1 avril 2014 | Revue > >

Prolégomènes à une théorie critique de l’accélération urbaine

Emmanuel Chaput

Dans ce texte nous cherchons à esquisser bien modestement les fondations d’une théorie critique de l’accélération urbaine. La pertinence d’une telle approche s’inscrit dans une réflexion plus large sur les luttes pour le droit à la ville et la réappropriation de l’espace. Il apparaît en effet que de telles luttes ne peuvent faire l’économie d’une analyse critique des rythmes qui déterminent nos rapports à cet espace particulier qu’est la ville moderne. Ces rythmes s’inscrivent eux-mêmes dans le contexte plus général de l’accélération sociale caractéristique, selon Hartmut Rosa, de la modernité. Il en découle une nécessité de renouveler la réflexion à la fois sur l’aliénation et l’espace urbains selon le mode de la temporalité. C’est ce que nous chercherons à ébaucher à l’aide d’une méthodologie combinant analyse théorique et observation phénoménologique (en vue d’une finalité essentiellement pratique), tout en soulignant les difficultés et les enjeux soulevés par une telle approche.

1. Droit à la ville et théorie critique de l’accélération urbaine

« [H]abiter est le trait fondamental de l’être » – M. Heidegger[1]

Se réapproprier l’espace urbain, les immeubles laissés à l’abandon, revaloriser les lieux de rencontres, de socialisations, de jeux, de débats, bref de l’espace public autant que des espaces verts où l’humain peut non seulement entrer en contact avec ses semblables, mais avec la nature ; construire un espace de vie propice à l’épanouissement de l’individu humain en harmonie non seulement avec son environnement social (sa communauté), mais aussi naturel. En un mot, réintroduire à la ville les conditions de possibilité de l’habiter au plein sens du terme, c’est-à-dire l’épanouissement d’une personnalité humaine en relation à son milieu[2]. Voilà autant de revendications communément associées à un mot d’ordre, celui du « droit à la ville ». Mais qu’est-ce que le droit à la ville ? Le géographe David Harvey affirme que l’expression en elle-même est problématique : « le droit à la ville est un signifiant vide. Tout dépend de qui va le remplir de sens […] La définition est en elle-même un objet de lutte[3] ». Elle serait l’objet d’une lutte entre une élite politico-économique responsable des grands plans d’aménagement urbain et l’ensemble des personnes qui, sans avoir la possibilité de participer à cette conception de l’espace urbain, sont contraint-e-s d’y vivre, d’y séjourner – sans pour autant pouvoir véritablement y habiter –. Le droit à la ville, de leur point de vue, serait dès lors la revendication subversive, parce que démocratique, d’un droit à penser et concevoir l’espace urbain par et pour ceux qui y habitent, plus précisément de concevoir la ville non plus comme un lieu privilégié du développement économique ou comme l’assise politique d’un pouvoir centralisé, mais avant tout comme un lieu propice à l’épanouissement de la vie humaine[4]. En ce sens, l’habiter promu par le droit à la ville s’opposerait à cette démultiplication des non-lieux caractéristiques de la (sur)modernité[5]. Comme le souligne l’anthropologue Michel Agier : « [à] la différence des lieux anthropologiques, les « non-lieux » ne sont pas a priori des cadres référentiels de la mémoire, des relations et de l’identité[6] ».  Ce sont des lieux de passages, de transitions qui rebutent toute appropriation identitaire. C’est en ce sens que l’opposition entre ces espaces neutres où l’on ne fait que passer et les lieux de vie susceptibles d’être habités constitue l’arrière-plan des luttes pour la réappropriation de l’espace en vue d’en faire de véritables lieux[7]. Or, dans un monde de plus en plus déterminé par une dynamique de « compression spatio-temporelle[8] » où, comme le disait déjà Marx, on assiste à un : « anéantissement de l’espace par le temps[9] », il est difficile – voire impossible – de réfléchir des pratiques de réappropriations de l’espace sans penser de façon complémentaire aux possibilités de réappropriation temporelle. Autrement dit, les revendications d’un mouvement comme celui du droit à la ville ne sauraient se limiter à une lutte pour l’espace vécu. Au contraire, un espace repensé en fonction de l’habiter humain – avec son lot de parcs, de commerces de proximités, de lieux de rencontres, de délibérations et d’échanges – suppose comme condition nécessaire l’existence d’un rythme de vie correspondant. À quoi bon les espaces verts à proximité si on n’a pas le temps d’en profiter, comment développer où l’on habite une vie de quartier alors que l’essentiel de notre temps est passé ailleurs, au « boulot » plus ou moins distant de chez soi ? Pour redonner à l’expérience urbaine le sens d’un habiter, il faut dès lors non seulement revendiquer un droit à reconfigurer l’espace, mais aussi un droit à rétablir un rythme conforme à l’existence que l’on entend mener. C’est en ce sens qu’il faut arrimer aux luttes pour le droit à la ville une réflexion sur le rythme urbain. Or, il semble, comme nous l’esquisserons par la suite, qu’un tel rythme – du moins de la manière dont il se déploie actuellement – peut s’avérer être l’un des obstacles les plus puissants à la réussite de pratiques politiques visant la réappropriation de l’espace. En effet, comme nous tenterons de l’exposer, il semble que la ville soit intimement liée à cette logique d’accélération que Rosa pose comme fondement de la modernité. Or, cette logique implique notamment un étiolement progressif de la réflexion et de la délibération politique – jugée trop lente – au profit d’une approche gestionnaire des institutions publiques et des grandes politiques économiques (la gouvernance). Si dès lors nous avons raison d’affirmer que le rythme urbain est déterminé par la même logique accélérative que la modernité, les revendications des mouvements pour le droit à la ville – qui désirent développer une approche mettant de l’avant l’importance des délibérations politiques de nature démocratique et populaire dans la (re)configuration de l’espace urbain – sont déjà – de manière peut-être inconsciente – dans une opposition directe à la logique de l’accélération urbaine. Il faut cependant saisir, par le biais d’une théorie critique de l’accélération urbaine, la nature de ce rythme urbain, puisque tout espace vécu implique un certain rythme de vie et que, de facto, la tentative de transformer l’espace vécu se manifeste également par la nécessaire transformation du rythme de vie. Ainsi prendre conscience de cette interrelation peut permettre de couvrir les angles morts théoriques d’une pratique comme celle du droit à la ville. Évidemment, ce n’est là qu’une hypothèse, difficile à démontrer de façon aussi succincte. Aussi, nous nous limiterons à esquisser quelques aspects d’une théorie critique de l’accélération urbaine qui, dûment fondée, pourrait être un apport théorique pertinent au mouvement du droit à la ville. En fait, son intérêt semble être double. D’une part, une théorie critique de l’accélération urbaine permettrait d’intégrer aux revendications au droit à la ville une réflexion sur les rythmes qui sont ou bien cohérents ou bien incompatibles avec une pratique de réappropriation de l’espace. D’autre part, elle permettrait d’ancrer la critique sociale du temps développée par Hartmut Rosa dans un lieu, un espace, permettant ainsi de l’inscrire sur un terrain politique où l’on est susceptible d’agir, de lutter et de développer des alternatives possibles à la logique de l’accélération. Autrement, le danger est que cette critique sociale de l’aliénation temporelle ne débouche sur aucune pratique concrète de désaliénation. Avec la rythmanalyse de la ville moderne, nous chercherons au contraire à développer une telle thérapeutique sociale, une telle pratique de désaliénation. Elle passera dans un premier temps par une réflexion davantage théorique sur le rythme urbain et son rapport à la modernité « accélérative » pour ensuite adopter une approche davantage phénoménologique qui consistera en un examen de l’aliénation temporelle de certaines figures types du citadin de la ville moderne, examen nécessaire à la fois pour saisir le rythme urbain par-delà les a priori théoriques et pour faire l’expérience vécue de l’aliénation qui en découle.

2. L’esquisse d’une rythmanalyse de la ville moderne 

« De l’animation, encore de l’animation ! » -F. Hessel[10]

La ville n’est pas simplement un certain espace occupé par de multiples et diverses constructions, habitations, un simple agglutinement d’immeubles et bâtiments. C’est au contraire un lieu où se joue toute une série d’événements et d’actions. C’est un système vivant. Elle est essentiellement activité. Or, cette activité urbaine a un certain rythme tout comme la campagne et le travail des champs ont également un rythme propre dicté par des critères et des contraintes qui les distingue « du rythme haletant de la vie urbaine moderne[11] ». Georg Simmel l’affirme déjà en 1903 dans Métropoles et mentalité, lorsqu’il écrit : « la grande ville forme un profond contraste avec la petite ville et la campagne, dont la vie sensible et intellectuelle coule plus régulièrement selon un rythme plus lent[12] ». Par ce contraste on saisit donc qu’un certain rythme propre à la ville se constitue comme un des fondements de sa spécificité. Le rythme forme une dimension structurante de la ville de manière tout à fait semblable à ce qu’affirme Bachelard à propos de la matière même : « Elle est, non seulement sensible aux rythmes ; elle existe, dans toute la force du terme, sur le plan du rythme[13] ». Et de fait, une ville sans rythme ne serait plus qu’une ville fantôme, qu’un cadavre urbain : sans activité, pas de tissu urbain et pas d’activité sans rythme. C’est en ce sens que nous nous proposons dans un premier temps d’esquisser brièvement une « rythmanalyse » de la ville moderne. Ce terme, développé initialement par le philosophe Lucio Alberto Pinheiro dos Santos en 1931, sera plus tard repris par Gaston Bachelard et Henri Lefebvre. Plus qu’une simple étude des rythmes, la rythmanalyse se veut également thérapeutique et Bachelard suggère même qu’elle serait une alternative plus systématique à la pratique psychanalytique[14]. Cependant, contrairement à Pinheiro dos Santos et Bachelard dont l’approche rythmanalytique s’appuie sur des perspectives avant tout matérielle, biologique et psychologique, notre approche cherchera à souligner l’influence des rythmes sociaux environnant sur la construction du rythme psychique de l’individu[15]. La dimension thérapeutique de cette « socio-rythmanalyse » prend ainsi, contrairement aux travaux de Pinheiro dos Santos et Bachelard, la forme d’un travail de désaliénation ou de réappropriation du rythme social, un travail davantage politique et collectif qu’individuel. En ce sens, notre perspective est peut-être plus proche de celle qu’Henri Lefebvre esquisse à la toute fin de sa vie. Nous pouvons ainsi faire nôtre son affirmation selon laquelle : « [l]’espace (social) et le temps (social), dominés par les échanges, deviennent le temps et l’espace des marchés ; ils entrent dans les produits, bien que n’étant pas des choses mais incluant des rythmes[16] ». Cependant, contrairement à Lefebvre qui centre son analyse rythmique autour de la relation entre temps cyclique et temps linéaire[17], nous nous concentrerons plutôt sur l’accélération comme forme déterminante du rythme urbain et comme cause de l’aliénation temporelle. Nous utiliserons donc à notre propre compte cette expression séminale afin de proposer une « phénoménologie rythmique[18] » de l’activité urbaine. Celle-ci a la particularité d’être humaine (par opposition par exemple aux rythmes ondulatoires des corpuscules physiques) et ce détail est d’importance dans la mesure où il implique la possibilité d’une grande variabilité rythmique. Autant la volonté du sujet moderne va encourager le déploiement d’une logique d’accélération engendrant, dans les grandes villes, une activité humaine toujours plus intense (et ce faisant, un rythme urbain toujours plus rapide), autant cette logique va elle-même marquer la psyché du sujet moderne et ainsi contribuer à le façonner comme un sujet assujetti. Se développe dès lors, comme nous le verrons, ce que Hartmut Rosa appelle une « spirale de l’accélération[19] » constitutive, selon lui, de la modernité, et qui aboutirait, à la modernité tardive, à un déracinement total du sujet prisonnier d’une tentative sans fin d’adaptation à un monde se transformant de plus en plus rapidement. Historiquement, la ville constitue le lieu privilégié de cette logique de l’accélération, elle en est en quelque sorte l’écosystème. C’est pourquoi la ville semble être, peut-être de manière privilégiée, un objet d’étude pertinent à qui veut saisir cette logique accélérative qui sous-tend le développement de la modernité. D’autre part, si, comme nous l’avons préalablement affirmé, le rythme urbain, en tant que fondé sur l’activité humaine, est variable, c’est donc dire qu’au-delà du mouvement d’accélération rythmique observé tout au long de la modernité, un mouvement de décélération est également possible. De fait, la logique de l’accélération développe elle-même certains mécanismes décélératifs visant à maintenir de manière efficace et continue le mouvement de l’accélération[20]. La visée d’une théorie critique de l’accélération urbaine est cependant tout autre que de développer de simples mécanismes de sauvegarde d’une logique, qui doit au contraire être éliminée. Ce qu’elle cherche à faire, c’est donc déterminer les voies d’une résistance possible. Pour qu’une telle chose soit envisageable, elle doit cependant commencer par saisir la structure de la modernité.

