8 janvier 2018 | Revue > >

Promenade sur Marx

Valérie Lefebvre-Faucher

Je suis en colère contre moi-même (et contre quelques institutions littéraires) pour la même raison à intervalle régulière. Cette année, par exemple, Marie-Éveline Bélinga m’a fait lire Suzanne Césaire. Je ne la connaissais pas. Comme étudiante en littérature j’ai adoré Césaire, Aimé je veux dire; j’ai appris le début de Cahier d’un retour au pays natal par cœur; je reviens encore à lui pour réfléchir à la décolonisation dans la littérature québécoise, et même pour parler de féminisme. Mais je ne savais même pas que son épouse écrivait. Personne ne nous enseigne ça, à la base, que les femmes écrivent. Personne ne nous dit jamais « ho et en passant saviez-vous que Suzanne Césaire ne se contentait pas de tenir salon ? ». C’était une écrivaine et éditrice engagée qui a laissé peu de textes, mais qui ne sont pas à sous-estimer. Quelques jours plus tard, Stéphane Martelly m’a expliqué à quel point l’œuvre de Mireille Neptune Anglade était marquante. Moi qui ai travaillé avec son spectaculaire mari, je ne me suis jamais doutée de rien. Mais je connais ce principe; comme éditrice, je suis entrainée à chercher les écrivaines oubliées (qu’on trouve massivement chez les maitresse d’écrivains pas oubliés du tout). Moi je devrais savoir, je devrais avoir eu la curiosité, je devrais avoir lu Mireille Neptune Anglade et Suzanne Césaire. Vous pourriez en tout temps me demander qui est ma dernière colère, je vous parlerais d’une écrivaine qui avait échappé à mon radar et je parie que vous feriez des découvertes.

N’allez pas imaginer, contaminés que vous êtes par des siècles de blagues théoriques misogynes, que je prétends que le génie se transmet par osmose aux femmes au contact [du sperme] des grands hommes. C’est plus simple que ça, je trouve les écrivaines chez les amoureuses des écrivains parce qu’écrire se fait en groupe. Il faut pour écrire un réseau de pensée. Bien sûr il existe quelques figures d’écrivains vraiment solitaires, mais dans la très grande majorité des cas, au contraire du lieu commun, écrire se fait en correspondant, en discutant, en se lisant les un.e.s les autres. Les femmes ayant dans l’histoire été privées de réseaux intellectuels, elles ont écrit avec leur famille; en plus d’avoir été souvent secrétaires, muses et éditrices de l’ombre. Les muses, qui ne bénéficiaient pas, elles, d’un soutien éditorial réciproque, nous laissent des œuvres morcelées, souvent trop minces pour que les éditeurs ordinaires les aient considérées. Mais elles me semblent essentielles à l’histoire des idées, critiques et prolongements de chaque école littéraire. La décolonisation était aussi un principe féministe, comme les Québécoises le savent bien. J’ai hâte de lire ce que Marie-Éveline écrit à propos de Césaire et des autres écrivaines de la négritude.

Cet été, en visionnant la bande annonce du film Le jeune Karl Marx, j’ai été secouée par la représentation de Jenny Marx. Jenny participant aux discussions, Jenny aux presses, éditrice. C’était un choc. Ha non, pas une autre muse que j’avais boudée ? Il faut dire qu’autour de moi, de nombreuses personnes ont des études en sciences sociales, peuvent donner des cours sur l’œuvre de Karl Marx. Personne ne m’avait jamais parlé du travail intellectuel de celle qui l’a accompagné toute sa vie. Et pourtant, pas de surprise : il est évident qu’une pensée de l’ampleur du marxisme a dû compter à la base sur un réseau du tonnerre. Et dans ce groupe qui a transformé le monde par ses idées notamment féministes, il y avait, ben oui, des femmes.

