16 avril 2018 | Revue > >

Pour un renouvellement élargi de la théorie critique du capitalisme : le projet théorique de Nancy Fraser

Frédéric Legault

Qu’est-ce que le capitalisme? Si les critiques de différents horizons s’entendent pour dire qu’il domine nos vies, les fidèles de la science économique font tout pour maintenir une aura de mysticisme autour de sa définition. Une des tâches de la critique consiste en ce sens à maintenir une distinction claire entre économie et capitalisme pour éviter de naturaliser le second, de même qu’à en fournir une définition précise et constamment renouvelée pour arriver un jour à le dépasser.

Œuvrant en ce sens, l’entreprise de Nancy Fraser, philosophe féministe contemporaine, en est une d’envergure : elle propose un renouvellement de la théorie critique du capitalisme en incorporant systématiquement les enjeux et les perspectives féministes, écologistes, démocratiques et raciaux. Si la crise que nous traversons est multidimensionnelle, la théorie qui tente d’en rendre compte doit également l’être. La critique du capitalisme ne peut plus faire l’économie d’une réactualisation et d’une intégration des enjeux qui ont traditionnellement été laissés pour compte par ses théoricien·ne·s.

Le cadre développé par Fraser se déploie en deux temps : elle intègre (1) une perspective structuraliste en renouvelant l’acception classique de la définition du capitalisme, qui permet de dévoiler les profondes contradictions de cet ordre social, et (2) une perspective d’action sociale, qui vise à clarifier et alimenter les luttes sociales qui émergent en réponse à ces contradictions. Nous présenterons en ce sens l’appareillage théorique de Fraser pour ensuite nous intéresser au renouvellement des potentiels d’actions collectives qui se dégagent de ce travail théorique.

Élargir la définition du capitalisme

Contrairement à l’acception classique de la définition du capitalisme comme un strict système économique, Fraser propose d’en élargir la définition comme un « ordre social institutionnalisé »[i]. Ce déplacement théorique, qui cherche à suivre le développement pratique du capitalisme, permet d’inclure des conditions « extra-économiques » de possibilités dans la compréhension de son fonctionnement. Extra-économiques parce qu’elles se situent à l’extérieur du cadre de l’économie formelle, entendue comme secteur économique qui regroupe l’ensemble des formes de travail social institutionnalisées et considérées comme socialement légitimes. À l’aide d’une schématisation simple, il est possible d’illustrer la délimitation du « périmètre de la valeur », compris comme les contours de l’économie formelle, à l’intérieur de ces trois séparations :

fraser

Le capitalisme tel que schématisé s’est historiquement constitué en deux séparations successives : la première relève d’une division entre la production (monétaire) et la reproduction (non-monétaire), et la deuxième entre propriétaires (capital) et non-propriétaires (travail). En d’autres termes, le marché est d’abord institué (circonscription du périmètre), puis le rapport de classes. Sont alors expulsées, ou maintenues à l’extérieur, l’ensemble des activités et des biens non marchands, comme les ressources naturelles ou le travail de reproduction sociale; seul reste à l’intérieur le travail salarié. Pour le dire en des termes simples, le PIB est l’indicateur qui mesure l’ensemble des activités qui se déroulent à l’intérieur du triangle.

Mais ce qui est à l’intérieur repose sur ce qui est à l’extérieur pour fonctionner. Dans les termes de Fraser, la production de valeur repose sur trois « conditions externes de possibilités » (nature, politique et reproduction sociale) qui relèvent d’une séparation institutionnelle constitutive du capitalisme conçu comme ordre social institutionnalisé. L’aménagement de cet espace à l’intérieur duquel le capital peut se valoriser se base donc sur trois séparations : (1) production/reproduction; (2) production/politique; (3) production/nature. Fraser met l’emphase sur le fait que ces frontières sont historiquement situées, et que leur emplacement relève de rapports de pouvoir. Elles sont le locus de luttes sociales et sont donc amovibles. À titre d’exemple, les féministes matérialistes avancent que le travail domestique ferait en fait partie du processus de production de la valeur, ce que refusent les partisans de l’économie néoclassique ainsi que les féministes marxistes.