2.1. La modernité « accélérative »[21]

« Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée » – K. Marx[22]

Si l’on en croit Rosa, l’accélération serait l’un des phénomènes importants – sinon le phénomène  fondamental – de la modernité, au point où il affirme que : « l’expérience de la modernisation est une expérience de l’accélération[23] ». Les grandes théories de la modernité développées par Durkheim, Marx, Simmel et Weber qui évalueraient le procès de modernisation respectivement en termes de différenciation sociale, de domestication/exploitation, d’individualisation et de rationalisation se trouveraient ainsi unifiées sous une théorie de l’accélération en raison de « [l]’importance constitutive pour chacune de ces quatre dimensions » du phénomène de l’accélération[24]. Ce qui sous-tend en effet la grande part des analyses de la modernité, c’est l’attention portée à la transformation/dynamisation de la structure temporelle[25]. À un point tel qu’on en est venu, au cours des années 1890-1910, à parler d’une « « loi de l’accélération » de l’évolution culturelle[26] ». L’accélération serait ainsi l’expérience fondamentale vécue à la modernité, tant au niveau structurel et objectif qu’au niveau phénoménologique et subjectif. En ce sens, Rosa distingue trois catégories marquantes de la modernité accélérative. Il y a d’abord l’accélération technique permettant une « augmentation quantitative par unité de temps » des biens produits, mais aussi des possibilités communicationnelles et des distances parcourues (entraînant par là, cette « compression spatio-temporelle » mentionnée précédemment[27]). Il y a d’autre part l’accélération du changement social, c’est-à-dire des changements d’ordre professionnel (le nombre de métiers ou de postes occupés au cours d’une carrière ou de la durée de vie active d’un individu) et familial (le nombre de conjoint-e-s et/ou partenaires sexuel-le-s, la structure familiale, etc.) qui passe d’intergénérationnel (sociétés traditionnelles) à générationnel (modernité classique) pour devenir intragénérationnel au cours de la modernité tardive[28]. Autrement dit, il y a accélération du changement social à la modernité tardive dans la mesure où la norme devient que l’individu occupera une foule de métiers différents, suivra potentiellement de multiples formations pédagogiques dans divers domaines, connaîtra de multiples partenaires de « vie » avec qui, selon toute vraisemblance, il ne passera justement pas toute sa vie. À la différence de l’individu typique de la modernité classique qui planifiait sa situation à l’échelle d’une vie (constitution d’une unité familiale et d’une carrière) ou encore de la société traditionnelle où l’enfant héritait pour ainsi dire du métier et du nom de ses ancêtres, l’individu de la modernité tardive est livré à la contingence des changements sociaux opérant à l’intérieur d’une vie. Il est ainsi pris dans une logique d’adaptation aux situations présentes sans horizons de stabilité permettant la projection à moyen-long terme[29]. La troisième et dernière grande catégorie de l’accélération thématisée par Rosa porte sur l’accélération du rythme de la vie qu’il définit comme : « augmentation des vitesses d’action cumulées et […] transformation de la perception du temps de la vie quotidienne[30] ». Cette catégorie comporte donc à la fois une dimension objectivement quantifiable et une dimension relevant davantage de la perception subjective. Comme nous le verrons à la section suivante, l’intensification du travail implique une démultiplication des actions à accomplir en un temps restreint, mais également une augmentation du nombre « d’épisodes […] d’expériences vécues[31] » dans une journée. La publicité, les informations télévisuelles ou web regardées « en temps réel », la radio dans la voiture ou au travail, mais aussi les courriels, messages-textes, comptes facebook et autres tweets, voilà autant d’expériences vécues dans une journée qui constitue autant de stimulations nerveuses affectant la psyché de l’individu moderne. Cette abondance d’expériences vécues et ce rythme de vie effréné entraînent sans cesse un sentiment croissant de nervosité, de stress, mais aussi le sentiment de subir la dépossession de son temps ou encore de passer à côté d’une foule d’opportunités. On observe alors le développement de phénomènes comme le multitasking, le zapping ou le speed-dating visant à réaliser plus rapidement les tâches à faire ou simplement saisir la mesure de l’ensemble des possibilités offertes à nous. C’est au travers de l’expérience de cette accélération du rythme de la vie qu’apparaît comme manifeste, phénoménologiquement, le caractère aliénant de l’accélération urbaine. C’est en ce sens que nous analyserons à la section trois, par le biais d’une approche phénoménologique du rythme des grandes villes, la figure du citadin aliéné par l’accélération urbaine. Or, pour tracer un portrait adéquat du type d’aliénation engendrée par l’accélération urbaine encore faut-il établir les conditions de possibilités nécessaires à la réussite d’une telle tentative. Comme nous le verrons plus loin, c’est au travers de la figure ambiguë du flâneur ou de la flâneuse qu’on sera en mesure de déployer de manière immanente et phénoménologique un tel travail d’analyse de l’aliénation temporelle urbaine. Toutefois, avant d’arriver à ce point, il faut encore expliquer en quoi les trois grandes catégories de l’accélération sociale forment, selon Rosa, un processus autoalimenté qu’il nomme « spirale de l’accélération[32] ». Si initialement la logique de l’accélération est alimentée par ce que Rosa appelle des moteurs externes à la fois économiques, culturels et sociaux[33], elle se développe de plus en plus selon une dynamique autonome où les grandes catégories de l’accélération alimentent elles-mêmes la dynamique accélérative qui les déterminent réciproquement. Ainsi par exemple, l’accélération du rythme ou dit autrement, la réduction des ressources temporelles disponibles entraîne un mouvement d’accélération du développement technique visant à permettre de réaliser plus rapidement une foule d’activités afin de dégager un surplus de temps et de permettre une économie de temps venant compenser l’accélération du rythme de vie : « L’accélération technique est donc une conséquence directe de la réduction des ressources temporelles et donc de l’élévation du rythme de la vie[34] ». Or, ce développement technique engendre à son tour une foule de transformations sociales. Il suffit de penser au développement d’un marché mondial et à l’accès à de nouvelles marchandises rendu possible par le développement des transports ferroviaires, maritimes et aériens ; à l’émergence de la banlieue dortoir américaine difficilement concevable sans l’invention de la voiture et de son accessibilité massifiée pour les ménages de la classe moyenne. On peut encore penser au type d’interactions et de rapport à l’actualité rendus possibles par l’ère informatique où l’on peut virtuellement savoir en temps réel ce qui advient n’importe où sur la planète. Il ne faut en aucun cas négliger l’importance de cet accès à l’information pour une économie où la priorité sur une information peut être grosse de conséquences sur les transformations et la stabilité d’une économie financiarisée et hautement spéculative : « Il est donc incontestable que l’accélération technique, et avant tout technologique, agit comme un puissant moteur du changement social[35] ». Mais cette accélération du changement social implique elle-même une déstabilisation « des horizons temporels stables[36] ». D’une part, l’expérience que l’on acquiert au cours de notre vie devient de plus en plus rapidement désuète à la lumière des nouvelles innovations et des nouveaux changements ayant cours dans notre domaine d’expertise, voire dans notre vie en général. D’autre part, les prédictions sur l’avenir susceptibles de contribuer à l’orientation de nos choix et de nos prises de décisions se trouvent, dans le contexte d’une transformation constante des formes sociales, de plus en plus aléatoires et hasardeuses[37]. Confronté à un tel univers temporel instable, l’individu doit s’adapter en accélérant son processus de délibération et en confinant sa portée sur le très court terme afin de se ménager un maximum d’ouvertures sur l’avenir. En effet, pour demeurer « dans la course », l’individu doit constamment être en mesure de se réorienter le plus rapidement possible en fonction de la pression et des tendances d’un présent se modifiant toujours plus rapidement. Il s’ensuit par conséquent une réduction des ressources temporelles disponibles puisque l’on doit toujours agir face aux plus infimes changements sociaux afin de ne pas être déclassé-e, désynchronisé-e face au rythme du présent : « l’accélération du changement social est par conséquent un puissant moteur de l’accélération du rythme de vie[38] ». La boucle de la spirale de l’accélération se voit ainsi bouclée dès lors que cette accélération du rythme de la vie – et donc du sentiment bien réel d’une perte du temps disponible – alimente à son tour le développement d’innovations techniques susceptibles de dégager une économie de temps. Nous assistons alors à un processus qui, s’il continue de se nourrir de dynamiques externes (économiques, sociales, culturelles), s’alimente de lui-même indépendamment de ces dynamiques complémentaires. Toutefois, l’essentiel du travail de Rosa – bien qu’il affirme que l’accélération est au fondement de la modernité classique et avancée – se concentre sur l’analyse de cette seconde période où la spirale de l’accélération devient un processus autoalimenté performatif à l’échelle planétaire. Pour notre part cependant, la thèse que nous aimerions défendre est la suivante : la ville s’est constituée, au cours de la modernité classique, comme le lieu de concentration où s’est développée la logique de l’accélération pour ensuite se mondaniser (verweltlichen) à l’échelle planétaire au cours de la modernité tardive. Malgré tout, cela ne signifie pas, bien au contraire, que la spirale de l’accélération cesse d’avoir une prégnance sur la ville. C’est pourquoi il faut intégrer une réflexion sur la temporalité et le rythme urbain aux diverses revendications allant de la réappropriation de l’espace au droit à la ville. Simplement, alors qu’au cours de la modernité classique, c’était la ville qui pouvait apparaître comme un îlot d’accélération – certes, en constante expansion – aujourd’hui, à la modernité tardive, c’est au contraire les rares lieux qui échappent à la logique de l’accélération qui semblent être devenus des îlot sans cesse plus petits,  ou pire encore, de plus en plus intégrés comme lieu de ressourcement – centre de méditation zen, retraite en plein air, yoga, etc. – permettant un meilleure efficience à la logique même de l’accélération[39]. Dans ce contexte, il est certain que la critique de l’accélération n’est plus réductible à une critique de l’accélération urbaine. À l’inverse cependant, la critique de l’accélération urbaine permet de réancrer la critique de l’accélération dans un espace, dans un milieu susceptible d’être le terrain pour une lutte politique, la ville.

2.2. L’espace paradigmatique de l’accélération : une ville au rythme de l’échange

« Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente » – F.T. Marinetti[40]