N’est-ce pas évident…

 

Jenny

Je suis donc partie à leur recherche. Première étape de l’enquête : les ami.e.s marxistes. Vous qui avez dans votre salon un portrait sépia central (qui sert à l’occasion de miroir), une poupée, un jeu de dard à l’effigie de Karl. Qui portez la version heavy métal ou Noël rétro du t-shirt. Et qui pourriez m’en parler savamment. Longuement. Passionnément. Qui possédez le petit Karl comme un catalogue d’outils fiables, à dégainer dans toutes les situations. Que savez-vous de l’œuvre d’Eleanor Marx ? De l’influence de Jenny ou de Laura Marx ? Camarades de Raisons sociales, quelqu’un vous a-t-il parlé d’elles pendant ces nombreuses années d’université ?

Les réponses ont été encore plus évasives que je ne l’aurais cru. (Je suis peut-être mal tombée. N’hésitez pas à m’ensevelir de votre savoir à rebours.) On me dit surtout à propos d’elles qu’elles ont eu « des vies assez tristes ». Enfants morts, pauvreté, maladie, abandon, conjoints égocentriques ou violents, exil, suicide, oubli… Bienvenue chez les Marx. Mais le portrait que je me fais des femmes de la famille n’a rien de misérabiliste. Dans la deuxième étape de l’enquête, je me balade au hasard du web. Je glane des traces de vie. On garde d’elles une image forte, fière. Sur une fameuse photo de couple, Jenny regarde ailleurs, mais avec conviction. Elle a une aussi sale gueule que son mari, ce qui n’est pas peu dire. On raconte, mais c’est le racontar habituel au sujet des épouses légitimes, qu’elle était la seule à pouvoir lui tenir tête. On dit aussi cela d’Helene Demuth, Lenchen, la gouvernante, un détail irrégulier qui mérite sans doute que nous y revenions. Je pense à Xanthippe. Il est frappant que les femmes de la famille Marx, si elles n’ont pas gagné le respect ou la reconnaissance de leur travail intellectuel, ne sont pas ridiculisées par les historiens marxistes (Je ne veux pas dire, attention, qu’il est admis que l’histoire de la pensée leur doit quelque chose. Juste qu’elles ne soient pas décrites comme des emmerdeuses, en accord avec une certaine tradition littéraire, me semble digne de mention.).

Il n’existe évidemment pas d’œuvres complètes traduites en 20 langues de ces intellectuelles. Je trouve avec plaisir Lettres d’amour et de combat, de Karl et Jenny Marx (Rivages poche, 2013, avec une présentation de Jacques-Olivier Bégot.) Ce qui me frappe d’abord dans ce petit livre, c’est la légèreté avec laquelle les éditeurs traitent l’une des co-auteurs des correspondances. Ils oublient de mentionner (en couverture ou en page titre) que leur livre comprend un important fragment d’autobiographie de Jenny. Bégot, s’il est un spécialiste du marxisme, ne semble pas avoir été prévenu de l’existence des biais sexistes les plus classiques. Il dit que ces lettres sont « certes moins exigeantes » que les autres correspondances de Marx. Il se fout de traduire les citations latines de Jenny (et se contente de les juger incompréhensibles), elle qui est pourtant une polyglotte rigolote habituée des jeux de mots et des traductions inventives. Mais ce qui laisse une impression durable dans cette lecture, c’est la personnalité de Jenny. Ses colères, son amour, sa vivacité, son humour acide bien reconnaissable, répandu avec générosité sur tous les semi-alliés et les bien-pensants frileux. Elle se moque de tout le monde, mais aussi d’elle-même. Ainsi, si elle se plaint de sa condition de femme, c’est sans espoir et sans prétention. Elle se juge avec un certain cynisme. Une dérision, cruelle pour elle-même, qui deviendra révolte pour ses filles.

