12 janvier 2016 | Revue > >

Pourquoi joindre l’Alliance rebelle

Intuitions à propos de l’adhésion militante à certains films hollywoodiens

Simon Tremblay-Pepin

Avec la sortie du septième épisode de la série culte, plusieurs textes, forts amusants, ont été écrits à propos de Star Wars[1]. Parmi ceux-ci, le Smash the Force publié par Sam Kriss dans l’excellente revue Jacobin et la recension du Worker’s Spatula invitent à penser un élément central – et troublant – de l’adhésion que nous sommes plusieurs à entretenir à gauche à un certain nombre de séries cultes du cinéma américain, dont fait partie Star Wars[2]. Comment expliquer ce sentiment d’adhésion aux principales figures du film et à leur cause? Comment se fait-il que des militants et militantes[3] – dont je suis – ressentent un lien d’appartenance à un groupe formé, pour reprendre le texte de Sam Kriss, par « one member of a hereditary royal family, one petty criminal, one former ruler of a privately owned city, and one adopted child of rural landowners (and, possibly, slaveholders) who is also the scion to an ancient religious order of aristocratic knights ». Comment comprendre notre adhésion aux actions d’ une organisation qui, du point de vue révolutionnaire, a tous les airs d’un wretched hive of scum and villainy et qui se bat pour une « république » dominée en fait par une organisation magico-théocratique?

J’ai écrit ici qu’il me semblait important de développer une critique socialiste de la culture, d’avoir un regard particulier sur cette question. Il me semble nourrissant de soumettre l’étrange phénomène de cette adhésion militante à une telle critique. D’abord, on comprendra mieux ce qui fonctionne en nous lorsque nous sommes présentés face à de telles productions. Ensuite, on pourra peut-être le faire sans nécessairement passer par nos clichés encombrants toujours axés sur l’intention maligne des producteurs de discours. Bref, essayer de saisir les effets de ces productions sans s’empresser d’y plaquer du volontarisme politique.

Si cette passion était propre à Star Wars, on pourrait fermer les yeux et célébrer le « talent » de Georges Lucas pour nous avoir à ce point jeté de la poudre aux yeux. Le problème, c’est que ce sentiment n’est pas unique aux galaxies far far away. En effet, il opère également, avec plus ou moins de force (!), dans d’autres productions hollywoodiennes. J’ai été pour ma part[4] transporté de la même manière par des films comme, en vrac : Mission : Impossible (la série télé), Star Trek (certaines séries, certains films), The Lord of the Rings, Harry Potter, The Avengers, The Sting, Ocean’s 11 (la version de 1960, mais aussi, dans une moindre mesure, dans celle de 2001), Guardians of the Galaxy, The Watchmen, Kick-Ass, The Goonies, Willow, etc. Qu’est-ce qu’ont ces films en commun qui leur fait produire un tel effet d’adhésion militante? La question n’est peut-être pas aussi futile qu’il y paraît à première vue. Se révèle peut-être, avec cet effet, une part de la grammaire de ce qui éveille le militantisme, des formes élémentaires du bouillonnement militant.

Dans les divers échanges auxquels j’ai assisté et participés à ce sujet, j’ai perçu deux thèses centrales qui se présentent – parfois ensemble, parfois séparément – comme étant « explicatives » de l’effet d’adhésion militante.

La thèse : « Ouvre donc les yeux camarade et vois où sont les renégats»

Les articles cités en introduction sont de bons hérauts de cette option. Selon eux, ces films ne seraient que mystifications et nous nous prendrions d’affection pour des réactionnaires singeant la révolution. Pour reprendre le texte de David Brin : « Star Wars belongs to our dark past. A long, tyrannical epoch of fear, illogic, despotism and demagoguery that our ancestors struggled desperately to overcome, and that we are at last starting to emerge from, aided by the scientific and egalitarian spirit that Lucas openly despises. » Les auteurs nous invitent alors à nous livrer, comme eux, à une analyse digne de ce nom (qu’elle soit marxiste ou d’un libéralisme « critique » inspirée des humanities, dépendant de l’auteur) des marchandises culturelles qui nous sont présentées. Une analyse juste nous permettait enfin de sortir du brouillard, de cette rade et de crier : à bas le révisionnisme, à bas les mystificateurs.

