1 septembre 2015 | Revue > >

Le Parti socialiste du Québec et la question nationale: Le rendez-vous manqué

Pierre Beaudet

En 1963, une formation politique voit le jour au Québec pour mettre de l’avant un projet socialiste. Avec des syndicalistes et des intellectuels, le Parti socialiste du Québec (PSQ) s’inscrit dans cette gauche « émergente » qui se développe dans le contexte d’une révolution pas-si-tranquille qui traverse le Québec. Au départ prometteur, le projet s’étiole jusqu’à sa disparition dans l’indifférence générale en 1968. L’intention de cet essai n’est pas de faire une histoire « définitive » du PSQ, mais d’explorer à-partir de cette expérience historique les débats qui se sont concentrés sur la question nationale. Un tableau synoptique sur l’histoire du PSQ se retrouve à la fin du texte.

 

  1. L’incubation

 

Le PSQ surgit dans le sillon du Nouveau Parti démocratique (NPD), créé l’année précédente (1962) par le Parti social-démocratique du Canada (PSDC), mieux connu sous son acronyme anglais, le CCF. Le NPD est, espèrent ses fondateurs, un « saut quantitatif » pour la gauche au Canada. D’emblée, le projet est approuvé par le nouveau Congrès du travail du Canada (CTC) qui regroupe la majorité des organisations syndicales canadiennes. En fin de compte, l’irruption du NPD se veut une tentative de sortir la social-démocratie canadienne de sa marginalité et de constituer un grand pôle de gauche dans un paysage politique dominé par les deux grands partis de droite, le Parti libéral du Canada et le Parti progressiste-conservateur. C’est un projet qui attire même une partie des militants-es de la gauche radicale qui sont passés par le Parti communiste du Canada ou par quelques groupes se réclamant de la Quatrième Internationale ainsi que d’autres courants dissidents d’extrême gauche[1]. D’emblée, le NPD se présente à la fois comme une alternative fédérale et également comme un projet provincial, le CCF étant traditionnellement organisé autour de ses branches provinciales (principalement dans les provinces de l’Ouest). En effet, le parti s’inscrit dans la lutte au niveau fédéral, mais ses branches provinciales tentent également de contester les élections provinciales. En 1944, les coopératives et les mouvements de fermiers se mettent ensemble pour faire élire un premier gouvernement CCF en Saskatchewan.

 

Nouveau débat québécois

 

Au Québec, les courants de gauche émanant de la social-démocratie ou des courants radicaux sont faibles. Sous la chape de plomb du régime duplessiste et de l’Église catholique, les mouvements ont subi le choc de la répression et du dénigrement. Conséquemment, la gauche n’a jamais percé sur le plan électoral au niveau provincial ou fédéral[2]. Les communistes sont chassés des syndicats (on pense notamment à des militantes bien connues comme Madeleine Parent et Léa Roback). Beaucoup de gens perdent leur emploi en raison de leur affiliation idéologique, sont refusés dans les institutions et même forcés à s’exiler en dehors du Québec. Dans les débats de société, pratiquement toute la place est monopolisée par une droite nationaliste héritière du chanoine Lionel Groulx et inspirée des courants réactionnaires ultramontains et du Vatican. À la fin des années 1950, il y a cependant un modeste regain. Dans le mouvement syndical, des grèves dures à Asbestos, Louiseville et Murdochville secouent l’opinion et même divisent l’Église dont une partie s’éloigne des courants réactionnaires dominants. Quelques intellectuels et artistes osent prendre la parole. Des universitaires critiquent les structures politiques et une culture refermée sur elle-même. Ils fondent en 1950 la revue Cité libre qui aura pendant la décennie une influence auprès des milieux intellectuels et critiques.

Sur le plan syndical, la Confédération des syndicats catholiques canadiens (CTCC), qui est l’ancêtre de la CSN, adopte un ton plus militant et se détache peu à peu de l’influence de l’Église catholique. Dans les syndicats pancanadiens, il y a des remous en partie liés à la division des organisations syndicales américaines auxquelles sont affiliés les grands syndicats industriels canadiens. Jusqu’à 1955, les syndicalistes progressistes américains sont réunis au sein du Congress of Industrial Organizations (CIO), notamment les mineurs, les ouvriers et ouvrières du textile et du vêtement, les Métallos, les travailleurs de l’automobile, etc. Les affiliés québécois de ces syndicats s’unissent en 1952 dans la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ). Celle-ci fusionne quelques années plus tard avec l’autre regroupement syndical la section québécoise de l’American Federation of Labor (AFL) pour créer la Fédération des travailleurs du Québec (1957). Dans cette fusion, l’élan est donné par les progressistes de la FUIQ qui préconisent un syndicalisme politisé et interventionniste. Pour ces militant-es, la priorité pour les travailleurs et les travailleuses au Québec est de se joindre aux travailleurs canadiens, puisque « toute autre tentative de résoudre les problèmes ouvriers strictement par rapport à un État provincial affaiblirait le front politique ouvrier qui doit s’organiser au plus haut niveau de la politique, celui de l’État fédéral »[3]. Au sein des courants de gauche au Québec, c’est un point de vue assez fortement majoritaire, bien que des militant-es commencent à évoluer vers un autre point de vue. Ainsi, en 1960, est créée l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec, dont l’influence est cependant limitée[4].

 

Le NPD et le fédéralisme renouvelé

 

Au départ, le NPD au niveau fédéral ne se sent pas particulièrement interpellé par la « nouvelle » question québécoise qui ré-émerge dans la révolution dite tranquille. Depuis plusieurs décennies en effet, la gauche au Canada anglais est relativement autiste sur la question québécoise. À part quelques cas exceptionnels comme Stanley Ryerson[5], il n’y a pas beaucoup d’intérêt pour cet enjeu, d’autant plus que le nationalisme québécois est vu comme un épiphénomène de droite, voire d’extrême droite. Ce discours est repris par quelques intellectuels québécois de l’époque incluant Pierre-Elliot Trudeau, cofondateur avec Gérard Pelletier de Cité libre. Lors de son congrès de fondation, le NPD déclare d’emblée que le fédéralisme offre tout particulièrement aux canadiens-français des garanties de vie nationale distincte et d’épanouissement de leur culture. Le NPD s’engage à maintenir et respecter intégralement ces garanties[6].Au-delà de cette prise de position assez claire, le NPD parle de renouveler le fédéralisme. Sous l’influence des délégués québécois, une réflexion est entamée. La FTQ, dont les délégués forment une partie importante des participants au congrès de fondation du NPD, affirme :

 

Que le Canada est formé de deux nations : la nation canadienne-française et la nation canadienne-anglaise. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique implique le respect de leurs droits respectifs […] Bien que les sociaux-démocrates reconnaissent traditionnellement le droit des nations à l’autodétermination, le Québec n’en est pas encore à vouloir exercer ce droit et nous avons la conviction que nous n’en arriverons jamais là. Le nouveau Parti, libéré de toutes servitudes financières étrangères et autochtones, et seul capable de répondre aux aspirations populaires, pourra, en y apportant les aménagements nécessaires, relancer la Confédération[7].