Jenny taquine son mari comme elle taquine tout le monde, mais il ne s’agit pas d’une critique. Son rire est celui d’une personnalité forte défiant la tempête, une question de survie. Elle se consacre volontiers à l’œuvre de Karl; elle l’épaule dans tous les aspects de sa vie. Éditrice, traductrice, amante, soignante, négociatrice, chienne de garde… Il faut dire que ce qui nous est parvenu d’elle, ce sont surtout des lettres adressées à lui et à ses enfants. Sa révolte reste peut-être cachée. Je suis frappée quand même de sa lucidité devant le travail domestique et l’humilité imposée aux femmes, qui ne mène qu’à une forme de résignation. Si Jenny a participé à la réflexion féministe dans le groupe des Marx, ses textes laissent penser que c’était avec amertume et acidité. C’est une femme rompue par les drames, notamment trois morts d’enfants, qui en vient à souhaiter que ses filles restantes échappent au mariage. Elle fait preuve aussi d’un esprit de clan assez remarquable; fidèle et généreuse en amitié, malgré le temps et les épreuves, c’est elle qui donne l’impression d’une famille de pensée.

La liberté en amour a souvent été au cœur des débats chez les révolutionnaires et Jenny en a forcément vu et entendu de toutes les couleurs dans cette maison festive où se sont croisés (à sa table) écrivains, politiciens et militants de partout. Dans ses mémoires, elle prend le temps de mentionner Willich, qui s’était installé chez les Marx et avait une théorie sur le « communisme « naturel » » qui risquait parait-il de « faire sortir le ver qui se cache dans tout mariage ». Un an plus tard, Willich défie Marx dans un duel sous prétexte qu’il n’est pas assez radical. Jenny ne nous en dit pas plus, mais je me prends à lui souhaiter d’avoir eu quelques amants sympathiques. Une pensée probablement anachronique, puisque la liberté sexuelle aurait eu des conséquences encore plus dramatiques et indicibles pour elle que pour lui. On sait tout de même qu’elle a voulu cette liberté pour ses filles, et qu’elle l’a tolérée dans sa maison, d’une manière dont les tabous de l’époque ne lui ont pas permis de témoigner.

Jenny a travaillé toute sa vie comme recherchiste, transcriptrice, éditrice et correctrice de son mari et des amis. Souvent au détriment des convenances et du confort familial. D’ailleurs, quand un envoyé du gouvernement prussien vient enquêter chez cette dangereuse famille, ce qui semble le scandaliser le plus, ce ne sont pas les propos des révolutionnaires, mais le lamentable travail de tenue de maison effectué par Jenny et Helene, ainsi que la présence des enfants Marx au cœur des discussions les plus passionnées et des débauches qu’il aurait sans doute préférées plus viriles.

Je remarque une anecdote amusante dans les correspondances. Une lettre de Jenny a été éditée et publiée par Marx et ses copains dans Vorwärts. Sans son accord. C’est une lettre excellente, tout à fait dans le style mordant de Jenny, mais en mieux, construite comme un manifeste, une lettre parfaite, me dis-je, à première vue. Puis, je comprends ce qui a été édité. Ils ont enlevé de la lettre les inévitables passages sur la famille, les souffrances quotidiennes. Jenny envoie toujours des nouvelles des enfants, de la mère de Karl, des amis. Elle fait un aller-retour constant entre la dure réalité de sa vie et des considération philosophiques et politiques exigeantes (n’en déplaise à l’éditeur). Bref, pour la publier, ils l’ont nettoyée de cette pluridimensionnalité, la rendant plus lisible pour le public de la revue, mais l’amputant en même temps d’une moitié de sa pertinence politique.

Cette lettre comme métaphore de notre lecture tronquée du monde, et de la disparition qu’elle requiert.

 

Laura, Jennychen, Lenchen et les autres1

Mes enquêtes se basent sur des intuitions et suivent des chemins tortueux. Rien n’est simple quand on cherche les femmes de l’histoire, car les bons filons finissent souvent en cul-de-sac. La page Wikipedia presque vide de Laura Marx Lafargue nous apprend qu’elle a traduit en français Le manifeste du parti communiste, ce qui est tout de même une contribution intéressante. Les trois filles des Marx parlaient parfaitement français, surtout les deux ainées, Jenny et Laura, qui ont passé une bonne partie de leur enfance en France et en Belgique. La plus petite, Eleanor, est quant à elle plutôt londonienne (et Irlandaise de cœur). Jenny est d’ailleurs l’ancêtre de quelques personnages célèbres de la vie artistique et politique française. Je me dis au départ assez naïvement que je trouverai leurs traces un peu partout dans l’édition française.