Il est difficile de ne pas être d’accord. Si on se penche rationnellement sur la logique narrative et sur les finalités de certaines de ces productions, il est assez évident que nous ne sommes pas devant des œuvres subversives ou même contestataires. On y fait plutôt la promotion du statu quo voir de la réaction et du retour à l’ancien régime. On peut l’accorder, l’alliance rebelle a tous les airs d’un opium du geek.

Mais, l’analyse critique de ces productions, aussi fine soit-elle, n’explique pas pourquoi la magie opère. Pourquoi vit-on ce sentiment d’engagement alors que dans d’autres films, la propagande nous semble intolérable dès les premières minutes de la projection?

En fait, ces analyses révèlent le problème qui m’intéresse ici plus qu’elles ne le solutionnent. Elles montrent la contradiction entre l’effet et les personne qu’il concerne, mais ces analyses n’expliquent pas le fonctionnement de cet effet. Elles sont, en quelque sorte, le négatif des pseudo-analyses néoconservatrices de Star Wars (celle-ci, ou celle-là par exemple) qui prétendent que l’Empire galactique fait les meilleurs choix pour la galaxie face au « terrorisme » de l’Alliance rebelle[5]. En fin de compte, une approche critique purement « politique » du film, qu’elle soit d’extrême-gauche ou néoconservatrice, ne fait que permuter les concepts et les rôles. Chez les néoconservateurs on nous dit en somme que ce qu’on voit comme le mal c’est le bien tandis que le bien est le mal. David Brin nous dit que les postures aristocratiques des Jedi mettent à mal les valeurs démocratiques de base qui sont essentiel à l’idéal humaniste. L’analyse marxiste de Sam Kriss nous dit que la Force elle-même est en fait le moment négatif d’une dialectique plus large et que c’est contre le principe même qui régit l’univers de Star Wars qu’il faut se rebeller dans le but d’éventuellement le détruire.

Reste que, in fine, ces analyses ne nous disent rien sur ce qui nous hameçonne dans le film et qui, inéluctablement, attire l’âme révolutionnaire à embrasser la cause de l’Alliance rebelle, alors que nous devrions, en toute logique, être allergiques à cette propagande tonitruante.

La thèse : « It’s the esthetics, stupid! »

Une version cruelle de cette deuxième thèse, raillerait avec mépris ceux et celles qui, militant-es aguerris, se laissent emporter par des produits culturels conçus pour envoûter des adolescent-es de 14 ans. Une version plus conciliante formulerait le tout en soulignant que ce sont les mécanismes formels de la technique cinématographique qui opère sur nous. Une certaine esthétique qui nous est inculquée depuis la plus tendre enfance ferait vibrer une nostalgie, nous titillerait le nerf pathétique, et exciterait des sentiments profondément enfouis qui ne demandent qu’à être sollicités. C’est la réussite de la technique qui rend les Jedi si cool, c’est la musique de John Williams qui nous met la larme à l’œil, c’est le passage du sourire à l’action ou à la mélancolie qui attise nos sentiments.

Il y a probablement une part de vrai dans la deuxième comme dans la première explication, mais son argument ne me semble pas non plus répondre à mon interrogation de manière satisfaisante. Deux observations me viennent en tête : le seul argument portant sur la forme demeure incapable d’expliquer la particularité de ces films-ci par rapport au reste de la production hollywoodienne qui fait pourtant usage des mêmes stratégies esthético-techniques. Pourquoi le même sentiment n’est pas stimulé par Rocky, Driving Miss Daisy, Rambo, James Bond, Armaggedon, E.T., Batman, Independance Day, Jurassic Park ou Sherlock Holmes? La démonstration n’est pas non plus capable d’expliquer pourquoi des séries animées aux moyens techniques sans commune mesure avec la machine hollywoodienne (comme par exemple, Avatar : The Last Airbender, Ghost in the Shell, Cowboy Be-Bop, etc.) peuvent provoquer, chez moi comme chez d’autres, l’effet d’adhésion militante.[6]

Il est bien entendu qu’il y a de la technique, de la forme et de l’esthétique impliquée dans la création de ce sentiment. Cependant, une lecture propagando-intentionaliste de cette esthétique n’explique par grand-chose. Dire : « C’est ce qu’on essaie de nous faire sentir par plein de champs / contre-champs! » ne m’explique pourquoi à l’effet habituel causé par cette technique s’ajoute un autre effet qui crée un sentiment bien différent d’une simple sympathie pour tel ou tel personnage ou de la surprise devant tel effet spécial bien présenté.