Similaire au concept d’accumulation primitive chez Marx, et à l’histoire qu’en a fait Silvia Federici[ii], le processus d’expropriation tel que défini par Fraser désigne le processus initial – et continu – de confiscation essentiel à l’accumulation[iii]. Par l’ensemble de ces processus, le capital s’est aménagé une zone à l’intérieur de laquelle l’exploitation pouvait se dérouler légalement et sans embûche. Comme Marx l’a écrit, à l’intérieur de cet espace, les travailleurs et travailleuses ont un statut légal d’individu libre de vendre leur force de travail sur le marché. C’est ce qui les distingue d’un·e esclave; ils ne vendent que leur force de travail, et non la totalité de leur être. Le gérant d’un McDonald ne pourrait pas, par exemple, demander à son employé de lui cirer les chaussures ou de lui tailler les cheveux à sa guise; ça ne fait pas partie de son contrat. Le travailleur est – techniquement – protégé par une relation contractuelle reconnue comme légitime par un régime juridique. Les travailleurs et les travailleuses sont ainsi protégé·e·s de « plus d’exploitation ». Cette frontière n’est cependant pas nette et tend parfois à se brouiller, comme dans le cas de la prostitution ou du travail ménager rémunéré.

À l’inverse, l’expropriation n’est pas rémunérée et se déroule à l’extérieur de la sphère de l’économie formelle. Elle implique une forme de confiscation dont la nature est variable. Il peut s’agir de la confiscation – gratuite ou à moindres coûts – de droits, de corps, d’enfants, de capacités reproductives, de ressources, de terres, d’animaux, d’énergie, etc. L’expropriation, qui désigne l’expansion constante du capitalisme vers des environnements non-capitalistes, peut se comprendre comme une réaction à l’épuisement des sources d’exploitation, comme une accumulation primitive constamment renouvelée. Des exemples contemporains d’expropriations pourraient être trouvés dans le travail de reproduction sociale, dans les enjeux écologiques et raciaux.

La conscription de ces éléments au circuit du capital peut autant se faire de manière directe (l’esclavage), ou de manière indirecte (le travail domestique non-rémunéré); l’essentiel est que la destination finale soit la valorisation du capital : « Expropriation is accumulation by other means », écrivait Fraser[iv]. Loin d’être occasionnel, accidentel et pacifique, le processus d’expropriation est partie prenante de l’histoire du capitalisme, il est la condition de possibilité de l’exploitation. Historiquement, Federici a bien illustré en quoi le capitalisme s’est construit non seulement sur l’exploitation d’ouvriers (masculins) européens, mais aussi sur l’expropriation systémique de deux figures sociohistoriques : le caliban et la sorcière.

Si l’expropriation fournit des ressources à moindres coûts à l’économie formelle, elle permettrait ainsi selon Fraser de diminuer les coûts de production et d’augmenter le taux d’exploitation. C’est le cas notamment de la violente histoire qu’est celle de l’expropriation des terres, de l’esclavage, du travail domestique non-rémunéré, et des ressources naturelles[v]. « Et l’histoire de cette expropriation est inscrite dans les annales de l’humanité en caractères de sang et de feu »[vi] écrivait éloquemment Marx dans le Capital au sujet de l’accumulation primitive.