Érudites, polyglottes et militantes convaincues, les trois sœurs Marx ont été formées par un florilège épatant de personnalités originales et de cerveaux brillants. Les plus présents dans la maison Marx étant sans doute leur parrain Engels et les sœurs Mary et Lizzie Burns (Tiens, je découvre à peine ces femmes et je vois tout de suite que la parenthèse n’aura pas de fin. On dit de Mary, première amoureuse de Friedrich, qu’elle lui a fait découvrir la réalité ouvrière et on dit de Lizzie, la seconde, qu’elle l’a initié au féminisme…). Les filles Marx ont aussi l’une après l’autre travaillé comme secrétaires de leur père. Ce travail spécialisé et gratuit permettait également, semble-t-il, à Karl Marx de voir à leur éducation en contournant l’abrutissement des filles dans le système scolaire. Seule la plus jeune des trois a pu échapper par moments à la charge des enfants, des malades, des maris et des morts, et ainsi mener une carrière intellectuelle et politique autonome. Laura Marx Lafargue et Jenny Marx Longuet ont, comme leur mère, porté un important fardeau domestique qui les a éloignées de la parole. Jennychen meurt prématurément, épuisée par les grossesses successives et les maladies. Laura reste quant à elle assez discrète derrière son mari dans la mémoire française. Pourtant, sa vie ne manque pas de rebondissements et d’aventures. Laura avait une part considérable de ce fameux courage familial et on se souvient d’elle cherchant son mari communard et fuyant la police à travers les Pyrénées, avec un bébé mourant au sein. Elle a vécu longtemps après les autres et a donc eu plus de temps pour écrire, traduire, éditer les œuvres familiales. On lui doit beaucoup, mais elle se consacrait, comme sa mère, aux textes des autres.

Laura s’est suicidée avec Lafargue, en conformité avec son plan à lui, nous dit wikipedia.

Un personnage curieux de cette famille attire constamment l’attention sans avoir laissé de traces écrites. Helen Demuth, née la même année qu’Engels, a été placée comme domestique à l’âge de 8 ans, un souvenir qu’on nous dit traumatique. Adolescente, elle entre au service de la famille Von Westphalen et devient la gouvernante de Jenny. Là, elle est mieux traitée, reçoit une éducation et s’intègre à la vie de famille; elle devient une sœur pour Jenny Marx, qu’elle suivra toute sa vie, jusque dans le tombeau familial. On ne sait rien de sa propre pensée, ni de sa voix, mais on sait l’amour que les enfants Marx lui vouaient, aussi qu’elle est l’élément déclencheur, notamment chez Eleanor, de plusieurs réflexions et critiques sur le travail domestique ou la condition féminine. Comment en effet des socialistes peuvent-elles militer pour l’émancipation de toutes les femmes si elles ont besoin pour ce faire du travail d’une domestique ? Les féministes d’aujourd’hui sont bien loin d’avoir résolu ce problème colossal, qui les occupe encore avec raison. Un autre problème que soulève Lenchen aux yeux d’Eleanor, c’est celui de l’inégale liberté sexuelle entre les sexes, mais aussi entre les femmes, et de l’effet de ces inégalités sur les enfants.