« Comment cette magie esthético-politique opère-t-elle pour produire cet effet précis? », voilà ma question. Il me semble que la réponse n’est ni particulièrement esthétique (bien que tout puisse être au bout du compte esthétique), ni particulièrement politique (bien que tout puisse être au bout du compte politique).

L’option narrative

Il y a, me semble-t-il, dans ce qui nous happe, un enjeu narratif qui se situe à un autre niveau que les propositions politiques et esthétiques. Une mécanique narrative qui fait que les révolutionnaires veuillent joindre l’Alliance rebelle ou, mieux, ont la certitude d’en faire déjà partie.

Ce qui semble opérer sur nous dans ces films, ce sont les modalités précises de l’action politique présentées, pas tellement une esthétique particulière ou un but politique en correspondance avec ce que les militant-es ont en tête. L’identification et l’adhésion se produisent sur le terrain pratique des rapports sociaux au sein de l’agir politique. C’est en montrant un mode d’action collective et en le rendant séduisant que ces films réussissent à créer l’effet d’adhésion militante qui m’intéresse ici.

Grille d’analyse de l’effet d’adhésion militante

Quelque chose fonctionne ici. Quelque chose qu’il peut, peut-être nous être précieux de comprendre. Il y a une mécanique qui allume la flamme de l’adhésion, malgré un contexte peu favorable. Il me semble utile d’en décrire les engrenages, non seulement pour le simple plaisir de l’analyse, mais aussi parce qu’il pourrait être utile politiquement de comprendre ses tenants et aboutissants. Ici nos adversaires idéologiques sont meilleurs que nous, alors qu’il s’agit de provoquer des sentiments… en nous-mêmes.

Pour faire cette analyse, il faut selon moi porter une attention circonspecte à comment s’organise l’action politique concrètement dans les productions hollywoodiennes où cet effet d’adhésion se fait sentir. On peut le faire à partir de cinq critères : l’attraction, l’organisation, la puissance, le sens et la reconnaissance. Chaque critère est un continuum entre deux extrêmes et chaque camp de chaque film (par exemple dans Star Wars : l’Alliance rebelle et l’Empire galactique) peut se retrouver à un point donné entre les deux pôles du spectre. Si les camps sont généralement à des points opposé du continuum, ils ne sont pas pour autant toujours aux extrêmes. On peut supposer que cette différence fait que chaque film a un effet d’adhésion militante différent. Voyons chacun de ces critères.

L’attraction explique les motivations des différents individus à rester au sein du groupe. À un bout du continuum on trouve l’amitié et la solidarité. À l’autre bout, on trouve l’intérêt, le calcul et la peur. Souvent, une dimension de l’histoire consiste à faire passer le camp des protagonistes (ou certains de ses membres) de l’intérêt à l’amitié. On pense bien sûr au personnage de Han Solo ou à l’amitié qui soude progressivement la communauté de l’anneau dans The Lord of the Rings. À l’inverse, la partie adverse est toujours guidée par l’intérêt et le calcul, mais parfois à plus ou moins forte intensité. L’intérêt se présente sous plusieurs visage : celui de ne pas mourir à cause de menaces d’exécutions sommaires maintenues par un Darth Vader, celui de participer à la recherche du pouvoir d’un Sauron ou d’un Palpatine, de réaliser la vengeance d’un Khan ou, plus modestement, de vouloir accumuler d’importantes richesses comme le trésor de Willy Le Borgne convoité par les Fratellis dans The Goonies.

L’organisation concerne la dynamique des rapports sociaux dans un camp comme dans l’autre. D’un côté du continuum on retrouve une organisation démocratique, voire auto-gestionnaire. De l’autre côté, règne une hiérarchie stricte ou une froide bureaucratie. Entre Luke, Leïa, Han et Obi-Wan, il y a plus d’amitié et de respect que de direction hiérarchique, cette collégialité est encore plus visible dans The Avengers ou dans Ocean’s 11. À l’inverse, les camps adverses sont des organisations pyramidales qui exécutent les ordres donnés par Palpatine/Sauron/Voldemort/etc. Le degré d’autonomie des exécutant peut néanmoins varier, un groupe de gredins fonctionne en rangs moins serrés que les Borgs.

