait partie des dominants. Ce que nous espérons, c’est un accord sur des propositions politiques, sur les luttes à mener, sur les réformes à engager. Ce que nous exigeons, c’est le respect de notre autonomie.[14]

 

L’un des principaux obstacles à de telles alliances a longtemps été l’attitude de toute une part de la gauche radicale envers le M.I.R/P.I.R. Lorsque Houria Bouteldja, porte-parole du P.I.R, parle des critiques faites au M.I.R par la gauche, elle insiste sur l’obsession qu’a la gauche que le P.I.R ait une attitude « parfaite » sur tous les points. Il semblerait ainsi que les indigènes aient besoin de l’accord des blancs avant de pouvoir s’engager en politique :

 

La gauche de gauche plutôt islamophobe et laïcarde nous critiquait, disons, sur le plan idéologique. Elle demandait : « Ça veut dire quoi le postcolonialisme ? », « C’est qui les Blancs ? ». Elle nous critiquait à propos du communautarisme, du repli identitaire et bien d’autres choses : « Vous n’êtes pas assez clairs sur la question de l’antisémitisme, vous ne prenez pas en compte la lutte des classes, etc. ». Quant à la question de l’organisation, c’était plutôt : « et la place des Blancs ? », « Pourquoi faire un mouvement ? Pourquoi ne pas, tout simplement faire une espèce de réseau, très informel ? », « Pourquoi s’organiser ? », « Pourquoi faire un mouvement séparé ? ».[15]

 

 

Je vais m’attarder quelque peu sur ce que le P.I.R entend par « gauche laïcarde ». On pourrait résumer cette dénomination à travers le fait qu’une certaine frange de la gauche entend faire de la laïcité une nouvelle religion d’État ainsi qu’un instrument de contrôle sur les Musulmans. C’est ainsi qu’on trouve des organisations de gauche défendant la loi raciste et sexiste d’exclusion des filles voilées de l’école, où refusant que des mères voilées accompagnent leurs enfants dans les sorties scolaires, etc. … La loi séparant les institutions religieuses des institutions publiques devient ainsi une manière de mieux contrôler la population musulmane. Mais, on ne peut pas réduire l’attitude de la gauche en France à son obsession laïque, il faut également prendre en compte son fort social-chauvinisme. Comme l’écrivait Félix Boggio Éwanjée-Épée et Stella Magliani-Belkacem :

 

Pour expliciter encore le sens du qualificatif « social-chauvin », on peut dire qu’il se réfère, selon nous, à une conception très étroite et franco-centrée des mouvements sociaux. Il s’agit d’une caractéristique que l’on peut appeler « internationalisme sur la forme, chauvinisme sur le fond ». Aujourd’hui comme hier, les appels oratoires aux « travailleurs du monde entier » se confondent avec une fidélité à l’État français et son prétendu « héritage ». L’appel de nombre de courants de gauche radicale à la « République » est indissociable d’une idée de l’État-nation comme d’un appareil neutre, pouvant être manipulé à volonté dans l’intérêt d’une classe ou d’une autre[16]. La nation française comme « communauté imaginée » (pour reprendre les termes de Benedict Anderson) est dans ces discours associée à une histoire populaire de la France « progressiste » qui contraste avec une histoire de la France réactionnaire (pétainiste, revancharde, belliciste et cléricale). Cette dichotomie entre la « bonne France » et la « mauvaise France » est au cœur de la réappropriation de l’hymne national dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon et les marches couronnées de succès qui visaient, pendant la campagne présidentielle, à rejouer la prise de la Bastille.[17]

 