Des historiens ont apparemment longuement débattu pour déterminer si Frederick, le fils de Lenchen, était ou n’était pas de Marx, une querelle somme toute cocasse, qui rappelle l’existence de zones où les mères sont plus compétentes que les experts. Tout le monde semble quand même s’entendre pour dire que Karl aurait pu être son père, et qu’il lui ressemblait de manière fort convaincante. La légende veut qu’Engels l’ait confirmé à Eleanor sur son lit de mort. Mais l’enfant porte quand même le nom d’Engels, et a grandi en croyant que c’était lui, son père. Je peux ainsi faire plusieurs hypothèses. Soit coucher avec le patron et ses copains faisait partie chez les Marx des tâches de la gouvernante, ce qui ne serait pas si hors norme, mais qui jette quand même une ombre disgracieuse sur certaines belles théories. Soit Lenchen était effectivement une femme du groupe, une concubine et amie; c’est une hypothèse qui semble plausible quand on lit la biographie que fait Rachel Holmes d’Eleanor. Mais un doute demeure, vu la colère de Jenny à la naissance du bébé, la révolte d’Eleanor quand elle apprend la vérité, et l’exclusion du pauvre garçon de la famille. Eleanor est complètement scandalisée par l’injustice faite à son demi-frère. Frederick, en effet, comme fils naturel de la domestique, n’a jamais pu profiter de la fabuleuse éducation prodiguée aux autres enfants, et n’a même pas pu compter sur le soutien financier d’Engels, qui a si souvent aidé pourtant les Marx, les Lafargue et les Longuet. Si Lenchen n’a pas laissé d’œuvre, son histoire se grave tout de même dans mes réflexions. Quelque part là où ça coince.

 

Eleanor (dite Tussy)

Toutes les femmes de cette histoire laissent des images mentales durables, comme des héroïnes mythologiques. Mais depuis que j’ai fait sa rencontre, Eleanor, la cadette des filles Marx, m’habite comme un spectre, me suit dans mon quotidien; elle surgit dans le couloir avec ses vieilles robes sales décorsetées, ses cheveux en bataille, son pince nez et sa voix de comédienne, pour me distraire des conversations et des tâches, me hurler de me bouger le cul, une véritable inspiration d’auteure romantique. J’écris deux lignes sur elle et déjà je me vois me mirer dans son portrait ovale, me clamer marxiste, mais « de tendance tussiste ». Un mythe sans statue, de la densité de Woolf ou Bersianik, qui pourrait bien rester en moi comme une grand-mère disparue, irremplaçable.

Que dire d’Eleanor en quelques lignes ? Qu’elle appelle une réécriture de certains livres d’histoire ? Sa biographie, par Rachel Holmes, se lit comme un roman d’aventure (pour geekettes). Elle a non seulement été de toutes les batailles politiques importantes de son époque, mais elle avait en plus un jugement littéraire très sûr, un charme conquérant, une érudition hors du commun et une compréhension quasi innée de l’œuvre de Marx et de ses proches. Son courage, sa générosité et sa volonté ne semblaient pas connaître d’exception, sauf une : elle-même. Elle avait en vérité une forte tendance à l’autodestruction, et tous les symptômes de l’hystérie que l’on diagnostiquait le plus souvent aux jeunes femmes ambitieuses de cette époque… Il faut dire qu’elle avait eu une éducation absolument hors norme, Karl Marx semble même avoir rédigé une part importante du Capital avec sa petite dernière sur les genoux d’abord et à la recherche ensuite. Pas de quoi prédisposer à la condition de bonne épouse respectable. Elle semble avoir hérité de la langue bien pendue et de la solidarité de clan de sa mère. Holmes la décrit comme une intellectuelle infatigable et une politicienne fort influente, qui a fait exister le socialisme en Angleterre, en même temps que le féminisme moderne. Tussy disait que le socialisme était une école littéraire… « She took this literary movement from its visionary pages on to the streets and on to the political stage. », ajoute Holmes (p. xii). Rien de moins.

Et si Eleanor avait été un homme ? C’est une question qui intéresse beaucoup la biographe. Elle décrit Marx père comme réellement conscient des inégalités hommes-femmes, militant féministe avant l’heure. Or, à la naissance d’Eleanor, il écrit à Engels ce commentaire cynique : « I could not of course write to the Tribune yesterday and could not either today and for some time in the future, for yesterday my wife was delivered of a bona fide traveller – unfortunately of the sex par excellence… Had it been a male the matter would have been more acceptable.  (p. 3) » Ce que Marx ne pouvait pas savoir au jour de la naissance de cette fille, c’est que si elle avait été un garçon, il aurait pu faire concurrence à son père dans l’histoire de sorte que nous parlions aujourd’hui des Marx.