La puissance désigne l’avantage qu’un camp peut avoir sur l’autre. À une extrémité du continuum, on trouve l’ingéniosité et une panoplie de compétences dont la maîtrise par les protagonistes est spectaculaire. De l’autre, on retrouve le pouvoir et le déploiement de vastes capacités techniques et technologiques. L’ingéniosité des personnages principaux de Mission : Impossible ou de The Sting ou la maîtrise de leurs armes par Obi-Wan Kenobi ou Legolas est incontestable. Ces équipes font montre d’une puissance potentielle parce qu’elles réunissent des talents experts et qu’elles développent une intelligence commune qui leur permet de vaincre leurs adversaires dont tout annonçait la domination. À l’autre bout du continuum, on rencontre les immenses armées d’orcs déployées par Saroumane ou celles de stormtroopers constamment mobilisées à la défense de l’Empire galactique. On voit bien la démonstration de puissance que présente le camp adverse. Cette puissance peut également se révéler sous le jour d’un artéfact magique ou technologique : une Death Star, un anneau, un Deathly Hallow, une infinity stone, etc. Bien sûr, cela n’empêche pas les protagonistes de lever des armées  (cela advient dans plusieurs des films mentionnés), ni aux dirigeants du camp adverse d’avoir des expertises de haut calibre.

Le sens révèle ce qui mobilise chacun des camps, les raisons qui les poussent à agir. Les personnages principaux sont généralement guidés par une volonté dirigée vers l’extérieur, vers le monde qui les entoure. Ils veulent protéger le monde contre sa destruction par une guerre nucléaire, ils veulent que cessent des injustices de l’empire galactique, ils veulent mettre fin à l’emprise d’une bande de mafieux, etc. À l’inverse, le camps adverse est porté par un hubris, une démesure : un projet délirant qui vise à imposer leur volonté. C’est l’expression de son pouvoir et la transformation du monde à son image que ce camp recherche : qu’on pense, par exemple, aux Sith de Star Wars ou à Ronan dans Guardians of Galaxy. Néanmoins on verra aussi des protagonistes tentés par les lumières de la gloire ou des membres prééminants du camp adverses qui défendent des idéaux collectifs.

Enfin, la reconnaissance est le critère qui fait apparaître la logique selon laquelle chaque camp reconnaît la valeur des gestes posés et juge les crimes commis. D’un côté du continuum, on s’appuie sur la justice. De l’autre, c’est l’arbitraire des puissants qui fait peu de cas de la vie humaine. L’Alliance rebelle organise une remise de médailles pour souligner les victoires de ses membres, Starfleet fonctionne selon un principe méritocratique, Dumbledor reconnaît les bons coups de Harry et celui-ci évolue dans son apprentissage et gagne l’estime des autres magiciens. Dans le camp adverse, Darth Vader abat ses soldats en fonction de ses insatisfactions du moment, même chose pour Saroumane ou pour Loki.

Les caractéristiques que nous venons de présenter fonctionnent selon une logique de continuum et c’est ce qui permet de différencier chaque film et de mieux comprendre la construction de l’effet d’adhésion militante. Nous avons vu que dans certains films les différents camps se trouvent plus ou moins loin du pôle extrême de leur côté du continuum. Il faut ajouter que certains films cités plus tôt en exemple n’entrent pas dans le canon de certains critères. Les protagonistes de The Sting ne se battent pas pour une cause particulièrement noble et centrée sur les autres. The Lord of the Rings et Harry Potter ont parfois des accents qui se décentrent de l’équipe pour se concentrer sur un héros spécifique. À l’inverse l’Alliance rebelle, l’Enterprise et l’Impossible Mission Force ont des structures plus hiérarchiques et moins démocratiques (bien qu’en bout de piste, dans tous ces cas, la réalisation souligne une collaboration qui sort du cadre hiérarchique).