S’attarder sur le malaise de la gauche française face au colonialisme, puis face à ses immigrés, impliquerait un travail à part. Mais on peut déjà renvoyer au livre de Jakob Moneta Le PCF et la question coloniale, ainsi qu’aux divers articles publiés sur le site du P.I.R. L’attitude de cette gauche est, en effet, primordial pour comprendre la difficulté à mener un travail politique commun sur certaines thématiques. La stratégie du P.I.R est d’insuffler une dynamique décoloniale pouvant servir de base à d’éventuelles alliances entre le P.I.R et une partie de la gauche française avec laquelle nous partageons certains objectifs. L’un des obstacles principaux à de telles alliances a donc longtemps été l’attitude gauchiste de certains courants de la gauche radicale qui cherchait la « pureté » de la lutte des classes et qui voyaient le M.I.R/P.I.R comme un mouvement racialiste ou culturaliste. Mais il faut reconnaître que cette attitude a évolué. Même si une partie de cette gauche n’accepte toujours pas de reconnaître l’importance du P.I.R, certaines organisations de gauche reconnaissent la légitimité du P.I.R sur certaines questions. Ainsi, si en 2009 le P.I.R fut exclu des manifestations pro-palestiniennes à cause de son soutien à la résistance, en 2014, durant les dernières manifestations pour la Palestine, le P.I.R fut l’un des principaux organisateurs et fut un interlocuteur sérieux pour la plupart des médias français. Durant ces manifestations, il devint clair que le P.I.R et une partie de la gauche radicale gagnaient à travailler ensemble sur certaines questions[18]. Cependant, afin de mener des alliances stratégiques (et plus seulement tactique), il importe d’accepter le côté conflictuel de telles alliances. La capacité à bâtir des alliances est en effet au cœur même de la politique. Une alliance ne signifie en aucun cas un abandon de l’objectif politique du P.I.R, il ne s’agit pas de fusionner. Une alliance est forcément conflictuelle et se réalise toujours dans la contradiction : c’est donc ce côté qu’il faut accepter pour mener une stratégie payante. L’attitude du P.I.R consiste donc à rester ferme sur ses principes tout en gardant une souplesse tactique. Le P.I.R entend faire des compromis sans pour autant ce trahir, ce qui n’est pas chose aisé. Le risque étant de tomber dans le gauchisme ou dans l’opportunisme. Le P.I.R est donc conscient que les forces de gauche desquelles il est le plus proche ne seront pas d’accord sur tous les points. Cependant, le but d’un travail en commun est d’insuffler une dynamique décoloniale : c’est dans le mouvement qu’elles impulsent que les alliances trouvent tout leur intérêt.

 

Pour résumer : l’autonomie ne signifie aucunement que le P.I.R n’ait pas de vision stratégique. La construction d’un bloc politique plus large devra donc passer outre certains désaccords. Si l’autonomie du P.I.R est respectée, alors une lutte commune pourra se faire sur des bases saines. La sortie du champ politique blanc est donc un prérequis nécessaire à la lutte des non-blancs en France, mais, paradoxalement, elle apparaît également comme un préalable indispensable à la constitution d’un bloc politique plus large luttant pour bâtir une contre-hégémonie et pour renverser la multiplicité des rapports de domination structurant la société. Aujourd’hui, la nouvelle phase de la contre-révolution coloniale suivant les attentats à Charlie Hebdo pose de nouvelles questions. Des organisations et militant-e-s antiracistes français-e-s comme Rokhaya Diallo, Olivier Cyran, les Indivisibles, lmsi.net et bien évidemment le P.I.R sont la cible d’une campagne politique et médiatique, accusant ceux qui luttent contre l’islamophobie d’avoir une responsabilité dans les assassinats du 7 Janvier 2015. Je terminerai donc en citant un communiqué du P.I.R, publié suite aux attentats :

 

(…) les événements en cours sont l’occasion de nombreuses remises en cause. Ils nous obligent plus que jamais, nous indigènes, à nous organiser politiquement, parce que nous sommes les premiers visés. En l’absence d’une voie politique décoloniale qui unifie les « colonisés » de l’intérieur, nous demeureront livrés aux impasses et exposés à tous les abus. Ceci favorise justement les basculements funestes et tragiques dans une violence sans issue qui s’alimente du désespoir et du vide politique.