Elle serait peut-être arrivée de toute manière à un minimum de reconnaissance historique légitime si elle avait vécu quelques années de plus. Malheureusement, sa vie a pris fin abruptement lorsqu’elle s’est suicidée à 43 ans avec l’ « aide » de son escroc de conjoint violent. Elle venait de passer toute l’année à donner infatigablement des conférences sur le socialisme. Socialisme dont elle défendait une vision fondamentalement féministe. « We are told that « socialists want to have women in common ». Such an idea is possible only in a certain state of society that looks upon woman as a commodity. Today, woman, alas, is only that. She has only too often to sell her womanhood for bread. But to the socialist a woman is a human being, and can no more be « held » in common than a socialist society could recognise slavery. », dit-elle en conférence à Chicago en 1886.

Du groupe, c’est elle en effet la féministe radicale, qui en a fait dès son adolescence une priorité, et qui s’est liée avec les féministes du monde en plus d’influencer l’œuvre de ses amoureux, de ses parents. Elle ne s’intéressait pas beaucoup à la question des droits et du suffrage; pour elle, les causes de l’exploitation et de la domination des femmes étaient avant tout économiques et il y avait dans le socialisme des leviers pour améliorer le sort de toutes les femmes. Elle militait pour l’éducation des filles (y compris l’éducation sexuelle), contre le travail des enfants. Dans ses tournées, elle rendait compte non seulement des luttes d’ouvrières, mais aussi de leur réalité de mères, des terribles conditions de vie des familles. Elle discute de ces idées avec ses proches et on sait ainsi qu’elle a participé à la réflexion qui a mené à L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, un texte qu’elle a ensuite défendu bec et ongles et cherché à faire reconnaître chez les socialistes comme chez les féministes. Elle a ainsi continué la réflexion dans The Woman Question, un texte cosigné avec son amoureux, dans lequel elle traite le mariage comme une transaction financière. Ce texte assez court me paraît fondateur, notamment parce qu’il s’avance sur le terrain du désir des femmes, et de l’égalité dans la sexualité.

Eleanor a été légataire littéraire non seulement de Marx, mais aussi de celui qu’elle considérait comme son deuxième père, Engels, et c’est elle qui était chargée de la tâche colossale de traiter, organiser, réviser et publier les œuvres posthumes, en accord avec leurs volontés. Elle a ainsi participé à la traduction collective du Capital en anglais, et a aussi été la première biographe de son père. En plus de traduire et commenter des œuvres aussi variées que le récit du communard Lissagaray ou encore le roman Madame Bovary. Elle rêvait d’une carrière d’actrice, mais elle a plutôt consacré sa vie à la lutte socialiste, tout en gagnant sa vie comme enseignante ou critique littéraire. Participant à la fondation de l’Internationale ouvrière, de l’Independent Labour Party ou de la Socialist League, elle fréquentait les plus brillants écrivains de son époque, ainsi que les révolutionnaires irlandais, russes, allemands, français… Elle a été au cœur d’un réseau international et interdisciplinaire, liant des femmes aux vies romanesques, comme Clara Zetkin, Edith Lanchester ou Olive Shreiner. Autant elle ressemblait à son père, autant elle était la fille d’un groupe de femmes qui ont contribué à son éducation et à sa puissance, des femmes comme Jenny Marx, comme Helen Demuth ou comme Mary et Lizzie Burns. Eleanor a à son tour une fillation que je ne manquerai plus de remarquer. La suivre, c’est mettre le doigt sur un vaste tissu de femmes qui prennent la parole et transforment le monde.