 

Dans le cadre de la préparation du congrès du nouveau parti, le comité provincial québécois publie un mémoire dans lequel il affirme que le Canada doit être considéré « comme un pacte intervenu entre des provinces, mais aussi comme un pacte entre deux nations »[8]. On demande la refonte du Canada rétablissant l’équilibre du pouvoir entre l’État fédéral et les provinces, ainsi que l’abolition du sénat et son remplacement par un « Conseil de la Confédération », composé pour les deux tiers de conseillers élus par les citoyens à l’occasion d’élections provinciales et pour un tiers de conseillers élus à l’occasion d’élections fédérales. Devant la force des arguments des délégués québécois, le congrès du NPD vote à l’unanimité (moins une voix) son adhésion à la thèse de l’existence de deux nations au Canada. Comme l’explique Roch Denis, « le moment était considéré comme historique. C’était la première fois en effet que cette reconnaissance était acquise officiellement au sein d’un parti fédéral et il était significatif qu’elle l’ait été au congrès d’un nouveau parti où siégeaient très majoritairement des délégués provenant du mouvement ouvrier organisé, du mouvement agricole, des coopératives et des professionnels et intellectuels ayant rompu avec les partis dominants »[9].

 

Premières tensions

 

Peu de temps après le congrès, le comité provincial provisoire du NPD pour le Québec se réunit et recommande à l’unanimité la fondation d’un nouveau parti social-démocratique provincial associé au NPD, mais ne constituant pas simplement une « branche » provinciale du parti. Pierre Vadeboncœur, associé au caucus de gauche (un regroupement de militants dans le NPD), pense nécessaire de maintenir l’indépendance organisationnelle du parti : « Nous résoudrons le problème économique et social du Québec par une politique nationaliste laquelle, bien sûr, devra être socialiste, sans quoi elle manquerait ses buts nationalistes, aussi bien qu’économiques et sociaux »[10]. Dès l’automne 1961, la discussion reprend au sein du comité du NPD au Québec. Un premier groupe, qui s’affiche comme fédéraliste, préconise un virage :

 

La convention du NPD fédéral a fait un petit pas dans cette direction, mais il va sans dire qu’il lui faut aller beaucoup plus loin. Nous devrions préconiser une nouvelle constitution fédérale, négociée par les représentants des deux nations et cela sur une base d’égalité. La nouvelle constitution devra reconnaître le droit de chacune des deux nations à l’autodétermination – c’est-à-dire le droit de décider en n’importe quel temps de dissoudre l’union[11].

 

Même les syndicalistes, assez hostiles à l’idée de revendications nationales trop affirmées, exigent que le NPD s’engage à renégocier la constitution pour y intégrer le concept des deux nations et leur droit à l’autodétermination[12]. À côté de cette tendance émerge un groupe dont les positions sont plus radicales, identifiées au vice-président du NPD-Québec, le syndicaliste Michel Chartrand. Avec l’universitaire Jacques-Yvan Morin, il estime que la question du Québec ne peut être résolue par des réformes mineures dans la constitution canadienne et que la solution va dans le sens de la création d’États « associés » (le Québec et le Canada), où le Québec « posséderait tous les pouvoirs et tous les organes gouvernementaux nécessaires à son épanouissement politique, culturel, social et économique ». Ceci implique pratiquement le rapatriement vers l’État québécois d’un grand nombre de pouvoirs et de domaines : les médias, l’agriculture, les ressources naturelles, le transport, les relations de travail, le commerce et les marchés (à l’intérieur du territoire québécois). On réclame également le droit du Québec de créer ses propres alliances internationales. Tout compte fait, le Québec serait un État souverain-associé, mais non pas indépendant. Selon R. Denis, « la proposition de Morin et de Chartrand ne préconise pas la séparation et l’indépendance du Québec. Cet État dont elle définit les pouvoirs serait fondé non pas séparément, mais dans le cadre de la conclusion d’un nouveau pacte confédéral et il serait associé à un État confédéral central »[13].

 

  1. Le dialogue impossible

 

À la fin de 1962, le débat s’intensifie. Il faut dire par ailleurs que les ambitions du NPD de s’enraciner au Québec dans les couches populaires piétinent. Les organisations syndicales qui s’affirment partisanes du parti restent relativement en retrait lorsqu’il s’agit d’organisation et de mobilisation. Entre-temps, l’appareil du parti se consacre à la préparation de la campagne électorale fédérale. Finalement, aux élections qui ont lieu le 18 juin, le NPD ne fait élire aucun candidat au Québec[14], et dans les comtés de la région de Montréal où se trouve la plus forte concentration ouvrière, il reçoit moins de 10 % du vote[15]. À l’automne, face à l’annonce des élections provinciales au Québec, le Nouveau Parti affirme ne pas être prêt. Il décide en conséquence de ne pas participer à la campagne électorale et de reporter son congrès de fondation au mois de mars 1963.

 

Le tournant

 

Sous l’influence des grands débats qui traversent le Québec, une nouvelle génération d’intellectuels, principalement à l’Université de Montréal, relit l’histoire du Québec. Le peuple québécois, affirme-t-ils, n’est pas une « minorité ethnique », mais une « société globale » et donc une nation[16]. L’idée de l’indépendance en tant que réponse adéquate à cette réalité nationale commence à faire son chemin. Elle sort des cercles un peu folkloriques de l’Alliance laurentienne fondée par Raymond Barbeau et Marcel Chaput[17] pour pénétrer dans les milieux intellectuels et étudiants qui deviennent de plus en plus remuants. Entre-temps, de petits réseaux sont mis en place pour « radicaliser » cette lutte afin de l’orienter vers l’affrontement, comme les mouvements de libération nationale en Algérie et dans ce qui devient alors le « tiers-monde ». Les premières bombes du Front de libération du Québec (FLQ)[18] sont spectaculaires à plusieurs titres y compris au niveau de la bataille des idées au sein de la gauche. Faut-il aller dans le sens d’une révolution visant la création d’un État québécois indépendant, quitte à passer par l’étape de la lutte armée? Ou faut-il, au contraire, miser sur le processus démocratique et réformer le Canada sur de nouvelles bases? Le mouvement syndical, encore très impliqué dans le développement du NPD, s’inscrit carrément dans la deuxième tendance :

 

Considérant que personne n’est en mesure d’affirmer que la sécession du Québec effectuée par le gouvernement provincial, imposée par une révolution ou provoquée par d’habiles démagogues, pourrait se réaliser sans violence. Considérant que les travailleurs du Québec estiment que ni la nation canadienne-française ni le peuple du Québec ne vivent sous un régime d’oppression ou d’exploitation qui puisse justifier le recours à la violence ou à la révolution comme moyen de libération. Considérant que les travailleurs du Québec dont le pouvoir d’achat est déjà insuffisant ne consentiront jamais à se lancer dans une aventure politique dont l’issue produirait une baisse de leur standard de vie. Il est résolu que le Conseil du travail de Montréal condamne le séparatisme qu’il considère contraire aux intérêts réels des travailleurs et des classes laborieuses[19].