Comme le rappelle Aurélien Berlan, « la grande ville est elle-même le laboratoire et le condensé[41] » de la modernité. Aussi n’est-ce pas un hasard si les modernissîmes poètes futuristes veulent chanter « les grandes foules » des « capitales mondiales[42] ». L’accélération trouve ainsi dans le rythme urbain (à tout le moins au cours de la modernité classique) sa manifestation la plus palpable : « La ville est d’abord une circulation, elle est un transport, une course, une mobilité, un branle, une vibration[43] ». On peut saisir la ville moderne comme le milieu paradigmatique de la mise en place du mouvement d’accélération d’abord de manière comparative. À la différence de la campagne ou de la petite ville où se succèdent selon un rythme « naturel » les périodes d’activité intensive et de repos[44], le niveau d’activité urbaine se maintient virtuellement sans arrêt, de façon permanente. En effet, de par sa vaste population et la grande variété d’occupations dans la grande ville, celle-ci peut maintenir en permanence un rythme élevé d’activité, peu importe l’heure du jour ou de la nuit, la période de la semaine ou de l’année ou encore la température et le climat. Il y a dès lors de manière évidente en ville,  comparativement à la campagne, non seulement accélération du rythme de vie global[45], mais aussi une transformation qualitative au niveau du rythme. Déterminé, à la campagne, en fonction de contraintes périodiques externes, « naturelles », le rythme se constitue à la ville, au contraire de manière indépendante au temps naturel[46]. Toutefois, le fait que l’activité urbaine ait un rythme indépendant des contraintes naturelles n’implique pas de facto une accélération du rythme de la vie, mais simplement une condition de sa possibilité. Pour comprendre la ville comme lieu privilégié de la logique accélérative, il faut s’attarder à sa dimension économique. En effet, pour Simmel, le rythme de la vie et son schème temporel reste incompréhensible sans une analyse profonde des structures économiques : « la technique de la vie métropolitaine n’est, somme toute, pas pensable sans que toutes les activités et relations d’échange soient très ponctuellement ordonnées selon un rigoureux schéma temporel supra-subjectif[47] ». Autrement dit, la figure rythmique de l’activité humaine propre à un milieu s’explique notamment en fonction des formes économiques de son mode de vie. L’économie agricole – mais également la chasse et la pêche – dépendant pour une grande part des saisons, des cycles de reproduction, du climat, etc., son rythme d’activité se voit contraint de se moduler selon ces facteurs et prend de ce fait une forme cyclique[48]. Selon Simmel, la ville articule au contraire son activité économique autour du commerce, de l’industrie et de l’échange monétaire prenant ainsi la forme d’un gigantesque marché[49]. Or, l’échange commercial implique une autre logique temporelle que celle de la production agricole. Elle est structurellement indifférente aux changements de saisons et de températures. Cependant, elle exige une synchronisation, non seulement au niveau de la rencontre des partenaires d’échange, mais aussi et surtout au niveau de la rencontre de leur désir (de vendre et d’obtenir x contre y)[50]. C’est en ce sens que le caractère mercantile de l’économie urbaine s’articule d’avantage autour d’un temps objectif, le temps des horloges, indépendants des rythmes « naturels » et des événements[51]. Ce temps objectif est seul en mesure d’assurer une cohésion à l’échelle de la ville moderne : « La ponctualité, l’appréciabilité, l’exactitude [qu’]imposent les complications et les dimensions de la vie à la grande ville [sont] en rapport très étroit avec le caractère monétaire de son économie[52] ». Mais au-delà de sa fonction synchronique favorisant le déploiement d’un rythme de vie urbain modulé sur le rythme des échanges commerciaux, le temps abstrait jouera également un rôle disciplinaire fondamental dans la division du travail et le processus de production capitaliste et contribuera par là à façonner les normes temporelles déterminant non seulement la valeur des marchandises, mais réglementant également l’intensité du travail humain[53]. Le rythme de production standardisé en fonction de l’unité temporelle abstraite qu’est l’heure de travail transforme ainsi les formes de médiations entre le sujet et le monde tant au niveau des objets que dans ses formes de socialisation[54]. C’est à la lumière de ce rapport entre un certain type de temporalité (abstraite) et une structure économique (capitaliste) que l’on peut saisir l’accélération à l’œuvre dans le rythme urbain ; cette fois, non pas en comparaison aux rythmes traditionnels ou « naturels » de la campagne, mais en prenant la ville elle-même comme totalité unitaire[55]. Comme nous l’avons vu avec la théorie de l’accélération de Rosa, pour devenir un processus autoalimenté, la spirale de l’accélération doit se nourrir des différents moteurs sociaux « externes », ce qui signifie notamment s’arrimer à une logique de croissance. Nous nous limiterons à faire une brève esquisse de ce rapport entre accélération urbaine et économie de croissance. Pour ce faire, on s’appuiera en un premier temps sur le constat fait par Simmel dans Métropole et Mentalité (ainsi que dans La Philosophie de l’argent), selon lequel l’appareil psychique du sujet urbain est marqué – voire transformé – par l’expérience vécue de la ville (notamment en fonction de sa dynamique économique)[56]. Le rythme de la vie de l’esprit trouverait alors dans l’influence de son milieu (i.e. la ville moderne et son économie monétaire) un phénomène déterminant[57]. Or, en fonction d’une telle prémisse, et à la lumière, dans un second temps, du rapport établit par Rosa entre une économie de croissance (comme celle du capitalisme marchand) et la logique de l’accélération, on peut dès lors conclure que le rythme de vie urbaine est en soi modulé selon un rapport constant d’accélération et constitue par là un lieu privilégié du déploiement – durant la modernité classique du moins[58] – de la  spirale de l’accélération. Ce serait en ce sens que la ville se constituerait comme un véritable laboratoire de la modernité accélérative. Reprenons la démonstration de façon plus détaillée. Simmel souligne d’entrée de jeu dans sa présentation de Métropoles et mentalité que : « [l]e fondement psychologique sur lequel s’élève le type de l’individualité des grandes villes est l’intensification de la stimulation nerveuse [Steigerung des Nervenlebens], qui résulte du changement rapide et ininterrompu des stimuli externes et internes[59] ». Autrement dit, le rythme urbain est constitutif du type de la subjectivité  moderne de « l’individualité des grandes villes ». Comme nous l’avions déjà remarqué, Simmel nous dit que ce rythme est rapide et continu, par opposition au rythme « naturel » des campagnes. Confronté-e à ce rythme effréné des grandes villes, le ou la citadin-e n’aura d’autres choix que de réagir de manière détachée et de considérer les variations rythmiques d’un regard froid et objectif ou de sombrer dans un état névrotique. C’est pourquoi, comme nous le verrons à la section suivante, la figure type du citadin-e des grandes villes est pour Simmel l’intellectuel-le blasé-e (auquel s’ajoute comme pendant négatif la figure du névrotique submergé-e par ce trop plein d’expérience et de stimulation offertes par la ville). L’intellectualisme consistant à observer les événements d’un point de vue objectif et détaché sans faire intervenir ni convictions ni émotions serait ainsi un mécanisme de défense permettant à l’individu de se maintenir dans un monde en constante transformation : « Ainsi le citadin type – qui est naturellement le jouet de mille modifications individuelles – se crée un organe protecteur contre le déracinement dont le menacent les courants divergents de son milieu externe : plutôt qu’avec le cœur il y réagit essentiellement avec l’intellect[60] ». Toutefois, le constat selon lequel le rythme rapide et ininterrompu de la ville reconfigure l’appareil psychique de l’individu n’implique pas de facto une accélération constante de ce même rythme. Un tempo – aussi rapide fut-il – ne signifie pas pour autant crescendo. Or, nous faisons l’hypothèse que c’est le caractère d’accélération constante du rythme urbain qui en constitue la nature aliénante et non la seule rapidité. Certes, le rythme rapide peut, tel que le montre Simmel, engendrer un déséquilibre entre la sphère émotive et la sphère rationnelle de la psyché humaine, mais c’est surtout la nécessité de s’adapter constamment à de nouvelles normes temporelles sans cesse plus rapides qui rend l’individu étranger-ère à soi-même. Pour « rester dans le coup » et ne pas être « dépassé-e », il ou elle doit de plus en plus « privilégier le court terme, dans des conditions d’incertitude structurelle[61] ». Contraint-e à agir dans un monde n’offrant plus d’horizons stables permettant à l’individu de poser sur l’échelle d’une vie un projet susceptible de le ou la définir dans son rapport au monde (ou son « être-dans-le-monde »), « les structures temporelles de la société de l’accélération amènent les sujets à « vouloir ce qu’ils ne veulent pas », c’est-à-dire à suivre de leur propre chef des lignes d’action qui, vues de perspectives temporelles stables, ne sont pas celles qu’ils favoriseraient[62] ». Il faut donc encore déterminer si, et en quoi le rythme urbain se définit par un processus constant d’accélération. Nous avons vu que selon Simmel, ce rythme était perméable à l’influence de la structure économique type de la ville moderne. Or, cette structure typique est essentiellement une économie de croissance. Autant le capitalisme marchand que le capitalisme industriel, dont le développement est, dans les deux cas, intimement lié à la ville moderne, impliquent une logique de croissance infinie. La production ne se fait plus en vue de la satisfaction des besoins, de la valeur d’usage, car cette « utilité » de la marchandise n’est plus qu’un moyen permettant d’engendrer de la survaleur pouvant être réinvestie dans le procès de production afin d’engendrer encore plus de survaleur pouvant être à nouveau réinvestie, et ainsi de suite à l’infini. Tel est l’idéal de croissance perpétuelle que vise le capital. Dans ce contexte évidemment, comme le rappelle Rosa : « [l]’augmentation de la productivité, que l’on peut définir comme augmentation de la production par unité de temps et par conséquent, comme accélération, permet de marquer des points dans la compétition[63] ». On se situe alors, momentanément, au-dessus du « temps de travail socialement nécessaire » à la production, engendrant par le fait même d’engendrer de la survaleur[64]. Un tel avantage ne dure cependant jamais très longtemps, car le rythme de productivité se situant au-dessus du temps de travail socialement nécessaire tend à devenir rapidement la nouvelle norme temporelle, du moins jusqu’à ce qu’une nouvelle innovation permette l’augmentation de la productivité au-delà ce nouveau temps de travail socialement nécessaire. Ce qui ne fait qu’accélérer le rythme de la production. Dès lors, comme le remarque Rosa, la croissance du capital est intimement liée à a)  l’accélération rapide de l’innovation technologique en vue d’une constante augmentation de la productivité, et b) une accélération du changement social dans la mesure où de cet impératif à la croissance et à l’innovation découlent des phases d’instabilités structurelles (le chômage notamment causé par l’invention de nouvelles machines assurant une plus grande productivité, les cycles et les crises de récession ou d’inflation, précarisation du travail, etc.) qui contribuent, dans un contexte social plus général d’instabilité[65], à c) « la diminution générale de la durée pendant laquelle règne une sécurité des attentes concernant la stabilité des conditions de l’action[66] ». C’est également cette logique de croissance qui va collaborer à l’accélération constante du rythme de la vie urbaine. En effet, l’utilisation de nouvelles technologies plus rapides n’a pas pour but, sous le capitalisme, de permettre le repos de l’ouvrier, mais au contraire, comme le note Marx, d’intensifier son travail en le subordonnant au rythme de la machine : « Il est évident que la rapidité et donc l’intensité du travail croissent de façon naturelle avec les progrès du machinisme et de l’expérience accumulée par une classe spécifique d’ouvriers travaillant sur machines[67] ». Le procès de production capitaliste implique déjà accélération du rythme de vie de l’ouvrier-ère, à tout le moins sur le lieu de la production. L’influence de la croissance sur le rythme de vie ne se limite toutefois pas qu’au lieu de travail ni à la classe ouvrière. En effet, le capital trouve dans la grande ville un marché assez vaste pour être propice à l’écoulement de sa production de masse, production qui, rappelons-le, ne cesse d’augmenter. C’est donc plus généralement, comme le souligne Simmel, l’accélération du rythme de la consommation (nécessaire pour écouler la production sans cesse croissante tout en évitant les crises de surproduction) qui marquera l’accélération du rythme de la vie grâce au développement de ce qu’il nomme « la culture objective », à savoir une culture de masse de plus en plus indifférenciée et standardisée[68]. C’est dans ce contexte que se développent certains phénomènes types parmi lesquels, il y a bien sûr le phénomène de la mode et l’industrie du divertissement stimulant la consommation[69], mais également toute l’industrie des services transformant des activités autrefois assurées par les ménages en activités commerciales[70]. Il s’en suit une complexification des rapports entre les individus et une intensification de leur échange. Le procès de consommation tend à devenir tout autant divisé que le procès de production. Ainsi, plutôt que de faire venir un tailleur ou une couturière ou de confectionner soi-même les vêtements pour le ménage, on court s’acheter un pantalon là, un chemise ici, les vêtements des enfants dans telle boutique spécialisée, les souliers ailleurs, etc., sans pour autant exclure qu’il faudra peut-être tout de même faire soi-même les ajustements finaux. On assiste dès lors, dans le cadre d’une économie et d’une culture standardisées, à une « augmentation du nombre d’épisodes d’action et/ou de vécu par unité de temps » caractéristique de l’accélération du rythme de vie[71]. On voit ainsi, qu’en définitive, comme le souligne Rosa, cette « « augmentation de la vie nerveuse » qualitative et quantitative que G. Simmel comptait précisément au nombre des symptôme de l’accélération »[72] trouve dans la grande ville un milieu propice à son développement, non seulement en raison des nouvelles formes de socialisation qu’implique la vaste population urbaine, mais également en raison du type d’économie propre à la ville[73]. Or, pour bien saisir l’impact psycho-anthropologique de l’accélération urbaine sur le citadin, il faut s’attarder à son expérience phénoménologique du rythme urbain. Pour esquisser les conditions de possibilités d’une telle approche phénoménologique, nous aborderons deux figures duales de la ville moderne : le blasé/névrotique et le flâneur/étranger.

3. Passeur, passeuse et passant : deux figures-types de la grande ville 

« L’homme habite en passant […] en passant pressé ou flâneur, affairé ou désœuvré  » – J.-L. Nancy[74]

Une approche purement théorique ne peut déboucher sur une pratique transformatrice sans s’ancrer tout d’abord dans l’expérience vécue d’un corps sensible et conscient. C’est en ce sens notamment  qu’une approche phénoménologique est nécessaire au développement d’une théorie critique de l’accélération urbaine. La pertinence d’une telle théorie n’est que dans la mesure où elle décrit et rend effectivement compte, de manière adéquate, d’une expérience réelle, vécue quotidiennement. Comme l’affirme d’ailleurs Rosa : « Ce sont […] les sujets eux-mêmes qui fournissent les critères normatifs de cette critique du temps[75] ». Autrement dit, au-delà du seul constat théorique sur la modernité accélérative et sur son rapport à la ville, l’aliénation temporelle vécue par les sujets fonde l’exigence pratique de la théorie critique de l’accélération urbaine. Or, cette aliénation se manifeste chez les différents sujets urbains selon de multiples formes. Aussi est-il nécessaire, pour en saisir l’essentiel au-delà des multiples variations possibles, d’adopter une approche phénoménologique permettant la réduction des manifestations « naturelles » et contingentes du phénomène à sa dimension essentielle, eidétique. Évidemment, le projet d’une étude phénoménologique de l’aliénation temporelle dûment menée excède (même en se limitant au milieu urbain) de loin la portée du présent travail. Nous nous limiterons par conséquent dans notre analyse de l’aliénation urbaine à la figure type du sujet subissant cette pression aliénante du rythme urbain. Cette figure, telle que dépeinte par Simmel, revêt une forme duale dont les deux manifestations, celle du blasé et du névrotique, sont en quelque sorte complémentaires.

3.1. Du blasé au névrotique : aliénation et temporalité urbaines

« C’est d’abord seulement une espèce de lassitude, de fatigue, comme si tu t’apercevais soudain que depuis très longtemps, depuis plusieurs heures, tu es la proie d’un malaise insidieux, engourdissant, à peine douloureux et pourtant insupportable, l’impression doucereuse et étouffante d’être sans muscles et sans os, d’être un sac de plâtre au milieu de sacs de plâtre. » – G. Perec[76]

Nous avons vu que pour Simmel, la ville moderne – et plus généralement la modernité – engendre une « intensification de la stimulation nerveuse [Steigerung des Nervenlebens][77] » de par la démultiplication de nos interactions, de nos relations et de nos rapports aux choses comme aux personnes, par le biais, notamment, de la médiation monétaire : Partout où les hommes se rencontrent nombreux, la demande d’argent devient proportionnellement plus forte. En effet, de par sa nature indifférente, il est la meilleure passerelle, le moyen de compréhension le plus adéquat entre les personnalités nombreuses et variées ; et plus elles sont nombreuses, plus rares deviennent les domaines dans lesquels d’autres intérêts que les monétaires peuvent former la base de leurs rapports. Tout cela montre bien à quel point l’argent marque l’augmentation du tempo de la vie, mesuré au nombre et à la multiplicité des impressions et des incitations qui affluent et se relayent les unes les autres[78]. Simmel poursuit en soulignant « [l]a tendance de l’argent à confluer et à s’accumuler […] dans des centres étroitement circonscrits dans l’espace, à rassembler les intérêts des individus, et donc les individus eux-mêmes, en de tels lieux[79] ». Difficile de ne pas voir dans ces lieux concentrant personnes et argent les grandes villes de la modernité. Or, l’hypothèse développée par Simmel est que cette concentration de la masse monétaire dans les centres urbains engendre une médiation objective – « de par sa nature indifférente » – entre les individus et les choses :

[E]n étant l’équivalent de choses diverses, l’argent exprime toute différence qualitative entre elles par des différences quantitatives ; s’érigeant en dénominateur commun de toutes les valeurs, l’argent, avec son absence de couleur et son indifférence, devient le niveleur le plus effrayant ; irrémédiablement, il vide de sa substance le noyau des choses, leur particularité, leur valeur spécifique, leur incomparabilité[80].