Cette série m’a aussi fait rencontrer Rachel Holmes. Écrivaine et historienne féministe, elle se pose mes questions avant moi. Elle s’arrête sur chaque femme personnage de l’histoire. Bien sûr elle parle des hommes, mais chaque personnage féminin est une apparition. J’apprends qu’elle travaille à un livre sur Sylvia Pankhurst, une émule d’Eleanor. Elle a aussi écrit une biographie de Saartjie Baartman, cette femme devenue symbole de la violence de l’érotisme colonial. Elle a travaillé sur Dr James Barry, un médecin trans anglais qui est considéré comme la première femme médecin. (Elle est invitée à la table de Judy Chicago dans le Dinner party.) Il commence à y avoir foule à ma table, pour ce texte.

La promenade n’a pas de fin. Chaque route bifurque vers une nouvelle vie, une œuvre de plus à découvrir. Il n’y a rien là de surprenant; les humains pensent et créent ensemble. Écrire se fait à plusieurs. La philosophie est une forêt. Mais ce qui étonne tout de même un peu c’est le buste de Karl dans son cadre. Marx, c’est aussi le nom de toute une bande. Une bande joyeuse, solidaire, drôle et idéaliste, passionnée de littérature et tenant tête à toutes les autorités. Une bande féministe. Pourquoi tenons-nous tant à cette image du grand homme dans son cadre ? Je sais que toutes les personnes dans cette histoire admiraient Karl Marx. Engels lui-même tendait à diminuer l’importance de leur travail en dialogue, pour mettre de l’avant son ami. Mais personne ne doute de l’importance de cette amitié justement, dans la création de l’œuvre. Pourquoi ne parlons-nous pas du clan, de cette action collective de penser ? Fait-elle moins sérieuse parce que toute la famille y était engagée ?

Un ami me parle de son souvenir d’enfance de l’ancienne place Marx, cette statue, maintenant au cimetière des monuments soviétiques de Budapest, où l’on voit Karl Marx et Engels à angles droits, debout très haut l’air dur. L’air précisément de ce qui a déraillé dans l’aventure communiste. Marx et Engels en béton, si seuls. Alors qu’ils étaient un clan, une école, une plaque tournante, une révolution populaire… À quoi sert cette isolation, d’où vient ce besoin d’extraire des hommes de la pensée vivante pour en faire des étoiles immobiles ? Écrivons-nous pour changer le monde ? Pour toucher les autres humains ? Ou pour adorer des statues ? Ce qui me plait dans le film de Peck, c’est l’exercice de remettre la pensée en vie, en discussion grouillante. Quand on me parlera de marxisme, ce n’est pas un buste de pierre que j’aurai à l’esprit mais je tâcherai de me souvenir de cette photo de Karl, Engels, Jenny, Laura et Eleanor et d’un certain désir de faire partie de la bande, comme d’une version alternative. Et j’espère que d’autres dimensions s’ajouteront à mes édifices, par la lecture de Martelly, de Bélinga, de celles qui comme moi exigent une version plus juste de l’histoire, résistent à la statufication de la pensée.

 

Lectures suggérées

  • Suzanne Césaire. Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), Paris, Le Seuil, 2009.
  • Mireille Neptune Anglade. L’autre moitié du développement, Port-au-Prince/ Montréal, Alizés/ Cidhica, 1986.
  • Rachel Holmes. Eleanor Marx, a life, Londres, Bloomsbury Press, 2014.
  • Karl et Jenny Marx. Lettres d’amour et de combat, Paris, Rivages poche, 2013.
  • Eleanor Marx (texte co-signé par Aveling). The Woman Question, https://www.marxists.org/archive/eleanor-marx/works/womanq.htm
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_de_Karl_Marx

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Sophie Bouchard

Très intéressant.
Même chose chez les grands compositeurs de musique classique : plusieurs d’entre eux avaient de brillantes compositrices comme épouse.

Claire Du Sablon

Merci. J’avais entendu parler de Jenny mais pas des autres. Grand merci. C’est encore souvent le cas aujourd’hui, les pages «livres » de nos journaux présentent plus d’oeuvres d’hommes que de femmes.

Jean Guy Nadeau

Quel texte imtéressant ! Des femmes superbes. Merci !