 

Entre-temps, le paysage politique du Québec évolue. Une nouvelle formation, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), attire de jeunes étudiant-es et employé-es du secteur public. Sans entériner les actions du FLQ, il assume une posture militante, notamment via des manifestations qui débouchent parfois sur l’affrontement avec la police. En termes de programme, le RIN s’affiche carrément à gauche. Le président du parti, Pierre Bourgault, déclare qu’on ne peut pas être indépendantiste sans être socialiste[20].

En même temps, le renouveau de la pensée politique s’accélère, notamment dans le cadre de la revue Parti pris, produite par un noyau de jeunes intellectuels encore aux études et qui seront quelques années plus tard parmi les piliers de la nouvelle UQÀM. La révolution, affirme Paul Chamberland (l’un des animateurs de Parti pris), « ne peut être que nationaliste; et, nationale, elle doit transformer radicalement les structures de la société québécoise. L’indépendance ne se réduit pas à une déclaration de souveraineté territoriale. La révolution, nationale dans sa forme, ne sera sociale que si elle vise à détruire les puissances d’oppression qui aliènent la majorité de la nation : le capitalisme américain et anglo-canadien, et même canadien-français »[21]. Au départ, cette perspective minoritaire s’infiltre parmi la mouvance militante, surtout au sein des nouvelles générations qui s’enthousiasment pour les luttes de libération en Afrique, en Amérique latine et en Asie avec lesquelles plusieurs jeunes s’identifient. Cette culture radicalisée mine l’approche en apparence modérée de la social-démocratie que tente d’incarner le NPD et son prolongement québécois.

 

L’affrontement

 

À l’été 1963, deux ans après la fondation du NPD, les membres du NPD au Québec sont enfin convoqués pour créer le parti provincial. Environ 200 délégué-es sont présents. Certain-es sont membres du NPD fédéral, d’autres représentent des syndicats (surtout de la FTQ) et il y a aussi des personnes qui s’enregistrent à titre individuel. Au programme, trois grandes questions sont sur la table et doivent être débattues au sein de commissions : le socialisme, la question du Québec et du Canada et la structure ainsi que la stratégie du nouveau parti. Sur la question du socialisme, les débats animés par le syndicaliste Michel Chartrand sont plutôt consensuels. Dans le sillon des projets de la social-démocratie européenne et des politiques keynésiennes, on préconise une forte intervention de l’État dans l’économie, en visant une « planification économique »[22].

Les débats sont plus vifs au sein de la commission sur la question québécoise. Les socialistes fédéralistes aspirent à un fédéralisme nouveau, fédératif, qui reconnaîtrait la souveraineté des États provinciaux et qui leur confierait des domaines de juridiction exclusive. Les syndicalistes sont d’accord avec cette perspective. Selon Émile Boudreau (militant du syndicat des Métallos), il faut aller vers un compromis entre les aspirations du peuple québécois et la nécessité de réformer le fédéralisme :

 

Les canadiens-français de tout le Canada considèrent l’État du Québec comme la consécration juridique et l’expression politique de leur fait national. Le droit d’une nation à l’autodétermination est un droit universellement reconnu. Par ailleurs, l’isolement du Québec par la sécession, outre ses désavantages sur le plan économique, aurait pour résultat de placer le Québec et le reste du Canada dans un état de vulnérabilité accru en face de l’influence du capitalisme étranger et surtout américain. [Une nouvelle] Confédération canadienne pourrait constituer un cadre admissible en vue de l’épanouissement de la nation canadienne-française ainsi qu’à l’élaboration et la mise en pratique d’un programme de planification économique[23].

 

Pour leur part, les partisans d’une optique qui allie socialisme et nationalisme réclament une affirmation ferme et explicite en faveur du droit à l’autodétermination, ainsi que la négociation d’un nouveau pacte fédéral entre les deux nations associées, d’égale à égale. Il faut, estiment-ils, mettre au monde un nouvel État fédéral dont la fonction serait de légiférer dans des domaines bien particuliers et restreints, tels la défense, les affaires extérieures et le commerce international. Le chef de file de cette tendance est Pierre Vadeboncœur. Pour lui, la lutte nationale et le patriotisme québécois sont incontournables pour que le Québec avance vers le socialisme : « le socialisme ne procède pas d’intérêts de classe, mais de l’intérêt national, bourgeoisie et classe ouvrière se confondant au Québec dans une nation prolétaire, un peuple classe »[24]. Plus encore, ce chemin via la lutte nationale québécoise est également le seul qui peut mener au socialisme à l’échelle canadienne, puisque « seule la réalisation du socialisme au Québec ouvrirait la voie au succès du socialisme au Canada »[25]. Sans cette percée du socialisme au Québec, les progressistes du Canada sont condamnés à stagner, estime Vadeboncœur. Au bout des délibérations, la proposition des nationalistes l’emporte par quelques votes. Visiblement, les membres sont divisés entre deux grandes tendances. Cependant, cette discussion sur la question québécoise reste relativement théorique. Le débat prend une autre tournure sur la question très pratique des structures que le nouveau NPD doit établir. Avec l’appui de la majorité des syndicalistes, les professeurs de McGill, Michael Oliver et Charles Taylor, veulent que le NPD-Québec soit tout simplement, comme dans les autres provinces canadiennes, la branche provinciale du NPD fédéral.

Pour les autres, l’idée est cependant de mettre sur pied le PSQ, un parti indépendant au Québec, mais un parti « allié » au NPD. Dans cette deuxième option, il y a deux perspectives, l’une « modérée » qui propose de maintenir les liens avec le NPD et même de s’investir avec le NPD au niveau fédéral, et l’autre, plus « radicale », qui consiste à quasiment laisser le navire du NPD et à se concentrer sur la lutte québécoise. Après des débats houleux, la version « modérée » est adoptée. Malgré les efforts du président Fernand Daoust, la réunion se conclut avec une séparation de facto entre deux groupes séparés, le premier pour élire le conseil provisoire québécois du NPD fédéral, le second pour élire le conseil provisoire du Parti socialiste du Québec.