On pourrait ainsi mesurer chaque critère pour chaque film, et établir un pointage comparatif pour chaque élément. Ainsi, chaque film pourrait être placé l’un face à l’autre. On pourrait aussi noter les différences d’effet (duquel il faudrait alors établir une mesure « objective » ou tout au moins empirique) et les différences dans les critères. Ceci permettrait à la fois de faire usage de la grille et, potentiellement, de la valider en tentant de voir si on observe une correspondance d’adhésion avec certains résultats dans la grille. On pourrait aussi tenter de réfléchir à l’effet qu’auraient certains contre-résultats dans la grille, pour voir quelles caractéristiques fonctionnent mieux que d’autres.

Conclusion : l’adhésion virtuelle comme succédané d’implication et les dangers du complotisme

L’utilisation de cette grille pour analyser les films qui produisent l’effet d’adhésion militante nous permettra peut-être de voir quels mécanismes sont en place dans un film donné pour déclencher cet effet. Si l’intuition derrière cette grille tend à s’avérer et que ses résultats apparaissent satisfaisants, elle permettra de résoudre, film par film, la question soulevée en introduction, soit pourquoi des films dont les finalités ne correspondent pas aux volontés des militant-es suscitent néanmoins leur adhésion. Il ne s’agit bien sûr que d’une intuition, mais il me semble qu’il serait porteur de la pousser plus loin. Cela dit, il est essentiel d’éviter deux conclusions à propos de cette intuition et de la grille proposée. Ces deux dérives, très liées aux réflexes militants sur ces questions que j’évoquais en début de texte, seraient largement contre-productives.

La première est de croire que cette adhésion serait en somme une bonne chose, un principe à reproduire lors de la conception d’une production culturelle. Mon impression va plutôt à l’inverse de cette conclusion. Produit par le cinéma, les séries télé ou les jeux vidéo, l’effet d’adhésion militante agit plutôt comme un succédané de sens, un paradis artificiel à accoutumance. Il fournit à des personnes en situation d’aliénation l’impression d’accomplissement et d’appartenance que fournirait l’action (entendu ici au sens arendtien). Qu’on m’entende bien, l’idée n’est pas de poser un jugement sur les individus consommant cette production hollywoodienne, mais plutôt de saisir en quoi elle permet d’endormir la bête féroce d’espoir et de changement qui dort au cœur de l’aliénation. Il ne s’agit pas ici de culpabiliser, mais plutôt de comprendre ce qui opère pour mieux saisir les mécanismes de l’aliénation et de l’action.

Ce qui nous mène, sans transition, au deuxième écueil potentiel : le complotisme. L’intuition que j’avance ici ne comprend pas le postulat selon lequel les producteurs ou réalisateurs de ces films planifieraient de répandre l’aliénation dans la société et se frotteraient les mains lorsqu’ils réussissent à endormir l’esprit de révolte. Un effet de sens dans la production culturelle n’a pas besoin de volonté individuelle pour être produit. Cela est d’autant plus évident en art que ça l’est en politique ou en économie. Le but des industries culturelles comme Hollywood est de plaire au grand nombre pour réaliser des ventes. Elles mettent ainsi en place une série de structures pour vérifier l’adhésion à leurs productions : focus groups, questionnaires, feedback, études des réseaux sociaux et des sites de fans, etc. L’effet n’a qu’à s’être produit et avoir été aimé par des fans pour qu’on cherche à le reproduire sans pour autant planifier de produire précisément cet effet et, encore moins, ses conséquences sociales. On se retrouve, comme souvent, au cœur de l’erreur du complotisme : confondre rapports causaux entre faits sociaux observables et volontarisme politique. Tout comme l’aliénation, l’effet d’adhésion militante de certaines productions hollywoodiennes n’a pas besoin d’être réfléchi et organisé pour exister[7].