De plus en plus, c’est cette nature indifférente et objective de l’argent qui constitue la base des relations interpersonnelles. C’est en ce sens que Simmel affirme qu’« [i]l n’y a peut-être pas de manifestation psychique aussi inconditionnellement réservée à la grande ville que l’attitude blasée[81] ». Cette attitude consiste justement, à l’instar du caractère propre à l’argent, à juger de manière indifférente la multitude d’objets en les rapportant constamment les uns aux autres, négligeant de ce fait la particularité et la dimension spécifique d’une chose. Le blasé est celui ou celle qui affirmera de l’œuvre – picturale, cinématographique ou théâtrale – qu’elle est un cliché déjà vu des centaines de fois. Le sel de la vie n’a plus qu’un goût fade pour celui ou celle qui en a tellement vu que tout n’est plus que pastiches, copies et redites. C’est cette attitude consistant à poser les choses en terme d’équivalence qui fait du blasé le reflet subjectif de l’économie monétaire[82]. Or, on voit que cette attitude peut également se comprendre en tant que phénomène compensatoire à l’accélération du rythme de la vie, le blasé étant en effet celui ou celle qui a tout vu et tout fait, de sorte que rien ne le ou la surprend plus. Une telle attitude n’est toutefois possible que dans un espace où l’activité culturelle et économique est densément concentrée, où l’innovation et la nouveauté sont affaires du quotidien, où toute culture – même la plus exotique – est susceptibles d’être rencontrée et connue. En un mot, c’est dans les métropoles et grandes villes modernes, dans ces microcosmes où se concentre tout ce qui est d’intérêt, qu’une telle attitude est possible. Seul un espace aussi bigarré, multiple et diversifié peut engendrer une telle attitude – « on ne me la fait pas à moi » – marquée par une absence plus ou moins grandes d’excitations vives, de surprises réelles, etc. Faute d’adopter une telle attitude blasée, le citadin ou la citadine serait surstimulé-e par le rythme effréné de la ville moderne[83]. On assisterait alors au développement d’un autre genre de personnalité beaucoup moins adaptée, mais tout aussi typiquement urbaine que la figure du blasé : celle du névrosé. Ce dernier est justement celui ou celle qui n’a pas réussi à adopter l’attitude détachée du blasé et qui reçoit de plein fouet les stimulations incessantes de la ville comme autant d’excitations psychiques devant irrémédiablement le ou la mener à l’épuisement mental. Or, par une sorte de « renversement dialectique » – pour parler comme Rosa[84] – cette attitude du névrotique n’est pas complètement étrangère à la vie mentale du blasé. Ce dernier se rapproche en effet du névrotique par sa volonté plus ou moins grande de déstabiliser sa propre indifférence par le biais d’une recherche incessante d’expériences toujours plus inédites et stimulantes[85]. Toutefois, en cherchant par le biais d’expériences toujours plus intenses et nouvelles à retrouver la sensation d’émerveillement face au monde, le blasé n’aboutit en définitive qu’à nourrir son attitude d’indifférence et de détachement. De fait, chaque nouvelle expérience stimulante ne fait qu’affadir davantage l’ensemble des activités quotidiennes du blasé et devient elle-même de plus en plus commune et fade à mesure qu’il ou elle la répète. Dès lors, ce qui offrait autrefois une grande stimulation psychique s’intègre du fait de sa répétition au nombre des expériences lassantes du quotidien. On voit déjà la dimension aliénante de ce cercle vicieux qui rend de plus en plus le citadin-e étranger-ère à la dimension émotive de sa vie mentale pour le confiner à la dimension intellectuel du blasé[86]. En effet, l’influence de l’économie monétaire sur la psyché de l’urbain-e tend selon Simmel à produire un individu dont la rationalité instrumentale se trouve exacerbée au détriment de ses impressions immédiates (impressions, intuitions, préjugées, etc.). D’autre part, cette recherche constante de nouvelles expériences inédites contribue à faire du blasé un être favorable à l’accélération urbaine. Celui-ci fait en effet le pari que l’accélération du rythme de la vie urbaine engendrera de nouvelles expériences susceptibles de le ou la sortir de son état de torpeur, alors que c’est justement cette accélération du tempo qui enracine l’urbain dans son attitude blasée[87]. Toutefois, l’aliénation du sujet urbain ne se situe par uniquement au niveau de l’hypertrophie/atrophie de certaines sphères de l’esprit (soit l’hypertrophie de la dimension cognitive (raison instrumentale) au détriment de la dimension émotive de l’esprit par exemple). L’intensification de la vie de l’esprit transforme aussi qualitativement son rapport au monde[88]. Elle contribue par là également à la construction d’un type d’individualité aliénée, étrangère à soi. Ainsi, l’accélération du tempo de la vie creuse la distance entre la vie vécue du sujet et son idéal de la vie bonne, ce qui amène « les sujets à « vouloir ce qu’ils ne veulent pas »[89] ». Prisonnier-ère d’un mode de vie morcelé, d’un environnement complexe offrant simultanément une infinité de possibilités parmi lesquelles il faut choisir et contraints à s’adapter constamment à l’accélération des changements sociaux et à chercher de nouvelles stratégies pour gagner du temps dans l’immédiat, les sujets abandonnent l’horizon de leurs finalités propres pour se constituer comme simple moment d’une série téléologique qui les dépasse et leur est totalement étrangère.  Ainsi, l’argent qui devait servir de médiation dans la série téléologique du sujet humain en lui permettant par exemple d’acquérir les ressources nécessaires à la finalité (telos) de son activité quotidienne (série) devient lui-même le point de départ et la finalité d’une série téléologique – celle du capital – où le sujet humain ne joue plus qu’un rôle de médiation. D’autre part, la démultiplication des possibilités dans un temps restreint nous donne l’impression constante de passer à côté de ce que l’on pourrait vouloir faire, des autres possibles que l’on nie du fait d’en choisir un et qui pourrait s’avérer plus efficient pour mener à bien notre vie. En fait, pour s’adapter efficacement aux changements sociaux, il faut être en mesure de se garder le plus grand nombre de portes ouvertes, car l’ensemble de ces opportunités peuvent s’avérer d’un moment à l’autre pertinentes. Ce qui implique de prendre le moins possible de décisions susceptibles de nous fermer à certaines possibilités. Cette complexification dans l’horizon des décisions et des possibilités implique progressivement l’abandon de la temporalité linéaire propre à la conception historique du sujet moderne déterminé par son aspiration à un projet de vie déterminée. Faire un choix, prendre une décision est alors perçu non plus comme relevant de l’empowerment, mais bien plutôt d’une nécessité tragique et contraignante, c’est bien malgré soi que l’on agit, forcé par la fatalité : « Le sort en est jeté ! ». Ainsi, l’essentiel est abandonné alors que l’inessentiel apparaît toujours davantage essentiel : « les fils au bout desquels la technique introduit dans notre vie les matériaux de la nature sont autant de chaînes qui nous lient et nous rendent indispensables infiniment de choses qui ne le sont absolument pas, qui ne devrait pas l’être, au regard de ce qui importe dans la vie[90] ». L’horizon du devoir-être ou plus simplement la possibilité de se projeter (qui, rappelons-le est, chez Heidegger, la dimension existentiale du Dasein qui fonde sa transcendance) est pour ainsi dire abandonnée. C’est en ce sens que l’accélération moderne ou urbaine engendre une aliénation temporelle : dans ce contexte adaptatif, notre agir et nos choix s’avèrent incompatibles avec notre vision de soi comme sujet inscrit dans une temps historique. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, l’intensification ou l’accélération du rythme de vie et des transformations engendre chez les sujets une réponse adaptative parce que cette intensification est perçue comme un fait objectif sur lequel les sujets n’ont aucun contrôle, aucune influence et auquel ils doivent dès lors s’adapter. L’aliénation est ainsi, comme le dit Berlan, un « processus métaphysique de cristallisation des activités humaines dans des complexes objectifs qui prennent leur autonomie face à leurs créateurs et finissent par leur imposer leur impératifs propres[91] ». Or, ce processus entraîne un véritable renversement du rapport sujet/objet – ou du rapport créateur/créature – et engendre une conception réifiée de la réalité humaine. En effet, pour reprendre l’exemple du machinisme que nous avons vu plus haut, le renversement opère de telle sorte que c’est le sujet humain qui apparaît non plus comme un corps de chair et de sang souffrant, vibrant, désirant, jouissant, mais comme une simple chose, comme le simple maillon d’une chaîne dont nous ignorons la fin. L’être humain n’est plus qu’un moment dans la série téléologique – pour reprendre l’expression simmelienne – dont le véritable Sujet est le procès de valorisation du capital. Notre rapport adaptatif au monde nous met alors en contradiction avec notre vision de soi comme sujet. L’aliénation prend alors la forme d’une réification. C’est en ces différents sens qu’on peut parler d’une aliénation temporelle du sujet dans le cadre de l’accélération urbaine[92]. Non seulement le rythme accéléré de la ville moderne engendre un cadre de vie objective qui tend à réifier le citadin ou la citadine en l’intégrant dans différents « complexes objectifs » qui lui imposent certains comportements, certains désirs et plus généralement certains états psychiques, mais en plus l’accélération urbaine engendre le sentiment constant que notre temps nous échappe et qu’il faut dès lors adopter les stratégies d’économie de temps, ce qui a pour conséquence d’une part, d’alimenter la spirale de l’accélération et d’autre part, de réduire l’horizon stable à partir duquel les sujets sont susceptibles de délibérer et d’agir en fonction d’une finalité qui est authentiquement leur. La condition fondamentale du sujet moderne est dès lors cette aliénation temporelle qui engendre non seulement son lot de « pathologie[s] du temps[93] » comme la dépression ou le trouble de déficit d’attention avec hyperactivité (TDAH), mais qui exclut de plus en plus la dimension réflexive et projective qui sont le propre de l’existence spécifiquement humaine. Le rythme de la modernité accélérée, le manque récurrent de temps[94] et la nécessité constante d’adaptation aux nouvelles normes temporelles (sans cesse plus rapides) sont autant d’obstacles à la possibilité pour les sujets de prendre le temps de réfléchir sur la dimension historiale de leur être et sur leurs aspirations fondamentales. C’est d’ailleurs en ce sens que l’on peut penser qu’en fonction même de son aliénation, le blasé ou le névrotique, sujets de l’accélération urbaine, restent incapables de thématiser leur propre aliénation, du moins dans toute sa profondeur. De plus en plus pressé par la nécessité de s’adapter aux nouvelles normes temporelles, le sujet urbain moderne, bien que conscient de façon quasi instinctive de la dimension problématique de son rythme de vie, demeurerait incapable de réellement thématiser cette intuition sous la forme d’une théorie de l’aliénation temporelle. Et même si tel n’était pas le cas, même si l’aliéné-e avait un regard lucide sur sa propre condition, il ne serait pas impossible que les alternatives à sa condition sinon sa condition elle-même lui soient toujours voilées. Tout comme la psychanalyse, il faudrait alors à la rythmanalyse sociale un passeur, une figure susceptible d’occuper une position objective, une position de retrait par rapport au rythme urbain, permettant ainsi le dévoilement du réel. C’est vers une telle position de retrait – qui peut rappeler la pratique phénoménologique de l’ ἐποχή (épochê) ou mise en parenthèse – que tend – mais tendre n’est pas atteindre – la figure du flâneur.

3.2. Le flâneur ou le « devenir-étranger » à sa ville

« Le peu que je sais, je le tiens de mon professeur, Albert Sorel : « Que voulez-vous devenir ? me demanda-t-il. – Diplomate. – Avez-vous une fortune ? – Non. – Pouvez-vous, avec quelque apparence de légitimité, ajouter à votre patronyme un nom célèbre ou illustre ? – Non. – Eh bien, renoncez à la diplomatie !… – Mais alors, que dois-je devenir ? – Un curieux. – Ce n’est pas un métier. – Ce n’est pas encore un métier […] apprenez à vivre partout. Commencez tout de suite. L’avenir appartient aux curieux de profession […] Vous trouverez toujours quelques journaux pour payer vos escapades. » » – Jules et Jim[95] Le flâneur est en quelque sorte ce curieux professionnel dont parle Jim dans le film de Truffaut. Il fait son apparition avec l’émergence des villes modernes. Son rôle consistera – pour reprendre l’expression de Benjamin – à « herboriser le bitume[96] », à prendre le pouls de la ville moderne, à en saisir les rythmes, la dynamique, mais aussi à en retracer les vestiges et les marques de son passé. Il ou elle est en ce sens le premier « rythmanalyste » de la modernité. Simmel, chez qui nous retrouvons peut-être les premières intuitions concernant le rythme urbain et ses dimensions aliénantes, peut d’ailleurs lui-même être considéré comme un « flâneur sociologique[97] ». Si, comme le pense l’historien Michel de Certeau, le mouvement des marcheurs-euses – et des marchandises aimerions-nous ajouter – engendre une forme de langage spatial et construit le(s) sens du milieu urbain[98], les flâneurs-euses seront pour ainsi dire les premiers à tenter de traduire ce sens, à lire pour décoder ce livre sans cesse réécrit qu’est la ville. Comme l’écrit Franz Hessel : « Flâner est une sorte de lecture de la rue où les visages, les étalages, les vitrines, les terrasses de café, les tramways, les autos et les arbres deviennent de pure lettres, toutes égales en droit, qui, ensemble, forment les mots, les phrases et les pages d’un livre toujours nouveau[99] ». Ce qu’il faut souligner – et c’est ce que nous avons tenté de dégager tout au long de notre texte – est que la ville n’est pas un simple agrégat d’objets, de personnes et d’espaces. La ville fonctionne comme système, selon une certaine cadence qui façonne le comportement et l’esprit de ceux et celles qui y vivent. C’est pourquoi on peut considérer le blasé ou le névrotique comme des sujets intégrés, voire subordonnés au cadre systémique de la ville. Même le changement devient une norme stricte à laquelle l’urbain doit se soumettre, l’intégration à l’urbanité passe par la capacité à s’adapter à son incessante fluctuation[100]. Mais cette dimension systémique de la ville ne fait pas qu’engendrer un état de sujétion, elle rend également possible la lecture de la ville comme totalité signifiante. Toutefois, une telle lecture demande de faire un pas de retrait afin d’observer en quelque sorte de l’extérieur le déploiement des dynamiques systémiques de la ville. Nous avons en effet vu comment le rythme urbain engendrait une dynamique d’adaptation qui tendait à réduire l’espace réflexif permettant une interprétation appuyée du phénomène de l’accélération urbaine. L’acteur intégré au système est pour cette raison difficilement susceptible de développer un regard critique sur ce qui constitue son cadre de référence, d’autant plus que structurellement, la logique de ce système tend à réduire les temps de répit propices à une réflexion critique. C’est ainsi que le flâneur peut se manifester comme une telle figure réflexive qui, du moins en un premier temps, apparaît comme obéissant à une autre logique que celle du rythme de vie de la ville moderne. Pour ce faire cependant, le flâneur doit d’abord être désengagé des activités quotidiennes partagées par la foule des passant-e-s besogneux-euses. Le flâneur doit au contraire disposer de temps théoriquement illimité puisqu’il ne sait jamais jusqu’où va le mener sa flânerie. Il ou elle doit disposer du temps de l’errance, car c’est justement cela qu’est la flânerie, un type particulier de l’errance. C’est en ce sens que la situation du flâneur peut rappeler celle de l’étranger-ère. À l’instar de l’étranger-ère, le flâneur se caractérise par son déracinement et son détachement par rapport à la foule de passant-e-s. C’est pourquoi le flâneur comme l’étranger-ère constituent une manifestation de ce que Simmel appelle « l’homme objectif » : « [l]’homme objectif n’est retenu par aucune espèce d’engagement susceptible de le faire préjuger de ce qu’il perçoit, de ce qu’il comprend, ou de son évaluation du donné[101] ». Or, il faut souligner le paradoxe apparent d’une approche qui, comme la nôtre cherche à marquer l’importance d’une théorie critique de l’accélération urbaine pour les luttes du droit à la ville et la réappropriation de l’espace, mais qui affirme d’autre part qu’une telle théorie critique n’est possible qu’à la condition d’adopter une position de retrait par rapport à la dynamique urbaine. Autrement dit, faut-il devenir étranger-ère à sa propre ville pour être en mesure de se la réapproprier ? On peut répondre à ce paradoxe en soulignant d’abord la distance entre la ville – utopique peut-être – que l’on cherche à se réapproprier comme espace propice à l’habiter humain et la ville de laquelle on cherche à se distancer. Or, c’est la difficulté à marquer cette distance que souligne le flâneur. C’est en ce sens que Hessel écrit dans ses Promenades dans Berlin : « Nous Berlinois devons « habiter » notre ville encore davantage. Ce n’est pas si facile de regarder et d’habiter une ville qui est toujours par monts et par vaux, est toujours en train de devenir autre et ne se repose jamais dans son hier[102] ». Le flâneur /étranger jouerait ainsi, de par sa situation particulière, le rôle de l’éveilleur-euse de conscience. En effet, comme le remarque Schütz, la distance propre à l’étranger-ère – et que l’on note également chez le flâneur – permet de dénaturaliser une dynamique qui autrement demeurerait un fait inquestionné :