 

La fondation du PSQ

 

Après ce congrès mouvementé, l’opinion, notamment celle des médias, veut que l’aile nationaliste ait triomphé. Cependant, au sein des socialistes, on n’est pas prêt à une rupture. Le président intérimaire du parti, le syndicaliste Fernand Daoust, promet de réconcilier tout le monde. Il se rend même au congrès du NPD fédéral à Regina où il obtient, en principe, le droit à l’autonomie des sections provinciales. La délégation québécoise se démarque cependant sur d’autres questions brûlantes, par exemple l’adhésion du Canada au pacte de l’OTAN qu’elle rejette radicalement. En octobre, Chartrand déclare que les Québécois sont des « Cubains blancs »[26]. Le PSQ condamne par ailleurs le mot d’ordre de la FTQ qui appuie le Parti libéral du Québec dans le contexte d’élections provinciales imminentes. Du côté du NPD fédéral, le président David Lewis déclare que la création du PSQ cause un tort immense au peuple du Québec et au NPD du Canada. Charles Taylor estime pour sa part que les deux projets, celui d’un NPD-Québec d’une part et celui du PSQ d’autre part, sont incompatibles, même si les porte-parole du PSQ continuent de répéter que leur projet n’est pas « séparatiste », mais « nationaliste et socialiste ». Le 15 novembre 1963, le comité provisoire du PSQ convoque officiellement un congrès où l’on fonde le PSQ. Ce congrès se tient sous deux grosses bannières qui affirment « Le Québec aux Québécois » et « Place aux travailleurs ». Fernand Daoust continue de dire que l’indépendance serait une « erreur ». L’objectif du PSQ est défini comme « l’établissement d’une démocratie socialiste québécoise, seul moyen d’assurer la libération économique, politique et sociale de la masse des Québécois »[27]. On adopte à l’unanimité la proposition selon laquelle le Québec possède « tous les pouvoirs nécessaires à son épanouissement intégral ». À la fin du congrès, Daoust cède sa place et Michel Chartrand est élu à la présidence.

 

  1. Essor et déclin

 

Après cette naissance du PSQ, il y a une courte pause. Au sein de la direction du parti et même du NPD, on espère que le temps arrangera les choses et permettra de réconcilier les divers points de vue. Entre-temps cependant, la scène politique québécoise change rapidement, prenant de court le courant social-démocrate.

 

Radicalisation

 

La revue Parti pris, au départ une production littéraire et politico-culturelle, accouche d’une organisation, le Mouvement de libération populaire (MLP). Indépendantiste, le MLP exprime cependant sa méfiance envers un nationalisme qu’il considère comme « bourgeois ». Il faut alors faire une lutte sur deux « fronts » : contre la structure coloniale canadienne et contre une nouvelle bourgeoisie québécoise qui cherche une indépendance « tranquille », à l’intérieur du cadre capitaliste nord-américain : « la seule issue satisfaisante (pour la libération des classes travailleuses) est le remplacement du pouvoir colonialiste et impérialiste et du pouvoir de la néo-bourgeoisie est celui de la révolution nationale, démocratique, accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses »[28]. Pour autant, la lutte pour l’indépendance est incontournable :

 

La lutte contre la bourgeoisie nationale ne pourra commencer vraiment que lorsque cette bourgeoisie aura elle-même acquis la souveraineté de l’État dans lequel elle s’incarne, nous battre contre elle à l’heure actuelle ce serait attaquer le pantin sans voir la main qui l’agite; l’indépendance victoire contre l’impérialisme colonial est un préalable à la révolution socialiste chez nous[29].

 

Cette agitation pénètre dans plusieurs mouvements politiques et sociaux. Dans le RIN par exemple, une aile gauche s’affirme, associée notamment à la vice-présidente du parti, Andrée Ferretti[30]. Cette aile gauche veut que le RIN s’associe directement aux luttes sociales et aux mobilisations en cours, sans se confiner au rôle d’un parti politique dans le sens où on l’entend généralement (participation aux élections, activité parlementaire, etc.). À la base dans le mouvement étudiant, dans certains syndicats et mouvements populaires, l’équation socialisme-indépendance s’enracine. Même le FLQ, sous l’influence d’une garde montante autour de Charles Gagnon et de Pierre Vallières, propose une lutte globale, anticoloniale et anti-impérialiste. C’est une bifurcation par rapport au FLQ des débuts, où le problème du Québec est défini comme colonial et où la solution est essentiellement d’acquérir « les leviers politiques vitaux, d’arracher le carcan colonialiste et de procéder à la révolution nationale[31]. Pour Pierre Vallières, « la seule révolution possible est celle qui renversera l’ordre bourgeois, c’est-à-dire qui substituera des rapports de propriété socialistes aux rapports de propriété bourgeois. Seule une révolution socialiste est en mesure d’assurer l’indépendance nationale, car pour provoquer un changement radical dans les rapports de propriété au Québec, il faudra rompre avec le capitalisme monopoliste yankee et renverser son alliée naturelle, la bourgeoisie nationale »[32].

 

Difficile démarrage

 

Entre-temps, le PSQ se remet un peu mal de son congrès. Plusieurs des perspectives évoquées au congrès sont vagues, reflétant des divisions non seulement entre fédéralistes et nationalistes, mais au sein de chaque camp. La culture politique héritée de la social-démocratie, axée sur les principes du parlementarisme et acceptant par le fait même les « règles du jeu » de l’État canadien, entre en contradiction avec une perspective plus radicale, plus rebelle, dont on sent monter la sève parmi les jeunes. D’autre part, la perspective nationaliste, même modérée, qui s’impose ne plaît pas à tout le monde. Ainsi, même si le parti n’affiche pas une position carrément indépendantiste, l’éloignement du NPD fédéral ne plaît pas aux directions syndicales, notamment à la FTQ. On ne digère pas non plus que l’affiliation au PSQ se fasse sur une base individuelle, et non comme au NPD par l’adhésion de syndicats (un peu sur le modèle britannique où les trade-unions sont partie prenante du Labour Party).