Voici donc une grille qui permettra peut-être de penser un aspect curieux du rapport au monde des militant-es. L’existence même de cet effet nous rappelle aussi la force du désir d’action politique, un élément qu’on tend peut-être à oublier. Si on admet en suivant l’hypothèse déployée ici, que des gens sortent galvanisés d’un film qui mime l’action politique ou qui simplement l’évoque, on voit toute la potentielle force endogène du militantisme. Or, on tend souvent à présenter l’action politique comme une corvée, comme un sacrifice à accomplir – et il faut bien admettre qu’elle l’est parfois. Lorsqu’elle se présente ainsi, il est peut-être bon de se rappeler toute la force attractive intrinsèque de l’action politique et de voir plutôt l’impression de sacrifice comme une situation anormale (et pouvant être dépassée) que comme un état fondamental du militantisme. Là encore, si la thèse déployée ici se confirme, il semble bien y avoir des conditions dans lesquelles l’action politique peut être ressentie comme attrayante et enivrante…

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Je tiens à remercier Julie Chateauvert qui a fait une relecture approfondie de ce texte. Grâce à ses nombreux commentaires, il a été grandement amélioré. Merci également à tous ceux et celles avec qui j’ai discuté de cinéma et de séries télés au cours des dernières années. Enfin, merci à Vladimir de Thézier qui m’a fait remarquer un texte fort pertinent que je n’avais pas lu sur le sujet.

[1] À l’heure d’écrire ce texte je n’ai toujours pas vu cet épisode, je rassures donc ceux et celles qui ne l’ont pas vu non plus, il n’y aura pas ici de révélations qui gâcheront votre plaisir.

[2] Déjà à la sortie du premier épisode de la précédente trilogie, en 1999, David Brin signait un excellent texte qui allait précisément dans le même sens intitulé “Star Wars” despots vs. “Star Trek” populists qu’on trouvera ici: http://www.salon.com/1999/06/15/brin_main/

[3] Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la féminisation a bien sa place ici et ce sentiment n’est pas qu’une « affaire de gars ». Je connais plusieurs amies militantes qui partagent le sentiment que j’évoque. Cependant, je suis porté à croire qu’une analyse de la distribution de ce sentiment dans la population selon le genre serait fort utile. Car tout semble indiquer que bien que des femmes puissent ressentir cette adhésion militante, il y a bel et bien des rapports de genre présent derrière l’organisation et la distribution de ce sentiment dans notre société. Une telle analyse pourrait être mise en perspective avec les travaux réalisés en études féministes et portant sur les communautés de gamers et de geek.

[4] Je n’affirme rien sur la qualité de films listés ici. Ils sont simplement des productions hollywoodiennes qui ont enclenché en moi (à des époques très différentes de ma vie, il faut bien le noter) cette réaction à un degré variable.

[5] En fait, le résultat de ces analyses est bien différent que ce qu’elle prétendent réaliser. En utilisant la rhétorique néoconservatrice pour tenter de défendre l’indéfendable – comme le fait de faire sauter une planète et tuer ainsi des milliards d’êtres vivants –, elles montrent toute la similarité entre le répugnant Empire galactique et les choix géopolitiques et les discours justificateurs des élites transnationales actuelles.

[6] On pourrait, à ce sujet, ouvrir toute une réflexion sur certains jeux vidéo qui provoquerait un effet similaire.

[7] Ce qui n’empêcherait pas par ailleurs que certaines personnes l’aient effectivement observé et aient tenté de le (re)produire. De là cependant à dire que toute la machine hollywoodienne planifie sciemment ce genre d’effet, il faut franchir un pas important qui sépare selon moi le possible et le délirant.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Benoit Renaud

Une belle réflexion qui me semble viser dans le mille, comme un tir guidé par la force sur une cible impossible!
J’ajouterais une réflexion personnelle. L’attrait de ces histoires fantasmatiques pour les militantes et les militants tient beaucoup à l’idée qu’on peut gagner même quand tout semble jouer contre nous. Et c’est sur ce plan que la popularité indéniable des histoires de héros modestes (hobbitt), et des « origins story » des super-héros (ordinaires au départ, triomphants à la fin) s’explique par la réalité du monde. Nous faisons face à la probabilité de l’autodestruction de la civilisation humaine avec les changements climatiques et le capitalisme zombie. La possibilité d’une victoire de notre camp est similaire à celle d’un groupe de petites personnes sans pouvoir particulier contre un dieu maléfique et ses armées innombrables. The Lord of the Rings, en apparence le plus aristocratique des mythes modernes transposés au cinéma, est en fait le plus profondément satisfaisant, parce que au bout du compte, il relate le triomphe des humbles contre les puissants. Ses héros ne peuvent pas compter sur la Force, ou des super-pouvoirs, seulement sur une détermination sans faille, l’amitié et une surdose de chance!