l’étranger discerne, souvent avec une vue claire et attristée, la venue prochaine d’une crise qui peut menacer toute la fondation de la « conception relativement naturelle du monde », tandis que les membres du groupe, se reposant sur la continuité de leur manière coutumière de vivre, n’en perçoivent pas même les symptômes[103].

On retrouve ici le caractère objectif du flâneur /étranger qui, en mettant en lumières les dynamiques systémiques de l’accélération urbaine constitue peut-être le point de départ d’une prise de conscience des acteurs qui y sont assujettis[104]. Pour ainsi dire étranger dans la ville, n’appartenant pas à cette foule de gens pressés et affairés dont la vie est rythmée par la dynamique urbaine, le flâneur est dans la position privilégiée de l’observateur à qui, lui-même n’étant pas pressé -, attend que la ville lui livre son sens : Les mégapoles ont aussi un rythme propre, un tempo. Si elles sont toutes infernales, frénétiques […] [l]es villes ont leur cadence quotidienne, leur transformations à échelle réduite, leurs microhistoires, leurs micro-incidents. Les gens vont et viennent, les rues se remplissent et se vident en fonction des rythmes du travail, des embouteillages, de l’activité spécifique d’un quartier. Le mieux est de se poster dans un café, pour observer les microrythmes urbains. L’heure où les employés viennent prendre leur café, où le bistrot […] est bondé, puis l’heure des mères de familles avec leurs poussettes […] On peut aussi étudier, dans l’autobus ou le métro, les grands déplacements de population, les variations de ces déplacements, les moments creux, les moments de pointes[105]. Cette « sociologie de café » ou « de métro » est une pratique possible qu’à celui ou celle qui n’a nulle part où aller, nulle chose à faire, bref à celui ou celle qui flâne. Or, comme nous l’avons vu, la flânerie est un art exigeant, elle demande d’être capable de se rendre étranger à son environnement à se déraciner de son milieu pour mieux saisir l’importance de cet enracinement. Elle demande aussi un rythme radicalement discordant au rythme de la ville, aussi voyait-t-on dans les années 1840, nous dit Benjamin, des flâneurs-euses promener des tortues dans les passages en tentant de suivre le rythme de leur marche[106]. Le flâneur est en effet celui qui tente de se situer au-delà du rythme haletant de la modernité, il exige l’autodétermination de son rythme de vie. Aussi n’est-ce pas un hasard si la modernisation des villes, en opposition frontale avec les dynamiques propres de la flânerie, s’est traduite par le slogan « Guerre à la flânerie ![107] ». La modernité accélérative a autant que possible tenté d’éliminer ce témoin gênant[108], mais c’est finalement en l’intégrant à soi, sous la forme du journaliste de variété, de l’inspecteur-e, du mouchard-e et de l’homme-sandwich qu’elle l’a véritablement subverti comme figure objective potentiellement critique. D’une errance sans but elle a fait une manifestation incarnée du destin de la marchandise[109].

3.3. La désaliénation temporelle et l’impasse critique d’une phénoménologie flâneuse

« L’homme-sandwich est la dernière incarnation du flâneur » – W. Benjamin[110]

Si donc, comme nous avons tenté de le montrer, la figure du flâneur et de l’étranger-ère occupent une position d’extériorité par rapport à la dynamique systémique de l’accélération urbaine permettant ainsi le dégagement d’un espace réflexif objectif face à cette réalité, il faut néanmoins être conscient des ambiguïtés inhérentes à la figure du flâneur qui l’empêchent d’être en soi une figure critique de l’aliénation temporelle. Autrement dit, l’approche phénoménologique du flâneur est une condition nécessaire, mais non suffisante de la théorie critique de l’accélération urbaine. Elle permet l’observation au niveau vécu de l’aliénation engendrée par l’accélération urbaine, mais il lui manque la dimension théorique et critique nécessaire au développement d’une pratique visant la désaliénation temporelle. En effet, le regard porté par le flâneur sur le monde urbain est loin d’être univoque. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la littérature sur le flâneur fait constamment intervenir les figures du double, du Doppelgänger, du reflet ou du négatif photographique. Si le regard du flâneur relève parfois de l’ethnographie ou de l’observation sociologique en milieu urbain, il reste hanté par le spectre du badaud. Le regard enthousiaste et fasciné parasite le regard scrutateur de l’enquêteur-e. Si le flâneur est le premier à remarquer au niveau phénoménologique l’accélération du rythme de la vie, c’est aussi celui qui s’en émerveille[111]. Sa curiosité enfantine fait en sorte qu’il ou elle adopte – avec des exceptions notables comme celle de W. Benjamin par exemple – plutôt l’attitude de celui ou celle qui veut voir « jusqu’où ça peut aller » que la position militante visant la transformation des conditions de l’aliénation observée[112]. D’autre part, à l’instar du chômeur – et même l’étranger-ère selon Simmel – si le flâneur est dans une position d’extériorité face à la dynamique systémique de la ville, cette extériorité n’est en somme que relative : « L’étranger est un élément du groupe lui-même, tout comme le pauvre et les divers « ennemis de l’intérieur », un élément dont la position interne et l’appartenance implique tout à la fois l’extériorité et l’opposition[113] ». Il reste dépendant du système qu’il observe. Pire encore, le système l’intègre soit comme une dimension réflexive devant traduire l’expérience esthétique de la modernité (c’est la littérature panoramique et le feuilleton décrits par Benjamin[114]), soit comme pratique décélérative inscrite dans la logique décrite par Rosa ; celle d’un frein assurant la possibilité d’une plus grande accélération progressive[115]. C’est en ce sens que le flâneur reste une figure ambiguë, subissant elle aussi une forme d’aliénation la rapprochant du névrotique. Pour qu’une désaliénation temporelle puisse devenir opérante, il ne suffit donc pas simplement d’en faire l’observation objective ni d’en faire l’expérience vécue. Autant le sujet de l’aliénation (le blasé /névrotique) par accélération urbaine est incapable de se désengager de cette logique, autant l’être objectif (flâneur/étranger) semble incapable de passer de son rôle de témoin à celui d’acteur du changement. La difficulté se trouve donc dans cette nécessité de faire à la fois l’expérience subjective et objective de l’aliénation temporelle. Si les figures du flâneur et du blasé demeurent à elles seules insuffisantes, elles portent néanmoins certaines conditions nécessaires à une pratique désaliénatrice : d’une part, une certaine souffrance constituant un impératif au changement, d’autre part un certain regard permettant d’envisager des chemins de traverses et de sorties. C’est pourquoi un dépassement synthétique – ou une Aufhebung pour parler à la manière Hegel – de ces deux figures semble être un point de départ à une réflexion plus approfondie sur le caractère aliénant de l’accélération urbaine.

4. Conclusion

Ce que nous avons tenté de faire, c’est donc d’esquisser une théorie critique de l’accélération urbaine susceptible de rendre compte de l’aliénation temporelle vécue en milieu urbain. Nous avons vu différentes difficultés d’une telle approche, notamment la dynamique expansive de la modernité accélérative intégrant même les pratiques décélératives à soi et la réduction progressive de la dimension réflexive des sujets constamment pris les impératifs d’adaptation aux nouvelles normes temporelles. À travers l’analyse de figures socio-typiques de la modernité urbaine (blasé-e, névrosé-e, flâneur-euse, étranger-ère) nous avons tenté de dégager les conditions de possibilités d’un positionnement subjectif et critique face au mouvement d’accélération. Or, malgré ces difficultés, sans une telle réflexion sur la dimension rythmique et temporelle – et le caractère aliénant de cette dimension – de l’expérience urbaine, il semble que tout un pan de la réflexion autour des luttes pour le droit à la ville reste méconnu. Se réapproprier la ville comme espace de vie, c’est au contraire aussi réfléchir sur le rythme permettant le succès d’un tel projet. Toutefois, cette interrelation entre le rythme et l’espace de vie pose une autre problématique aux luttes à la fois pour la décélération et pour la réappropriation de l’espace, puisqu’en effet, si la fonction des espaces urbains peut encore faire l’objet de débats à l’échelle locale, le rythme de vie tend au contraire, de plus en plus dans le contexte de mondialisation, à être déspatialisé ou délocalisé et devenir un rythme cosmopolitique. Un critique du droit à la ville pourrait alors nous répondre que l’on peut bien tenter de faire de la ville un espace propice pour l’habiter, mais si cela exige un rythme de vie plus lent que la cadence actuelle, on peut penser que les conséquences d’un tel projet seraient de désynchroniser la ville – devenu selon les termes de Rosa un îlot de décélération – par rapport au rythme mondial. On assisterait alors à un phénomène d’exclusion similaire à celui vécu par le chômeur-euse, le mendiant-e ou le réfugié des camps, la ville aurait un espace-temps idiosyncratique. Pour répondre à une telle remarque, il serait important d’examiner plus attentivement les rapports d’influences réciproques, de détermination ou codétermination entre le rythme des villes – grandes villes, métropoles, mégalopoles ou villes globales – et le rythme global – des échanges financiers, des mouvements de population, du tourisme, etc. –, entre  l’accélération urbaine et l’accélération planétaire, etc. Il serait alors question du rôle joué, encore aujourd’hui, par la ville dans les dynamiques contemporaines – mondialisées – de la modernité tardive. En effet, si nous avons montré, avec Simmel notamment, le rôle primordial de la ville pour le déploiement de la dynamique d’accélération à la modernité classique, il reste encore à approfondir ce rôle dans un contexte de mondialisation[116]. Or, cette problématique est d’importance dans la mesure où le contexte global est déterminant pour les succès des luttes locales. Si le mouvement du droit à la ville doit intégrer comme nous le proposons une réflexion sur le temps et le rythme urbain, il doit alors s’imprégner du contexte global dans lequel se déploie sa lutte, compte-tenu des influences possibles entre les rythmes global et locaux. Si cela peut certes apparaître comme une lourdeur théorique supplémentaire pour le mouvement, cela peut aussi fonder un nouvel espoir appuyé sur la solidarité et le partage des expériences de luttes sur des enjeux similaires au niveau mondial.