Enfin, le ton radical donné au PSQ par Michel Chartrand sur divers dossiers [l’appui à la révolution cubaine par exemple] n’est pas accepté par plusieurs syndicats qui sont encore, dans une certaine mesure, dans l’idéologie de la guerre froide et de la « lutte contre le communisme ». Au tournant de 1964, des démissions s’accumulent à la suite du départ de Fernand Daoust. Critiqué par ses éléments plus modérés, le PSQ subit également la réprobation des radicaux. Ainsi, Pierre Vallières affirme que le PSQ ne semble pas vouloir « se mouiller ni les mains ni la tête dans les eaux sales de la réalité »[33]. Les jeunes militant-es de Parti pris reprochent au PSQ de nager entre deux eaux, de ne pas être explicite sur la lutte pour le socialisme et l’indépendance. En fin de compte, les personnalités les plus lucides parmi les dirigeants du PSQ constatent cet effritement. Au tournant de 1965, diverses tentatives sont effectuées pour redresser la situation. Un bulletin mensuel est lancé, « La Gauche ». Plus tard, le départ de Chartrand (qui a succédé à Daoust à la présidence du parti) crée un certain émoi, même s’il ne claque pas la porte. Avant sa démission, il reprend l’idée qu’un virage est nécessaire :

 

Le PSQ n’existe pas. Le petit groupe que nous sommes ne mérite pas le nom de parti. Nous sommes un parti purement théorique. Il y a des groupes qui attirent davantage et qui réussissent quelque chose. Il faudra réunir tous ces groupes un jour quand nous serons en mesure de faire une véritable organisation politique »[34].

 

Peu après, un comité est mis en place réunissant des intellectuels de Parti pris, Socialisme 65, Révolution québécoise, ainsi qu’avec des militants du MLP, de la Ligue socialiste ouvrière, de l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec et même des membres québécois du NPD et du Parti communiste. Le rapprochement se fait surtout avec le MLP dont les membres adhèrent individuellement au PSQ.

Pour le MLP, la lutte pour le socialisme exige de s’attaquer d’abord à la domination économique du capitalisme américain et canadien. Pour ce faire, il faut un parti révolutionnaire, capable de mener des luttes populaires et de former des militants[35]. À court terme, espèrent les militants du MLP, l’adhésion au PSQ, tout en maintenant leur organisation propre, leur permettra de se joindre à des secteurs combatifs des travailleurs.

 

Le virage de 1966

 

Ces changements redonnent un certain élan au PSQ, sans pour autant lui permettre de construire des bases solides. Au début de 1966, un nouveau débat est amorcé en rapport aux élections québécoises qui approchent. En mars, 200 délégué-es sont réunis pour le deuxième congrès. Faut-il aller aux élections? Ou faut-il se tenir loin d’un terrain miné et contrôlé par les élites? La question est un peu théorique, car le PSQ n’a pas beaucoup de membres, encore moins d’argent. Finalement, on s’entend pour présenter cinq candidats[36] pour au moins influencer les débats en cours, ce qui ne plaît pas trop aux jeunes du MLP qui parlent de créer un « véritable parti des travailleurs ».

La question est délicate, car le PSQ trouve sur son chemin le RIN, qui compte plusieurs milliers de membres et dont le ténor Pierre Bourgault est sur toutes les tribunes. Pour les socialistes, la démarcation est cependant claire : « le RIN s’imagine que les Québécois peuvent acquérir leur indépendance et dominer leur économie tout en demeurant dépendants des capitaux américains. Pour devenir vraiment libre, le Québec devra se libérer de la tutelle économique des monopoles américains »[37].

Pour marquer ses positions, le deuxième congrès produit un « texte d’orientation » qui est mis de l’avant comme une ultime tentative de définir la position du parti sur la question du Québec.

Menacés dans leur personnalité collective, faisant appel au principe de la libre disposition des peuples, les Canadiens-français du Québec, sans pour autant négliger leurs compatriotes acadiens et les francophones qui ont émigré vers les autres régions du Canada, veulent désormais faire du Québec un État libre qui puisse constituer un cadre politique solide pour la nation. […] Le droit des peuples à l’autodétermination est un principe de la plus authentique pensée socialiste contemporaine. Les conditions d’un peuple colonisé, menacé dans sa personnalité collective, existent au Québec pour justifier le désir d’émancipation, d’autant que ce peuple possède tous les attributs d’une nation. Une volonté collective manifeste a existé de tout temps chez ce peuple pour réclamer la liberté collective, liberté qui ne peut s’exprimer que par le truchement d’un État national possédant tous les pouvoirs nécessaires à l’épanouissement de la nation. […] Cette façon d’envisager l’avenir du Québec est conciliable avec l’existence d’un Canada nouveau dont les institutions seraient binationales et de type confédéral, c’est-à-dire que le gouvernement central n’exercerait que les pouvoirs que le Québec lui déléguerait, dans l’intérêt de la nation canadienne-française et du Canada tout entier, sur une base d’égalité entre les deux nations. Dans l’éventualité d’un accord entre les deux nations, une nouvelle constitution confédérale devra donc être adoptée, de manière à définir de façon précise et limitative les pouvoirs confédéraux et à établir les organes nécessaires à l’exercice de ces pouvoirs. Advenant le cas où il serait impossible d’en venir à un accord entre les deux nations, selon les principes énoncés plus haut, le Québec doit proclamer son indépendance[38].

 

Certes, cette position laisse sous-entendre que les deux peuples, canadien et québécois, pourraient éventuellement refonder le Canada dans une entente entre deux entités associées. Elle apparaît comme relativement raisonnable, mais elle n’est pas enthousiasmante, car le cœur des militant-es, surtout des jeunes, est déjà rendu ailleurs. C’est ce qui se traduit d’ailleurs lors des élections provinciales du 5 juin 1966. C’est un véritable désastre pour le PSQ, qui ne recueille même pas 0,1 % des votes dans les cinq circonscriptions où il a présenté des candidats. Plusieurs membres du PSQ et aussi du MLP avouent même avoir voté pour le RIN, d’une part parce que c’est plus « utile », d’autre part parce que le RIN a au moins l’avantage d’avoir une position claire et explicite sur l’indépendance. Le résultat de tout cela est un peu confus. Le RIN qui a obtenu près de 6 % des votes se retrouve de facto à faire passer l’Union nationale au pouvoir, bien que celle-ci ait eu près de 200 000 votes de moins que le Parti libéral! Le retour de la droite historique n’annonce rien de bon, même si Daniel Johnson (le nouveau premier ministre) adopte un autre ton que son ancien « cheuf » Maurice Duplessis.