(…)Parce que justement nous assumons pleinement notre responsabilité, le P.I.R reste donc résolu à poursuivre la lutte indigène et à contribuer à la construction d’une alternative politique décoloniale, plus que jamais impérative face à la tempête qui nous menace, en particulier, et à l’engrenage généralisé de l’horreur dans lequel les aventuriers de l’unité nationale ne craignent pas de nous entraîner.[19]

 

*Le présent texte a été présenté durant la 11ème édition du colloque Historical Materialism à Londres (« How capitalism survives »). Il fut présenté dans le panel intitulé « Race matters » aux côtés de Satnam Virdee (qui présentait un papier sur Stuart Hall, récemment disparu) et d’Alberto Toscano (qui présentait un texte sur W.E.B. Du Bois, dont la version française est disponible au lien suivant : http://revueperiode.net/de-laristocratie-ouvriere-a-lunion-sacree-du-bois-sur-les-origines-coloniales-de-1914/). Ce texte vise surtout à faire connaître le P.I.R à un public non français.

 

 

 

 

 

 

 

[1]Pour une analyse juridique de la notion de discrimination indirecte, voir : Tammouz Al Douri, « Sous l’universalisme, les discriminations indirectes », http://www.contretemps.eu/interventions/sous-luniversalisme-discriminations-indirectes

[2] L’appel des indigènes de la République : http://indigenes-republique.fr/le-p-i-r/appel-des-indigenes-de-la-republique/

[3]Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues, Textuel, Paris, 2006.

[4]Ibid.

[5]Houria Bouteldja et Sadri Khiari (dir.), Nous sommes les indigènes de la Républiques, éditions Amsterdam, Paris, 2012.

[6]Ibid.

[7]Ibid.

[8]Sur la race blanche, voir les travaux de David Roediger ou encore le monumental travail en deux volumes : Theodore W. Allen, The Invention of the White Race, Verso, Londres-New York, 2012.

[9]À ce propos, voir : Sadri Khiari, « Les mystères de l’articulation race/classe », http://indigenes-republique.fr/les-mysteres-de-l-articulation-races-classes/

[10]Michael Heinrich, Kritik der politischen Ökonomie. Eine Einführung, Schmetterling Verlag, Stuttgart, 2005.

[11]À ce propos, voir : Sadri Khiari, « Nous avons besoin d’une stratégie décoloniale », http://indigenes-republique.fr/nous-avons-besoin-dune-strategie-decoloniale/

[12]À ce propos, voir : Houria Bouteldja, « Féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un  »féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde », http://indigenes-republique.fr/feministes-ou-pas-penser-la-possibilite-dun-feminisme-decolonial-avec-james-baldwin-et-audre-lorde/

[13]Sur l’intersectionalité, voir : Houria Bouteldja, « Race, classe et genre : l’intersectionalité, entre réalité sociale et limites politiques », http://indigenes-republique.fr/race-classe-et-genre-lintersectionalite-entre-realite-sociale-et-limites-politiques/

[14]Entretien de Sadri Khiari avec Daniele Obono, « Le P.I.R est avenir », http://indigenes-republique.fr/entretien-avec-sadri-khiari-le-p-i-r-est-avenir/

[15]Houria Bouteldja et Sadri Khiari (dir.), Nous sommes les Indigènes de la République, éditions Amsterdam, Paris, 2012.

[16] http://www.contretemps.eu/interventions/social-chauvinisme-injure-concept#footnote9_9pgmeo8

[17]Félix Boggio Éwanjée-Épée et Stella Magliani-Belkacem, « Social-chauvinisme : de l’injure au concept », http://www.contretemps.eu/interventions/social-chauvinisme-injure-concept . La version anglaise est disponible sur le blog de Richard Seymour « Lenin’s Tomb », http://www.leninology.co.uk/2013/11/social-chauvinism-as-political-category.html

[18]À ce propos, voir : Houria Bouteldja et Youssef Boussoumah, « Génération Gaza 2014 : enjeux et stratégies », http://indigenes-republique.fr/generation-gaza-2014-enjeux-et-strategies/

[19]Parti des Indigènes de la République, « Charlie Hebdo : la lutte décoloniale, plus que jamais à l’ordre du jour ! », http://indigenes-republique.fr/charlie-hebdo-la-lutte-decoloniale-plus-que-jamais-a-lordre-du-jour/

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