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[1] M. Heidegger, « Bâtir habiter penser » dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, 2010, p.192.
[2] Cette notion d’habiter, déjà dans le « Bâtir habiter penser » de Heidegger (cf. Essais et conférences, op.cit.) sera plus tard reprise Henri Lefebvre qui ajoutera à la réflexion ontologique heideggérienne sur l’habiter un inflexion davantage sociologique et marxisante. Cf. H. Lefebvre, La Révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970, p.112 ; T. Paquot, « « Habitat, habitation, habiter » Ce que parler veut dire… » dans Informations sociales, no. 123, 2005, p.50 sq.
[3] D. Harvey, Le Capitalisme contre le droit à la ville, Paris, Éditions Amsterdam, 2011, p.42.
[4] Cf. Ibid., p.35 sq.
[5] Cf. M. Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, 1992.
[6] M. Agier, « Quels temps aujourd’hui ? En ces lieux incertains. », L’Homme, no.185-187, 2008, p.109. Cf. M. Augé, Non-lieux, op.cit., p.100-101.
[7] Cf. M. Heidegger, « Bâtir habiter penser », op.cit., p.183 sq.
[8] Cf. D. Harvey, The Condition of Postmodernity, Cambridge, Blackwell, 2011, p.240 sq.
[9] Grundrisse cité dans F. Fischbach, « Comment le capital capture le temps » dans Marx – Relire Le Capital, Paris, PUF, 2009, p.105.
[10] F. Hessel, Promenades dans Berlin, Paris, L’Herne, 2012, p.71.
[11] H. Rosa, Accélération, Paris, La Découverte, 2010, p.57.
[12] G. Simmel, « Métropoles et mentalité » dans L’École de Chicago, Paris, Flammarion, 2009, p.62. Cf. H. Rosa, Accélération, op.cit., p.74-75.
[13] G. Bachelard, La Dialectique de la durée, Paris, PUF, 2001, p.130.
[14] Ibid., p.141. Cf. K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities » dans Space, Difference, Everyday Life – Reading Henri Lefebvre, New York, Routledge, 2008, p.147.
[15] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, PUF, 1999, p.624 sq.
[16] H. Lefebvre, Éléments de rythmanalyse, Paris, Syllepse, 1992, p.15.
[17] K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities », op.cit., p.148.
[18] G. Bachelard, La Dialectique de la durée, op.cit., p.129.
[19] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.39 ; p.187 sq.
[20] Cf. Ibid., p.114-115 ; p.262.
[21] Cette section se veut un résumé schématique de la théorie de l’accélération comme critique sociale du temps proposée par le sociologue et philosophe Hartmut Rosa. Un tel travail de synthèse ne peut toutefois pas rendre justice à la complexité d’une théorie à la fois appuyée théoriquement et ancrée empiriquement. Elle vise simplement à faire ressortir un cadre théorique à partir duquel il devient possible de penser une pratique rythmananlytique critique de la ville moderne.
[22] K. Marx, Manifeste du Parti Communiste, Paris, 10/18, 1966, p.24
[23] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.36 ; p.348.
[24] Ibid., p.340.
[25] Ibid., p.53 sq.
[26] Ibid., p.61.
[27] Ibid., p.129. Cf. D. Harvey, The Condition of Postmodernity, Cambridge, Blackwell, 2011, p.240 sq.
[28] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.138 sq.
[29] Ibid., p.141. Cf. Z. Bauman, Liquid Modernity, Cambridge, Polity, 2000, p.125 sq.
[30] Ibid., p.153.
[31] Ibid.
[32] Ibid., p.39.
[33] Il faut entendre par là des phénomènes aussi divers que l’économie de croissance de type capitaliste ou, sur le plan culturel, ce qu’on pourrait appeler la Mort de Dieu, c’est-à-dire ce double mouvement de sécularisation du monde et d’effondrement de l’au-delà métaphysico-religieux qui permettait de croire en une vie après la mort. Cette perte de croyance en un au-delà et le réinvestissement de l’importance accordée à l’ici-bas aurait entraîné selon Rosa un désir général de « profiter à un rythme accéléré des diverses opportunités du monde » selon la logique qu’on n’a plus qu’une vie à vivre (Ibid., p.223).
[34] Ibid., p.189.
[35] Ibid., p.191.
[36] Ibid.
[37] D’où il ressort d’ailleurs cette dimension paradoxale de la société moderne de l’accélération, où tout semble toujours changer sans que rien ne change réellement. En effet, l’absence d’horizon stable permettant une prise de décision avisée basée sur une projection à plus ou moins long terme contraint l’individu à un rapport de constante adaptation au son milieu, excluant ainsi toute possibilité de transformations profondes de celui-ci, au profit de modifications mineures constantes. On a alors affaire à ce que Kracauer appelait le « changement sans dimension historique » (S. Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, Paris, Belles Lettres, 2013, p.32).
[38] H. Rosa, Accélération, op.cit.,  p.193.
[39] Ibid., p.113 sq.
[40] F.T. Marinetti, « Le Futurisme » paru en première page du Figaro, 20 février 1909.
[41] A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, Paris, La Découverte, 2012, p.168. Cf. J.-L. Vieillard-Baron, « La Grande ville et la vie de l’esprit : Réflexions à propos de Georg Simmel » dans Figures de la ville, Paris, Aubier, 1985, p.47.
[42] Cf. F.T. Marinetti, « Le Futurisme », op.cit.
[43] J.-L. Nancy, La Ville au loin, Paris, Mille et une nuits, 1999, p.42.
[44] Il suffit de penser aux exemples donnés par l’historien E.P. Thompson dans Temps, discipline du travail et capitalisme industriel : « les différentes perceptions du temps sont conditionnées par les différentes situations de travail et leur rapport aux rythmes « naturels ». Les chasseurs choisissent certaines heures de la nuit pour poser leurs collets. Les pêcheurs et les marins règlent leur vie sur les marées […] De la même façon, pour les communautés paysannes, il peut paraître « naturel » de travailler de l’aube au crépuscule, notamment à l’époque des moissons : la nature exige que le grain soit récolté avant l’arrivée des orages. » (E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Paris, La Fabrique, 2004, p.36-37 ; p.50 sq.). Cf. F. Fischbach, « Comment le capital capture le temps », op.cit., p.102.
[45] En s’appuyant sur l’étalon de mesure de Rosa qui définit « l’augmentation du rythme de vie par l’augmentation du nombre d’épisodes d’action et/ou de vécu par unité de temps » (H. Rosa, Accélération, op.cit., p.87).
[46] Cf. Ibid., p.205 ; G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.626.
[47] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.65. Il n’est toutefois pas évident de déterminer si le rapport établi par Simmel entre la configuration du rythme de la vie et la culture d’une part et la structure économique d’autre part est de nature causale – comme c’est le cas chez Marx par exemple – ou s’il s’agit plutôt d’un rapport de « conjonction aléatoire, c’est-à-dire ne découlant d’aucune nécessité logique ou autre, [mais qui] aboutit à une connivence réciproque qui les renforce l’un l’autre jusqu’à ce que chacun accède à une autonomie d’existence », perspective mise de l’avant par Weber dans sa célèbre analyse du rapport entre la morale protestante et le capitalisme (J. Remy, « La Ville dans la problématique wébérienne » dans Figures de la ville, op.cit., p.22) . La possibilité d’un lien causal semble être avancée par Berlan, bien que ce dernier précise bien que ce lien causale doit être, entre Marx et Simmel, compris selon des approches bien différentes, il se fonderait chez Marx sur « une théorie historique de la logique du capital » et chez Simmel sur « une métaphysique de l’argent » (cf. La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.218). Au contraire, l’approche non-réductionniste de Rosa semble plutôt parler de codétermination des facteurs en rapport, la culture et le rythme de vie contribuant tout autant à l’essor de l’économie capitaliste qu’à l’inverse, l’économie elle-même renforce la logique accélérative au cœur de la vie de l’esprit (sur l’approche non-réductionniste de Rosa, cf. Accélération, op.cit., p.215 sq.). Cette question reste malheureusement au-delà des visées du présent travail.
[48] Cf. E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, op.cit., p.34 sq. Il est important de cependant noter que la temporalité cyclique se maintient jusque dans la modernité urbaine, et ne constitue pas de ce fait, l’apanage des sociétés traditionnelles ou rurales (cf. K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities », op.cit., p.148). Toutefois, ce temps cyclique proprement moderne – qu’on le nomme quotidienneté ou routine – prend la forme qualitativement différente de la répétition qui l’oppose au concept de cycle : « The repetitive produces monotony, satiety, and fatigue. The recurrence of the cyclical produces the feeling of a new beginning. » (Ibid., p.159).
[49] Cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.64 ; G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.651 ; J.-L. Vieillard-Baron, « La Grande ville et la vie de l’esprit : Réflexions à propos de Georg Simmel », op.cit., p.48. Sur ce point, Simmel rejoint la position de Tönnies lorsque ce dernier affirme dans son Gemeinschaft und Gesellschaft (1887) : « In the metropolis money and capital are unlimited and all-powerful. It has the capacity to produce goods and scientific knowledge for the entire globe […] It represents world markets and world trade. World industries are concentrated in it, its newspapers are international papers, and people from all parts of the earth gather in it, avid for money and pleasure, but also for novelty and new ideas » (Community and Civil Society, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p.252). Cf. A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.122.
[50] Cette synchronisation des désirs est assurés notamment par l’utilisation de la monnaie comme équivalent général : comme le remarque Simmel, si A veut la marchandise b, mais que son propriétaire B ne désire pas la marchandise a, l’argent rend tout de même l’échange possible puisqu’elle permet à A d’échanger un quantum x d’argent contre b, quantum que B utilisera à son tour pour échanger avec C, etc. (cf. Philosophie de l’argent, op.cit., p.600). Or, le temps abstrait constitue un élément complémentaire à la synchronisation du désir, en permettant la ponctualité des rencontres just in time. Cette synchronisation permet ainsi de réduire au minimum le temps de circulation des marchandises, temps que comme le rappelle Fischbach : « est du temps perdu pour le capital et sa logique de valorisation. » (« Comment le capital capture le temps », op.cit., p.106).
[51] Cf. L. Wirth, «  Le Phénomène urbain comme mode de vie » dans L’École de Chicago, op.cit., p.271 ; A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.173 ; K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities », op.cit., p.150 ; M. Postone, Temps, travail et domination sociale, Paris, Mille et une nuits, 2009, p.300.
[52] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.65.
[53] En effet, la particularité du procès de production capitaliste est que le patron-ne et l’ouvrier-ère n’échangent pas un quantum x de marchandises contre un salaire y, mais échange un temps de travail contre un salaire. Le capitaliste achète au prix du marché le temps de travail (vivant) de l’ouvrier-ère (prix déterminé notamment par le coût de reproduction de l’ouvrier-ère, mais aussi par l’offre et la demande, d’où l’importance de l’armée de réserve du capital, les chômeur-euse-s, pour maintenir les bas prix de la main d’œuvre.) et engendre une survaleur en s’assurant que la valeur des marchandises produites durant cette période excède le plus possible la valeur du temps de travail (mort) qu’il a dû payer. On comprend dès lors l’intérêt pour le capitaliste de constamment réduire la porosité du temps non-productif en légiférant les temps de repos, de déplacements, etc. où l’ouvrier n’engendre aucune valeur, bref en disciplinant le rythme du procès de production.
[54] Cf. E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, op.cit., p.62 et sq. ; M. Postone, Temps, travail et domination sociale, op.cit., p.316 sq. Simmel souligne d’ailleurs lui-même que c’est la grande ville qui incarne le lieu privilégié à la fois du temps objectif, de l’individualisation et de la division du travail la plus avancée (cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.74 ;  H. Rosa, Accélération, op.cit., p.73-74). Toutefois, comme le remarque Rosa, on assisterait à une transformation, dans la modernité tardive, de la forme même du temps, ce qui impliquerait un abandon progressif du temps abstrait comme norme disciplinaire au profit d’un temps temporalisé plus adapté à l’accélération sociale contemporaine (cf. H. Rosa, Accélération, op.cit., p.288).
[55] C’est d’ailleurs de plus en plus en termes de totalité que doit se comprendre la ville, « l’impact de la grande ville déborde largement ses limites réelles » et tend à s’universaliser, à se globaliser et à transformer les zones périphériques à l’image ou au service de son mode d’existence propre (D. Frisby, « Simmel et le paysage urbain de la modernité » dans Le Choc des métropoles, Paris, L’Éclat, 2008, p.100, cf. également L. Wirth, «  Le Phénomène urbain comme mode de vie », op.cit., p.256 ; G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.72). Nous verrons plus loin, dans une certaine mesure, les problèmes que soulève cette globalisation (notamment au niveau de la norme de temporalité – ou de rythmie – urbaine qui tend de plus en plus se dé-spatialiser – et par là à se désurbaniser) pour le développement d’une théorie critique de l’accélération urbaine.
[56] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.581. Encore une fois, nous nous refusons à déterminer si le rapport établit par Simmel entre l’évolution de la mentalité et la nature économique du milieu urbain se situe au niveau causale ou simplement analogique.
[57] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.644 sq.
[58] Comme nous l’avons déjà dit, dans le contexte global contemporain, l’idée que la ville occuperait toujours, dans la modernité tardive, une position d’avant-garde dans l’évolution de la spirale de l’accélération (comme se fut le cas, nous semble-t-il, à la modernité classique) semble loin d’être évidente quoique ce ne soit pas impossible. Aurélien Berlan écrit par exemple à ce propos : « Dans la mesure où la métropole est emblématique de la société, le progrès de la société l’échelle d’un pays et même du monde peut être décrit comme la tendance à former une « unique métropole » » (La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.122). Une réflexion à ce niveau reste à faire.
[59] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.62.
[60] Ibid., p.63. Cf. A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.173-174.
[61] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.367.
[62] Ibid., p.368.
[63] Ibid., p.201.
[64] Cf. K. Marx, Le Capital, Paris, PUF, 2009, p.44.
[65] C’est-à-dire un contexte où certains des phénomènes observés ne sont peut-être pas réductibles à une explication purement économique. Si l’explication économique peut facilement expliquer la fluidité de plus en plus grande des formes de l’emploi et des possibilités de carrière, c’est bien moins le cas si l’on veut rendre compte la liquidité des relations affectives et des ménages par exemple.
[66] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.143.
[67] K. Marx, Le Capital, op.cit., p.459 ; 474-475. Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.632-633 ; H. Rosa, Accélération, op.cit., p.154 ; A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.201.
[68] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.582.
[69] Cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.75.
[70] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.585.
[71] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.87.
[72] Ibid., p.65.
[73] On peut d’ailleurs, à la lumière d’une analyse de la structure économique de la ville, contribuer à expliquer les causes de la concentration des populations en milieux urbains (notamment en fonction des enclosures, de l’exode rurale et de la demande de main d’œuvres), mais aussi des formes nouvelles de socialisation (comme le propose Simmel par son analogie entre le type de médiations entre les citadins et le type de médiations émergeant d’une économie monétaire ; cf. « Métropoles et mentalité », op.cit., p.67-68 ; Philosophie de l’argent, op.cit., p.601).
[74] J.-L. Nancy, La Ville au loin, op.cit., p.60.
[75] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.368.
[76] G. Perec, Un Homme qui dort, Paris, Gallimard, 1990, p.17
[77] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.62.
[78] G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.653. Cf. Ibid., p.614.
[79] Ibid.
[80] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.67.
[81] Ibid., p.66.
[82] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.550.
[83] « Une aussi étroite promiscuité avec un nombre aussi énorme d’êtres humains, telle que la crée l’actuelle culture citadine avec tout son trafic commercial, professionnel, social, serait capable de plonger complètement dans le désespoir l’homme moderne, plein de sensibilité, de nervosité, si cette objectivation de l’aspect trafic en tant que tel ne portait en elle-même ses propres limites et réserves intérieures. La monétarisation des relations, manifeste ou déguisée, glisse une distance invisible, fonctionnelle entre les hommes » (Ibid., p.613).
[84] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.76.
[85] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.623 ; H. Rosa, Accélération, op.cit., p.76.
[86] Cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.63.
[87] Cette circularité fait de la figure du blasé-e une figure d’autant plus présente à la modernité tardive. La différence nous semble-t-il est que cette attitude n’est plus strictement liée à une localité précise, mais devient au contraire diffuse. Tout comme la logique de l’accélération prend son point de départ dans la grande ville de la modernité classique pour ensuite devenir planétaire à la modernité tardive, la blasé figure type de la ville moderne devient de plus en plus un type planétaire. En effet, la sursimulation productrice de cette attitude blasée est de plus en plus, avec la révolution informatique de plus en plus accessible et ce, en tout lieux. Même celui qui habite à cent lieux des centres culturels peut être au courant des derniers développements dans le milieu de l’art et accueillir la nouveauté avec complaisance et ennui.
[88] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.614.
[89] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.368.
[90] G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.621. Cf. A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.202.
[91] A. Berlan,  La Fabrique des derniers hommes, op.cit., p.205. Nous avons vu qu’avec son concept de spirale autoalimentée, Rosa présente l’accélération comme un tel complexe objectif participant de l’aliénation.
[92] Si nous mettons ainsi l’emphase sur l’aliénation temporelle comme la figure propre de la modernité « accélérative », on ne peut pour autant négliger le caractère spatial que peut revêtir l’aliénation. Au contraire, il nous semble que, pris dans toute sa généralité, le mouvement du droit à la ville tente justement à combattre ce genre particulier d’aliénation où l’espace urbain est rendu étrangère à toute possibilité d’y habiter. Il suffit de penser aux immenses parcs industriels ou aux agglomérations de centres commerciaux pour comprendre à quel point la vie n’y séjourne qu’aux heures d’ouvertures (i.e. aux moments déterminées par l’impératif marchand) pour ensuite les déserter complètement. Néanmoins, cette aliénation spatiale est elle-même intimement liée aux dynamiques de l’accélération (ainsi, les grandes agglomérations de centres commerciaux ne sont concevables que dans une société où l’accès à la voiture s’est massifié). En ce sens, une réflexion critique sur l’accélération urbaine peut, nous semble-t-il contribuer au réflexion du droit à la ville notamment en soulignant l’interrelation entre les dimensions temporelle et spatiale de l’aliénation vécue par les citadins modernes.
[93] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.302 sq. ; p.63.
[94] Toutefois, il est vrai que si c’est l’accès au temps qui semble être la problématique systémique de la société de l’accélération, c’est au contraire l’accès à l’espace qui constitue le principal problème pour de vastes pans de la population. Ce qui leur manque, ce n’est pas le temps pour vivre, mais un espace pour vivre. Ainsi, les réfugié-e-s des camps, les mendiant-e-s ou les chômeur-euse-s ont tous un temps dont ils ne manquent pas – on peut même penser qu’ils n’en on que trop – mais ce temps est celui de l’attente : l’attente d’un lieu où retourner ou immigrer, l’attente d’une aumône (cf. S. Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, op.cit., p.66), l’attente d’une nouvelle situation, bref l’attente d’un ailleurs, d’un espace (le pays, le domicile, le boulot…) qui en fonction de leur statut ou leur situation leur est systématiquement refusé. Dans chacun des cas (réfugié-e, mendiant-e, chômeur-euse), la logique d’exclusion sociale se manifeste à la fois comme « extraterritorialité » et comme « désynchronisation ». Ils habitent des « non-lieux » ou des « hors-lieux », des espaces conçus comme transitoires qui prennent pour eux une dimension permanente. Il suffit de penseur aux camps – initialement prévus comme temporaire – au Moyen-Orient où l’on nait et meurt (cf. M. Agier, « Quels temps aujourd’hui ? En ces lieux incertains. », op.cit., p.115 ; Z. Bauman, Vies perdues – La modernité et ses exclus, Paris, Payot, 2006, p.139 sq.), aux bancs de parcs, aux allées de métro,  ou encore aux bureaux de placement que décrit Kracauer lors de la Grande Dépression en Allemagne : « L’espace typique des chômeurs est […] le contraire d’un foyer et ce n’est assurément pas un espace où vivre. C’est le bureau de placement, un passage à travers lequel le chômeur doit rejoindre la vie active. Malheureusement le passage est aujourd’hui très embouteillé » (S. Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, op.cit., p.91). Dans ces « non-lieux » extraterritoriaux – passagers, mais permanents – se développe une temporalité hors du temps, c’est-à-dire désynchronisée de la temporalité du monde des vivant-e-s, des populations actives, ce qui rend d’ailleurs la possibilité de réintégration d’autant plus ardue pour ces populations d’exclu-e-s. Or, comme le note Rosa, si ces populations sont en un sens épargné-e-s par l’aliénation temporelle, phénomène systémique propre à la modernité accélérative, c’est par le fait de « contrecoups dysfonctionnels de processus réussis d’accélération », autrement dit, c’est une conséquence même du procès général d’accélération  (H. Rosa, Accélération, op.cit., p.110). Le fait que certaines populations ou groupes sociaux disposent dès lors d’un surplus de temps – désynchronisé rappelons-le – s’explique ainsi par leur exclusion même du rythme social général et constitue de ce fait un épiphénomène du mouvement global d’accélération.
[95] F. Truffaut, Jules et Jim, Paris, Seuil, 1995, p.69.
[96] W. Benjamin, Charles Baudelaire, Paris, Payot, 2008, p.59.
[97] L’expression est de David Frisby, citée dans A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.168.
[98] M. de Certeau, L’invention du quotidien : 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 2007, p.148 sq.
[99] F. Hessel, Promenades dans Berlin, op.cit., p.169. Cette idée que l’on retrouve tant chez Hessel que chez de Certeau de l’espace urbain comme sens signifiant n’est pas sans rappeler le concept d’espace syntagmatique qui déploie un sens de par la redondance des gestes qui s’y jouent. Cf. H. Lefebvre, Le Langage et la société, Paris, Gallimard, 1966, p.292-293.
[100] En ce sens ce que le sociologue Alfred Schütz dit des gens du pays s’applique tout aussi bien aux urbain-e-s : « [B]ien que conscients [du] changement, [ils] vivent ensemble au sein de ce monde changeant, ils l’éprouvent immédiatement dans ses changements et s’y adaptent. En d’autres termes, le système peut bien entièrement changer pour eux, mais il reste toujours un système » (L’Étranger, Paris, Allia, 2003, p.58).
[101] G. Simmel, « Digressions sur l’étranger » dans L’École de Chicago – Naissance de l’écologie urbaine, op.cit., p.56.
[102] F. Hessel, Promenades dans Berlin, op.cit., p.295.
[103] A. Schütz, L’Étranger, op.cit., p.37.
[104] Il est difficile de ne par remarquer une certaine dynamique dialectique (au sens hégélien) dans ce mouvement où pour se saisir de manière pleinement consciente, le concept doit d’abord s’extérioriser dans le monde. Ici aussi, la saisie autoconsciente de la dynamique d’accélération doit d’abord passer par une sortie hors de soi (dans la figure du flâneur-euse/étranger-ère) pour  devenir pleinement effective.
[105] R. Robin, Mégalopolis, Paris, Stock, 2009, p.76-77. Cf. J.-L. Nancy, La Ville au loin, op.cit., p.58.
[106] W. Benjamin, Charles Baudelaire, op.cit., p.83.
[107] Ibid. Cf. aussi le mépris des passant-e-s pour le flâneur-euse dans F. Hessel, Promenades dans Berlin, op.cit., p.41.
[108] L’Hausmannisation de Paris peut d’ailleurs se comprendre comme une telle tentative, en rasant les passages parisiens – habitats naturels des flâneur-euse-s du Second Empire – au profit des grands boulevards. De plus en plus, les espaces où il est possible de s’asseoir librement et gratuitement aussi longtemps qu’on le veut disparaissent et son bientôt remplacer par des panneaux : « interdit de flâner ».
[109] Ibid., p.85 sq.
[110] W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages, Paris, Cerf, 1989, p.468 [M19,2].
[111] Régine Robin offre à cet effet un exemple contemporain éloquent. Cf. R. Robin, Mégalopolis, op.cit., p.62 sq.
[112] Sur le rapport entre enfance et flânerie, cf. W. Benjamin, « Le Retour du flâneur » dans Promenades dans Berlin, Paris, L’Herne, 2012, p.302 ; W. Benjamin, Sens Unique précédé de Une enfance berlinoise, Paris, Maurice Nadeau, 2007, p.29 sq.
[113] G. Simmel, « Digressions sur l’étranger », op.cit., p.54.
[114] W. Benjamin, Charles Baudelaire, op.cit., p.57.
[115] Cf. H. Rosa, Accélération, op.cit., p.115.
[116] En ce sens, les travaux autour des villes globales – et notamment la world city theory  (WCT) – constituent un complément nécessaire à une réflexion sur ce rapport contemporain entre rythme global et rythme local et son influence sur les dynamiques de l’accélération urbaine. Sur la WCT, cf. N.Brenner, « Global cities, glocal states : global city formation and state territorial restructuring in contemporary Europe » dans Review of International Political Economy, vol.5, no.1, 1998, p.2 sq.).