Peu après, une autre tuile tombe sur la tête du PSQ avec le départ plus ou moins forcé des éléments regroupés au sein des Jeunesses socialistes, qui sont décidément trop radicaux pour le parti[39]. Et puis, c’est le départ des militants du MLP. Tout en soulignant le pas en avant accompli par le PSQ sur la question nationale, le temps d’espérer une réforme du Canada est dépassé, affirme le MLP : « nous sommes tout à fait persuadés qu’il ne sert à rien de rêver que des colonisateurs consentent de bon gré à un accord qui consacrerait la fin de leur domination : les exploiteurs ne renoncent jamais par pure gentillesse à leurs privilèges : il faut les y forcer. C’est pourquoi, malgré les principes de solidarité humaine et internationale, et quoique nous rêvions aussi d’un monde où les bouledogues fraterniseraient avec les moutons, nous croyons que concrètement, la situation politique est telle que le Québec devra nécessairement en venir à l’indépendance, et que c’est la seule forme possible de libération nationale »[40]. Par ailleurs, le MLP est lui-même incapable de faire autre chose que d’écrire des textes. Le passage de cette génération vers la profession universitaire fait en sorte que plusieurs d’entre eux préfèrent se concentrer sur le monde de l’académie. En fin de compte, la majorité de ces militant-es ne sont ni aptes à rénover le PSQ ni capables de relancer l’action vers d’autres organisations et projets.

 

La fin

 

Après l’élection crève-cœur de 1966, le cœur n’y est plus. Des discussions ont lieu avec la branche québécoise du NPD et son président, l’avocat Robert Cliche, pour au moins s’entraider, mais les conditions ne sont pas propices à autre chose que de belles paroles. Au début de 1967, la direction du parti tente de convoquer un congrès pour réformer les structures, mais à peine quelques dizaines de personnes se présentent. On ne réussit pas à régler l’épineux problème des finances, qui reflète le peu d’attractivité du parti. À la fin de l’année, on ne recense plus que 58 membres. Lorsque la dissolution est prononcée en 1968, les mêmes clivages dans la famille socialiste existent toujours : entre nationalistes et fédéralistes, entre nationalistes indépendantistes et ceux qui espèrent encore refonder le Canada, sous la forme également d’une fracture générationnelle qui s’exprime entre « modérés » et « radicaux ». Pour les uns, il faut persister et signer, pas nécessairement dans un parti, mais dans une action visant à « la création d’un mouvement socialiste et indépendantiste qui se livrerait à l’encadrement et à la politisation des travailleurs »[41]. D’autres se disent prêts à embarquer dans l’aventure du Mouvement souveraineté-association (MSA), l’ancêtre du PQ, comme le précise Jean-Marc Piotte :

 

Une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque. De plus, Lévesque a la sympathie d’une grande partie des mouvements syndicaux : dans un pays industrialisé comme le nôtre, il est illusoire de penser réaliser le socialisme et, encore bien plus, la révolution sans la sympathie active des syndicats. […] Se situer hors du mouvement Lévesque, c’est se condamner à être marginal, sans aucune prise réelle sur les événements, sur les masses populaires. C’est se condamner à créer un autre MLP, une autre petite secte qui éclatera au bout de quelques années, car n’ayant aucune prise réelle sur l’histoire, des fractions s’y formeront et s’opposeront avec chacune leurs petites bibles incomprises : Mao, Guevara, Gramsci[42].

 

Pour les partisans de l’option socialiste cependant, il faut aller ailleurs :

 

Certains militants [qui] préconisent l’adhésion au MSA se fondent sur la prémisse voulant que, dans une situation coloniale, toute revendication indépendantiste est une revendication de gauche. Nous croyons qu’au moins dans notre conjoncture, il s’agit d’une grande illusion et que, dans un contexte pro-impérialiste et néo-capitaliste, l’indépendance sera de droite et provoquera la création d’un État répressif par rapport aux revendications des travailleurs, à cause des concessions qu’il faudra consentir aux Américains.

 

À la fin des années 1960, plusieurs jeunes de gauche se reconnaissent dans l’action directe et les mouvements de masse qui émergent partout. Ils ne sont pas trop intéressés par l’action électorale. Pour ceux et celles qui le sont, la création du Parti Québécois représente une réelle opportunité.

 

  1. D’hier à aujourd’hui

 

Que reste-t-il de cette expérience aujourd’hui? Est-il possible en 2015 d’affirmer un nouveau projet socialiste et indépendantiste et de construire une organisation enracinée dans les luttes et les mouvements populaires? Commençons par quelques constats banals. Le néonationalisme, en l’occurrence celui du PQ, a été sévèrement vaincu par l’élite canadienne et l’État fédéral, d’où un rapport de forces très favorable à ces derniers. La sociologie du Québec a également bien changé. Une réelle bourgeoisie québécoise a pris sa place. Les classes populaires et moyennes se sont fragmentées. Le rapport à la nation, à l’État, au territoire et à la société a été bouleversé. Bref, entre la question nationale en 1963 et la question nationale de 2015, il y a un grand écart.

 

Une question non résolue

 

Il serait cependant périlleux de penser que la question nationale est liquidée. En effet, la réalité du Canada, pour ne pas dire la lutte des classes, reste construite sur l’oppression nationale des peuples québécois et autochtones. Certes, le Québec n’est pas une simple « colonie » du Canada (contrairement à la relation carrément coloniale qui enferme les Premiers peuples, par exemple). Pour autant, le nouvel « axe » du capitalisme canadien se déplace vers l’ouest et le nord, donc au détriment du Québec, des provinces maritimes et du sud-ouest et de l’est de l’Ontario. On pourrait dire que tout cela a plutôt à voir avec le développement inégal du capitalisme, mais en réalité, ce développement est construit sur les luttes politiques et la structure de l’État. Par ailleurs, sous l’égide du Parti conservateur (au pouvoir depuis 2006), l’État fédéral est en train de liquider l’héritage des réformes des années 1960 qui visaient à assurer le caractère bilingue et binational du Canada, au détriment donc de la population québécoise (et des minorités francophones dans le reste du Canada). Cette évolution va de pair avec l’affaiblissement du poids politique du Québec dans l’État, le système politique et les institutions du Canada. Aussi, ce n’est pas un hasard si la question nationale québécoise est toujours dans le décor : elle n’a tout simplement pas été résolue! Elle fait du sur-place devant l’incapacité du néonationalisme à mener la lutte de manière cohérente, mais elle fait toujours partie de l’imaginaire populaire comme un outil de l’utopie de l’émancipation.

 

L’héritage contesté

 

Revenons brièvement au PSQ. Plusieurs socialistes croyaient à l’époque que le mouvement populaire québécois pourrait, avec une certaine solidarité venant du Canada dit anglais, mettre en échec l’oppression nationale. On pensait que la lutte pour l’égalité pouvait se faire à l’intérieur du cadre politique canadien. La rupture qui s’opère dans les années 1960 porte précisément sur cette question : on finit par comprendre que ce cadre est un problème et non une solution, et qu’il faut entreprendre une bataille complexe pour « déconstruire » l’État canadien, ce qui va bien au-delà de petites réformes plutôt symboliques. Alors là survient une deuxième question : comment procéder à cette « déconstruction »? Le PSQ (et avant lui le Parti communiste et des tendances de gauche de la social-démocratie) proposait de refonder cet État, de le réinventer en quelque sorte, sur la base d’une redistribution radicale du pouvoir. De cette façon, les deux peuples (on ne parle pas encore des Premiers peuples!) pourraient se réconcilier, éventuellement s’associer dans une nouvelle structure, comme deux « États associés ». Cette idée s’est retrouvée au cœur du projet du PSQ qui, cependant, à la fin de son parcours, a fini par admettre l’éventualité de l’indépendance du Québec, non pas comme un projet idéal, mais comme un « dernier recours ». En fin de compte, l’échec de ce rêve a déclenché la fin du PSQ. Plus tard, l’approche indépendantiste-socialiste est demeurée prédominante dans la gauche québécoise, et ce, jusqu’à aujourd’hui (après le court intermède durant lequel se sont imposés à la fin des années 1970 des courants dits « marxistes-léninistes »). Dans cette optique, l’émancipation nationale et l’émancipation sociale vont de pair et cela se fera, dans des modalités à déterminer, dans le cadre d’un projet républicain, indépendantiste et altermondialiste. D’emblée, ce projet s’est démarqué de celui ébauché par le PQ d’une « souveraineté-association », ce qui voulait dire l’acceptation de l’État canadien comme « associé », au lieu de considérer la rupture comme nécessaire pour refonder le Québec (et même éventuellement le Canada).

 

Revoir les enjeux

 

Si sur le plan des principes, cette position reste impeccable, on peut se questionner sur ses modalités. Premier facteur, sous l’égide de la « globalisation » du capital, la bourgeoisie provinciale du Québec a trouvé sa place dans le circuit du capitalisme canadien, nord-américain et mondial. Le « Québec inc. » (mis à part certaines individualités) s’est rallié à la structure de l’État canadien. Par ailleurs, la restructuration du capitalisme entraîne, comme partout dans le monde, une aggravation des inégalités et des fractures sociales, ce qui désarçonne les mouvements populaires tant au Québec qu’au Canada. L’État canadien est par ailleurs bien en contrôle de ces turbulences et cette stabilité relative va au-delà des clivages entre les diverses factions politiques agissant pour le compte des élites, tant les néoconservateurs que les néolibéraux de diverses allégeances.

Deuxième facteur, la composition des classes populaires a changé de manière importante avec l’immigration. Les immigrant-es, majoritairement localisés dans les couches populaires et moyennes, ne perçoivent pas de la même manière la question de l’émancipation nationale. Ils sont souvent coincés dans une structure économique, politique et linguistique qui les défavorise et les éloigne du camp populaire québécois. On pourrait ajouter à cela les impacts de la décomposition du collectif prolétarien en une myriade d’identités marquées par la précarité, les clivages régionaux, de sexe, générationnels, où se définissent toutes sortes d’« identités » qui semblent disperser les couches populaires. Troisième et dernier facteur, l’impérialisme américain, toujours puissant même s’il est en déclin relatif, tient à tout prix à préserver son « périmètre » nord-américain. Certes, l’impérialisme américain n’a jamais été sympathique à la cause québécoise, mais aujourd’hui, il s’aligne pour être totalement intolérant devant un projet de rupture du Canada.

Ces éléments n’annihilent pas les processus « fondamentaux » et les causes « primordiales », mais ils modifient l’alignement des forces dans le cadre des confrontations actuelles et à venir. Pour ceux et celles qui se battent pour l’émancipation sociale et nationale, cette nouvelle configuration du pouvoir impose de repenser aux stratégies. Ainsi, le projet historique du PQ est en phase terminale (même si l’agonie peut perdurer pendant des années). Une alliance comme l’avait pensé le projet « socialisme et indépendance » de l’époque n’est donc plus à l’ordre du jour. Conséquemment, une autre alliance est nécessaire pour refonder le projet de la souveraineté nationale sur une souveraineté populaire, construite par et avec tous les peuples qui habitent le territoire québécois, à commencer par les Premiers peuples. À l’alliance verticale entre dominé-es et dominants que l’on pensait antérieurement doit se substituer une alliance horizontale entre dominé-es. L’indépendance du Québec, en d’autres mots, ne peut plus être le projet d’une seule nation.

Autre bifurcation à envisager, la « question québécoise » ne peut trouver de résolution sans chercher en même temps à aborder la « question canadienne ». Il est certes idéaliste de penser, comme le PSQ à l’époque, que les couches populaires et moyennes du Canada dit anglais vont soudainement se mettre à appuyer les revendications québécoises. Cependant, si ce rêve doit être mis de côté, du moins à court terme, il reste à développer des solidarités concrètes de peuple à peuple, à construire peu à peu des passerelles établies sur des luttes communes. On peut par exemple penser aux grands combats écologistes qui se profilent devant nous, et qui ne connaissent pas de frontières. En développant des stratégies communes, on ne trouvera pas automatiquement le chemin pour refonder la structure politique prévalant sur ce qui est présentement le territoire du Canada, mais on pourra éviter, ou au moins amoindrir, les préjugés, voire l’hostilité qui prévaut au niveau populaire contre les revendications et les luttes au Québec. Autrement dit, l’avancement des causes de l’émancipation ne peut se faire strictement au Québec; il faut élargir le « front » et décloisonner les mouvements populaires du Québec et du Canada.

 

Repères chronologiques

 

Année Contexte Événements marquants pour le PSQ
1932 Fondation du Commonwealth Co-operation Federation (CCF)/Parti social-démocratique du Canada (PSDC)
1937 Fondation de la Fédération provinciale des travailleurs du Québec (FPTQ)
1952 Fondation de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ)
1957 Fusion de la FPTQ et de la FUIQ dans la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ)
1960 Fondation du RIN
1961 Création du NPD Dissidences sur la question nationale au sein de la branche du NPD au Québec
1962 Tentatives d’implantation du NPD au Québec Création du « Caucus de la gauche nationale » au sein du NPD
1963 Deuxième congrès du NPD fédéralCongrès du NPD-QuébecFondation de la revue Parti prisActions du Front de libération du Québec (FLQ) Création du PSQColloque d’orientation
1964 Multiples débats sur la question nationaleConfrontations avec le NPD et les centrales syndicales au Québec
1965 Manifeste du Mouvement de libération populaire (MLP) Parution du journal du PSQ, « La gauche »Création du « Comité de coordination des mouvements de gauche »
1966 Intégration des militants du MLP dans le PSQ Deuxième congrèsParticipation aux élections générales au Québec
1967 Fondation du Mouvement souveraineté-association Troisième congrèsExpulsion de la Jeunesse socialiste du Québec
1968 Fondation du PQFin de publication de Parti pris Dissolution du PSQ

 

 

 

 

Notes

[1] Le PCC, en pleine décadence au début des années 1960, disposait encore d’une base syndicale qu’il a perdu graduellement au travers des crises de l’URSS et de ses satellites, notamment en Hongrie (1956) et plus tard en Tchécoslovaquie (1968). Les groupes se réclamant de la 4ième Internationale regroupaient quelques dizaines de partisans, surtout dans les mouvements étudiants et anti-impérialistes.