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Lauran Ayotte

Trois réactions à la lecture
Peut-être ai-je arrêté de lire durant les trente dernières années le développement des pensées et des pratiques anarchistes tel que les lieux de travail autogérés ou encore les squats, mais il me semble que ce que ces personnes pratiquent et pensent (sans être des phénoménologies dans chacun des zines) s’articule déjà dans une perspective du flâneur ou encore du blasé et même dépasse avec une acuité plus perçante les tensions montrées dans votre propos : ces personnes agissent et me semble concrètement être l’une des formes de résistance qui exprime cette capacité de réagir après la « souffrance constituant un impératif au changement [et] un certain regard permettant d’envisager des chemins de traverses et de sorties ».

Je m’étonne de l’absence (grave) d’Aliénation et accélération Vers une théorie critique de la modernité tardive qui aurait pu venir mettre à l’épreuve encore plus la limite du flâneur et de sa posture de distanciation. Il me semble que cette distance n’est pas possible et qu’elle participe de la lente défaite (et paradoxalement peut-être les seuls lieux de potentielles résistances) telle que le propose Rosa notamment avec les espaces de décélération oppositionnels et idéologiques.

Finalement, mais cela est probablement dû au problème de la langue et de votre formation philosophique qui nous (car je ne peux m’en exclure) fait oublier certains éléments critiques au profit de l’autre. Votre théorie critique est (sans surprise) une théorie critique pour l’homme dans l’urbain. Évidemment, vos sources ne parlent que d’homme (blasé/névrosé/flâneur). Lorsque vous abordez la rencontre des hommes et de l’argent et de sa médiation dite ‘objective’. On se souviendra que la ville est construite et théorisée par et pour les hommes. On vous concèdera qu’il n’était pas possible de déformer la pensée de l’auteur. Toutefois, il ne s’agit pas d’une justification suffisante pour négliger une posture critique sur cet aspect. On remarquera qu’heureusement, pour la forme, une source (peut-être est-ce déjà trop…pardonnez le sarcasme) provenant d’une femme pour 40 d’homme. Cela inquiète quant au champ théorique qui semble dominé et le mot n’est pas trop fort ici, par des hommes. Quelques pistes de lecture que j’aimerais explorer (car je n’ai pas tout lu, soyons honnêtes) et qui vous intéresseront sans doute :
Coutras, Jacqueline. 1996. Crise urbaine et espaces sexués. Paris: Armand Colin.
Jarvis, H., P. Kantor et J. Cloke. 2009. Cities and gender. London: Routledge.
Massey, D. 1994. Space, Place and Gender. Cambridge: Polity Press.
McDowell, Linda. 1999, Gender, Identity and Place : Understanding Feminist Geographies. University of Minnesota Press

Ceci dit, le texte est appréciable. En ce sens, il montre un beau cas d’application de l’accélération chez Rosa. J’espère de futurs développements notamment sur le problème de la mondialisation qu’effectivement, Rosa développe peu. Il y a aussi une facette de Rosa qui pourrait être développée pour poursuivre votre esquisse : le problème de l’accumulation des moyens de production, du capital et des pouvoirs des conditions matérielles d’existence, mais aussi des conditions symboliques et temporelles et spatiales d’existence dont l’accélération n’en est que la constatation.
Il reste encore beaucoup de boulot à faire…Et peut-être devrais-je écrire un texte pour sortir de mon propos hermétique. Au plaisir de vous lire.

Emmanuel Chaput

En premier lieu, je tiens à vous remercier pour vos commentaires. Je m’excuse du délai de ma réponse. Pour l’essentiel, vos commentaires marquent leur cible et permettrons d’approfondir les réflexions et les questions qui doivent encore être explorées par rapport à une problématique dont j’ai surtout voulu marquer de manière très (peut-être trop) générale l’importance pour la pensée critique contemporaine. Si vous le voulez bien cependant, je me permettrai de répondre à vos (trois) commentaires, sur ce qui, dans le détail me semble sujet à caution dans ce que vous avancez et sur ce les points de mon texte qui m’apparaissent susceptibles d’être malgré tout défendus par rapport à ce vous dites. Ces réponses me permettront (peut-être) de préciser le but de ma démarche.

1) Votre premier commentaire remet en quelque sorte en question la nouveauté ou l’originalité d’une réflexion qui serait par ailleurs déjà pratiquée dans les milieux libertaires que ce soit par des pratiques autogestionnaires ou communautaires. Il y aurait déjà là dites-vous une pratique réflexive critique de l’accélération, pratique qui plus est incarnée dans un espace et un milieu de vie. Sur ce point vous avez parfaitement raison, il existe en effet de nombreuses tentatives de pratique décélérative dont certaines se revendiquent expressément d’une réflexion politique, entendue en un sens non-partisan (ce qui permet d’inclure les initiatives anarchistes dont vous parlez). Bien entendu, l’ambition des Prolégomènes n’est pas d’être originale au sens où elle initierait une réflexion absolument inédite, de nombreux précédents existent et vous avez raison de le souligner. Cependant, il me semble qu’il faut marquer une distinction entre les horizons de réflexion de ce qu’on pourrait nommer le life-style activism libertaire et la TCAU (Théorie critique de l’accélération urbaine). Comme le souligne Rosa, le danger couru par certaines pratiques décélératives (slow-food, simplicité volontaire, etc.) auxquelles il faudrait peut-être ajouter les initiatives libertaires auxquelles vous semblez penser, est le risque de désynchronisation par rapport au type de temporalité dominante qui pourrait tout à fait « s’accommoder » des îlots de décélération politique dans son procès de reproduction, voire d’accentuation. En ce sens, il me semble important de réfléchir le problème à partir d’une grille d’analyse à la fois micro-, méso- et macrosociologique. Autrement dit, là où l’on peut distinguer les réflexions anarchistes que vous décrivez et que je résume grossièrement par l’expression de life-style activism et ce qui fut esquissé dans les Prolégomènes, c’est au niveau de la prise en compte du facteur institutionnel, voire politique en un sens partisan comme condition de possibilité d’une décélération qui ne se limite pas à être l’expression d’une contre-culture ou d’une sous-culture, mais d’une culture comme telle. Autrement dit, c’est la question de l’hégémonie et des instruments de cette hégémonie qui font en sorte que les deux types de réflexion dont vous faites (avec raison) le rapprochement appartiennent néanmoins à deux horizons distincts de la critique du capitalisme. Pour la TCAU, il faut articuler les moyens d’actions pour une décélération du rythme de la vie et une désaliénation des sujets avec une constante prise en compte des rythmes dominants et des leviers susceptibles d’agir sur ces rythmes. Or, il est possible, voire probable que les institutions, y compris les institutions publiques et les organes du politique fassent justement partie de ces leviers qu’une certaine pensée libertaire élimine d’emblée de l’horizon de ses réflexions (à l’exception peut-être de Bookchin si on le considère comme libertaire, mais c’est là une pensée que je connais par ailleurs assez mal et qui serait intéressante à creuser).

2) Pour ce qui est de votre seconde remarque, j’ai tendance à trouver moins grave que vous l’absence de référence au texte « Aliénation et accélération » de Rosa. D’une part parce que l’essentiel de ce qui y est dit se trouve déjà (à tout le moins en germe) dans son livre (par ailleurs plus substantiel) « Accélération » publié à l’origine en 2005. Si Rosa propose de manière plus explicite, dans « Aliénation et accélération », une réactualisation du concept d’aliénation à la lumière de sa théorie de l’accélération sociale, de manière générale le résultat (préliminaire) auquel il aboutit se déduisait déjà de ce qu’il écrivait dans « Accélération ». D’autre part, si je me trouve en effet beaucoup d’affinité avec les positions de Rosa, je m’y suis référé dans les Prolégomènes essentiellement pour situer la thématique de l’accélération sociale. C’est pourquoi je me suis limité à « Accélération » qui expose de long en large ses positions théoriques sur le phénomène central de la modernité tardive. Ce que livre « Aliénation et accélération » à ce sujet n’est qu’un résumé plus bref de ce qui est déjà dit ailleurs par Rosa et ce, avec plus de détails. Autrement dit, j’ai surtout utilisé Rosa comme théoricien de la modernité tardive plutôt que comme penseur critique (bien qu’une telle démarcation abstraite ne se fasse pas sans une certaine violence envers sa pensée), le but étant de tenter de développer une pensée critique, normative et éthique distincte, mais partant néanmoins d’un même cadre théorique. C’est pourquoi j’ai négligé de me référer au texte « Aliénation et accélération » où ce dernier développe, vous avez raison de le souligner, davantage les enjeux pratiques de sa réflexion. Il n’en reste pas moins que comme Rosa l’écrit lui-même, l’écrit « Aliénation et accélération » cherche essentiellement à « préparer le terrain » plutôt que « de proposer une nouvelle version accomplie de la Théorie Critique », il vise donc à ouvrir le débat plutôt qu’à délimiter l’horizon des alternatives. Le but des Prolégomènes était de participer également, bien que de manière différente à cette préparation du terrain pour un renouvellement de la pensée critique en employant peut-être d’autres avenues, d’autres figures et d’autres méthodes que celles de Rosa. Comme « prolégomènes » le texte est de manière essentielle une invitation à réfléchir la problématique de l’accélération urbaine comme point focal de la critique contemporaine, une critique qui est à la fois collective et en constant développement. Ce qui peut parfois revêtir un caractère rhizomatique par les questions et des champs de recherches plus particuliers engendrés par cette problématique plus générale dont le texte se voulait une présentation et non pas une analyse complète et définitive.
Cependant, vous avez raison qu’une confrontation entre les suggestions de Rosa pour renouveler la Théorie critique à la lumière de sa théorie de l’accélération sociale et les miennes (qui pour l’essentielle partent du même point de départ théorique) aurait pu être un exercice fructueux pour la pensée. Mais pour qu’une telle comparaison fût possible, encore fallait-il que je pose les bases d’une approche possible de la désaliénation temporelle (quitte à les réviser ultérieurement grâce à la confrontation fructueuse et le débat) qui puisse se distinguer pour être comparée et n’être par conséquent pas seulement une redite de ce que Rosa propose lui-même.

3) Votre troisième remarque critique qui me semble, si vous me le permettez, la plus riche à explorer et la plus puissante, consiste à souligner un manque essentiel à mon travail, à savoir la prise en compte de ce qu’on pourrait appeler les effets et les biais genrés. L’absence même de référence aux questions féministes et de genre serait en elle-même la manifestation patente du caractère viciée de ma démarche : je serais en train de nier l’existence de l’éléphant dans la pièce. Précisons ; le reproche est double. D’une part je ne prends pas en compte la spécificité du vécu expérientiel des femmes tant par rapport à l’accélération moderne que par rapport au droit à la ville. D’autre part, en ignorant ces spécificités, en omettant de les thématiser, je reproduis un geste qui nierait les différences de genre en rapportant les problématiques abordées par le texte à des figures-types essentiellement masculines. Ce faisant je participerais à la reproduction d’une pensée soi-disant critique, mais qui demeurerait dans les faits non-critique sur un point central, celui des enjeux de genre. En voulant me parer d’objectivité j’adopterais la perspective d’un homme blanc occidental tout en négligeant de prendre cette perspective pour ce qu’elle est, i.e. justement une perspective. Fétichisme du discours objectif… On retombe ainsi dans ce que Horkheimer nommait la théorie traditionnelle, une théorie incapable de se réinscrire dans son contexte historique et culturel et de contextualiser son influence pratique sur ce même contexte. À cette théorie désincarnée et décontextualisée, Horkheimer opposait la Théorie critique qui réfléchissait les conditions de possibilités pratiques de toute théorie à la lumière de son contexte socio-historique. En un sens la Standpoint theory féministe poursuit et développe dans cette lignée une réflexion sur le rôle que jouent notre situation dans le monde et notre condition déterminée sur notre manière de théoriser une problématique, sur les conditions et les conséquences pratiques d’une telle thématisation. De sorte que je ne peux pas faire abstraction de ma condition d’homme blanc occidental dans ma construction d’une TCAU pour prétendre adopter le point de vue de l’universalité indifférenciée. Comme vous avez raison de le faire remarquer, cet aspect réflexif est largement absent des Prolégomènes. Cela se manifesterait selon vous notamment par une absence de référence à des figures féminines tant au niveau des références (bibliographiques) qu’au niveau du contenu (j’aborderais l’accélération urbaine qu’à partir de figures essentiellement masculine comme LE flâneur, LE blasé, etc.).
Sur le premier aspect de votre critique, à savoir l’absence d’une réflexion explicite sur les enjeux de genre et la place des femmes dans la Théorie critique (et plus particulièrement la Théorie critique de l’accélération urbaine) ce que vous dites est tout à fait primordial. On ne peut développer aujourd’hui une pensée critique sans prendre en compte les enjeux de genre. D’autant plus que comme l’écrivait Marx en reprenant une idée de Fourier (pardonnez-moi ici encore de me référer à des hommes) : « Le degré d’émancipation de l’homme se mesure à l’aune du degré d’émancipation de la femme ». Autrement dit, le niveau d’émancipation sociale se mesure toujours par rapport aux groupes sociaux les plus structurellement défavorisés et non à l’aune des conditions de vie des groupes prédominant sur un plan tant socio-économique qu’idéologique. En ce sens, il m’apparaît effectivement nécessaire de réfléchir l’accélération urbaine à la lumière des questions de genres et plus largement des réflexions féministes. À ce sujet je vous remercie pour vos références qu’à ma grande honte, j’ignorais totalement. Ceci étant dit, il me semble que l’absence de réflexion poussée sur le rapport entre genre et accélération dans un contexte urbain peut s’expliquer par le caractère très (peut-être trop) général de mon texte. J’admets que l’absence quasi-totale de références aux questions féministes et aux questions de genres est impardonnable et qu’il constitue un travers par trop répandu dans les sphères intellectuelles et/ou académiques où l’on assiste trop souvent à une division sexuelle du travail intellectuel. Cependant, il me semble que la question du rapport entre le genre et l’accélération urbaine, tout comme le rapport entre mondialisation et accélération urbaine que j’évoque en conclusion sont en quelque sorte des problématiques particulières de ce champ possible de recherche qu’est la Théorie critique de l’accélération urbaine. Ceci ne veut pas dire que ces problématiques particulières sont secondaires (c’est en fait tout le contraire), mais seulement qu’elles méritent un travail de recherche substantiel, travail que je ne suis présentement pas apte à réaliser de par mon peu de connaissance sur ces questions et ces enjeux. D’autre part, si une théorie critique aujourd’hui ne peut pas faire l’économie d’un examen approfondi des questions de genre et de féminismes, le but des Prolégomènes, comme je l’ai déjà écrit plus haut, n’était pas tant de poser une théorie critique que d’esquisser une problématique. Le but n’était donc pas d’établir de manière exhaustive l’ensemble des domaines d’études, niveaux d’analyse ou champs de recherche en liens avec cette problématique, mais plutôt de souligner l’importance de la problématique de l’accélération urbaine et de l’aliénation temporelle pour inviter à une réflexion critique plus large. Ce dont je me rends compte cependant grâce à votre critique, c’est de mon incapacité à voir et souligner d’emblée et de manière explicite l’asymétrie au niveau de l’aliénation temporelle et de l’accélération urbaine qu’il peut exister de manière structurelle entre les genres.
Sur ce, j’en viens ainsi au second aspect de votre critique (pro-)féministe des Prolégomènes selon laquelle le Théorie critique que j’esquisserais serait en fait pour l’homme et occulterait complètement les femmes ; que les figures-types qui sont décrites dans le texte ne seraient (sans surprise) que des hommes. À ce sujet, il me semble que vous vous méprenez sur mon propos. Tout d’abord, contrairement à ce que vous pensez je ne parle pas de l’homme-blasé, de l’homme-flâneur ou de l’homme-névrosé. Ces figures n’ont rien de spécifiquement masculin et revêtent au contraire un caractère générique. Comme figures-types elles se situent à un niveau d’abstraction et de généralité qui se situe en-deçà des différences de genre. Il est d’autant plus malheureux que, pour une raison que j’ignore, les figures évoquées par le texte et que vous associez à des figures masculines qui étaient, dans le texte original, entièrement féminisées (justement pour souligner le caractère générique et spécifiquement non genré de ces figures) n’apparaissent pas comme telles dans le texte tel que publiée. La confusion aurait peut-être son origine toute bête dans un simple réajustement éditiorial. Votre second argument pour affirmer que mon texte expose dans les faits une théorie critique foncièrement pour les hommes, consiste à dire qu’elle s’appuie essentiellement sur des références masculines. Ici il me semble semble que vous commettez un saut logique et passez sans démontrer la nécessité de ce passage d’un fait objectif (il y a plus de références bibliographiques à des auteurs qu’à des auteures) à une hypothèse spéculative et normative (l’écrivain et l’écrivaine écrivent pour eux-mêmes). À la lumière de la Standpoint Theory féministe, je conviens avec vous que l’on écrit à partir d’un point de vue hérité de notre genre, de notre milieu, de notre race, de notre classe, etc., mais cela n’équivaut pas à dire que l’on écrit pour notre genre, notre race, notre classe, etc. La démonstration que la TCAU qui s’appuie sur des auteurs comme Simmel, Marx, Benjamin et Rosa – dont les positions par rapports aux mouvements féministes de leur époque respective sont loin d’être rétrogrades – est foncièrement pour les hommes (et implicitement contre les femmes, comme vous le suggérez) reste, pour être convaincante, à faire. À cet égard, une analyse purement quantitative des références, sans égard pour un examen qualitatif des points de vue et des perspectives défendus par ces auteur-e-s référencé-e-s sur les enjeux de genre me semble un tant soit peu limité. C’est pourquoi, comme je l’écrivais plus haut, il me semble qu’une analyse pertinente du rapport entre enjeux de genre et accélération urbaine exigerait un travail approfondi d’examen et de réflexion. C’est en ce sens, il me semble, qu’on ne peut conclure presqu’a priori, qu’en fonction des auteurs évoqués, la TCAU est de facto pensée pour les hommes et incapable de prendre en compte les enjeux de genres et le point de vue des femmes par rapport à un phénomène central de la modernité tardive. À ce titre les références que vous donnez peuvent s’avérer précieuses.
En somme, les Prolégomènes constituent un travail encore en friche qui tient d’avantage du projet en cours que de la théorie adéquatement balisée. Vos commentaires en ce sens montrent à quel point de nombreuses questions restent encore à être travaillées et réfléchies dans le domaine de l’accélération sociale et urbaine. Pour cela (et pour l’attention que vous avez porté au texte) je vous remercie, vos commentaire m’ont grandement fait réfléchir sur la portée et les manques à comblés de la TCAU.