[2] Paradoxalement, le seul élu fédéral de gauche dans l’histoire du Québec a été le communiste Fred Rose (en 1943 et 1945) sous la bannière du Parti ouvrier progressiste. Il a été élu dans un comté montréalais qui comptait un grand nombre de travailleurs immigrés.

[3] Roch Denis, Luttes de classes et question nationale au Québec (1948-1968), 1979, <http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html>

[4] Voir le Manifeste de l’ASIQ publié dans Les grands textes indépendantistes 1774-1992, sous la direction d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[5] Intellectuel de renom lié au Parti communiste, Ryerson était également historien. Sa relecture de l’histoire du Canada l’a mené à comprendre l’importance dans la genèse de l’État canadien du dispositif de domination mis en place contre le peuple du Québec. Il a quitté le PCC en 1968 à la suite de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie.

[6] NPD, Le fédéralisme coopératif, congrès de fondation, 4 août 1961.

[7] Cité par Roch Denis, op.cit.

[8] Comité provincial du nouveau parti, « Mémoire de la commission sur « les relations fédérales provinciales » du Nouveau Parti au Québec, juin 1961.

[9] Roch Denis, op.cit.

[10] Cité par Rhéal Séguin, Le Parti socialiste du Québec (1958-1978), mémoire de maîtrise en science politique, UQAM, mai 1982.

[11] Cité par Rhéal Séguin, « Pour la formation d’un NPD uni au Québec », document non signé et non daté (automne 1961).

[12] NPD-Q, « Document B-1 », Congrès d’orientation, 29 et 30 juin 1963.

[13] R. Denis, op.cit. À l’échelle de tout le Québec, le NPD ne récolte que 4 % des voix.

[14] Lors de cette élection, le NPD a obtenu près de 18 % des suffrages (plus du double que ce que recevait le CCF lors des élections antérieures). Dix-neuf députés du NPD sont élus en Ontario, en Colombie-Britannique et au Manitoba. Fait à noter, les voix données au NPD permettent au Parti progressiste-conservateur d’être élu contre le Parti libéral, mais sans la majorité des députés à la Chambre des communes.

[15] Quelques candidats, notamment le syndicaliste Fernand Daoust (candidat dans Maisonneuve), enregistrent des appuis plus importants, au-dessus de 15%.

[16] Dofny, Jacques; Rioux, Marcel, « Les classes sociales au Canada français », Revue française de sociologie, Paris, vol. III, no 3, juillet-septembre 1962.

[17] Créée en 1957, l’Alliance laurentienne s’inscrit carrément à droite. Elle perd peu à peu ses jeunes éléments comme André D’Allemagne qui sera un des cofondateurs du RIN en 1960.

[18] Il n’y a pas de date officielle pour la fondation du FLQ qui naît en fin de compte d’initiatives décentralisées de divers petits groupes. Le FLQ est un label plutôt que le nom d’une organisation.

[19] Conseil du travail de Montréal de la FTQ, Résolution sur la confédération, 1963. Cité par R. Séguin, op.cit.

[20] Cité par Denis Monière, Le développement des idéologies au Québec des origines à nos jours (1977), republié par les Classiques des sciences sociales, <http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html>.

[21] Chamberland, Paul, « De la damnation à la liberté », Parti pris, vol. 1, nos 9-10-11, été 1964.

[22] Monique Perron-Blanchette, « Un essai de socialisme au Québec : le PSQ », Mémoire de maîtrise présenté au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, juin 1978.

[23] Émile Boudreau, Proposition d’orientation du Parti, Congrès d’orientation, NPD-Québec, 29 juin 1963, Cité par Rhéal Séguin, op.cit.

[24] Cité par Rhéal Séguin.

[25] Jean-Claude Lebel, « Pourquoi un parti indépendant du NPD? Pour que les Québécois cessent de bouder le socialisme », Le Peuple (journal du PSQ), vol. 1, no 1, septembre 1963.

[26] Cité par Perron-Blanchette, op.cit.

[27] « Charte des droits de l’homme pour l’État libre du Québec », congrès du PSQ de 1963, cité par Perron-Blanchette.

[28] Parti pris, « Manifeste 1964-1965 », vol. 2, no 1, septembre 1964.

[29] Idem.

[30] Ferretti quittera peu après le RIN pour fonder le Front de libération populaire (FLP).

[31] FLQ, Message à la nation, 1963, reproduit dans Les grands textes indépendantistes 1774-1992, sous la direction d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[32] Pierre Vallières, Pour un Québec libre, Révolution québécoise, numéro 8, volume 1, avril 1965.

[33] Pierre Vallières, « Le Parti socialiste au Québec », Cité libre, janvier 1964.

[34] « Procès-verbal de la réunion des membres du PSQ », février 1965. Cité par R. Séguin.

[35] MLP, « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, volume 4, nuro1, septembre-octobre 1966. Reproduit dans Parti pris, une anthologie, textes choisis et présentés par Jacques Pelletier, Lux Éditeur, 2013.

[36] Dont Jean-Marie Bédard (le président du PSQ) dans Jeanne-Mance et l’ancien communiste Henri Gagnon dans Maisonneuve.

[37] PSQ, communiqué de presse, 9 mai 1966, cité par R. Séguin, op.cit.

[38] Texte adopté par le deuxième congrès du PSQ, cité par R. Denis, op.cit.

[39] Plusieurs membres des JSQ se joindront à divers mouvements radicaux qui apparaissent dans les années subséquentes dont le Comité indépendance-socialisme, le Front de libération populaire et même le FLQ.

[40] Pierre Maheu, « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris, volume 3, numéro 9, avril 1966, cité dans Parti pris, une anthologie. Opta. cit.

[41] Gilles Bourque, Gilles Dostaler et Luc Racine, Parti pris, vol. 5, n° 8, été 1968.

[42] Jean-Marc Piotte, « Lettre à une militante », Parti pris, vol. 5, nos 8-9, été 1968.

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