La place que Fraser accorde au racisme dans sa théorie est cependant plus mitigée. Si elle le considère comme une condition historique de possibilité à l’avènement et au maintien du capitalisme, elle ne considère pas que cette condition de possibilité soit aujourd’hui systémiquement minée[vii]. La position de Fraser mériterait certainement d’être approfondie, et la définition du racisme de Fraser d’être élargie. Si les manifestations du racisme à l’échelle mondiale ne se limitent pas aux problèmes soulevés par le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, une étude plus approfondie à ce sujet mérite sans aucun doute d’être effectuée pour compléter cette dimension dans l’appareillage théorique de Fraser. À cet effet, il serait intéressant d’élargir le spectre pour articuler plus largement les enjeux raciaux aux enjeux économiques, notamment l’extractivisme, la délocalisation de la limite écologique, la délocalisation de la main d’œuvre, la « care chain », le système carcéro-industriel, etc.

En élargissant la définition du capitalisme aux sphères « non capitalistes » et en redessinant le périmètre de l’économie formelle, Fraser cherche à se distancier de l’économicisme qui ne se limiterait qu’à la production directe de valeur. Autrement dit, l’infrastructure politique, la nature et le travail de reproduction sociale, quoiqu’étant exclus du processus direct de valorisation et ne fonctionnant pas selon un modus operandi interne proprement capitaliste, occupent tout de même une fonction spécifique, nécessaire et irremplaçable au processus de valorisation. Pour être plus précis, ces conditions externes de possibilité ne lui seraient donc pas réellement « externes », ni en parallèle, mais plutôt en « imbrication fonctionnelle ».

C’est donc en incluant ces trois conditions que Fraser arrive à une définition du capitalisme comme un ordre social institutionnalisé. À ce titre, elle pose dans son dernier article que :

A critical theory of contemporary crisis must be a theory of financialized capitalism – but one that avoids any hint of reductive economism. Instead of conceiving capitalism narrowly, as an economic system, such theory must conceptualize it broadly, as an institutionalized social order. Only such an expanded view of capitalism can do justice to a crisis that is at once multi-dimensional and grounded in a single, identifiable social formation[viii].

Mais l’ordre social capitaliste n’a pas seulement besoin de ces conditions pour exister. Paradoxalement, il tend également à les miner par la nature même de son activité. En d’autres termes, tout système économique a besoin de ressources naturelles, d’activités de reproduction sociale et d’une certaine forme d’instances décisionnelles communes pour opérer, mais le capitalisme se distingue par sa propension inhérente à saper ses propres conditions de possibilité.

Ce renouvellement théorique est issu d’une relecture de Marx et de Polanyi dont on trouve la version la plus accomplie dans le dernier article de Fraser (2017). Si, selon certaines lectures de Marx, la principale contradiction du capitalisme lui est interne (baisse tendancielle du taux de profit), elle lui est externe pour Polanyi; la société et la nature qui fournissent les conditions de base nécessaires au fonctionnement de l’économie de marché sont consommées et dégradées jusqu’à les compromettre[ix]. Dans cette perspective, la crise écologique et la crise de la reproduction sociale ne sont plus considérées comme des accidents de parcours ou des dommages collatéraux, mais bien comme l’expression de profondes contradictions.

Voyons voir plus en profondeur chacune de ces trois conditions.

Condition #1. Le travail de reproduction sociale : les femmes comme reposoir social

Pour Fraser, la crise du care, ou de la reproduction sociale, se doit d’être comprise comme la manifestation d’une des contradictions du capitalisme. Plus précisément, la dynamique d’accumulation illimitée propre au capitalisme l’entraîne à détruire ses propres conditions de possibilité, notamment les activités de reproduction sociale[x].

Avec de nombreuses féministes, Fraser définit le travail de reproduction sociale comme un travail affectif ou matériel, majoritairement effectué par des femmes. Qu’il soit rémunéré ou non, ce travail indispensable à toute société se décline sous plusieurs formes : s’occuper de ses proches ou traiter un patient, prendre soin de personnes âgées, éduquer les enfants, entretenir la maison, préparer la nourriture, assumer la charge mentale d’organiser l’ensemble des activités domestiques, reproduire biologiquement la force de travail, etc. Si toutes les manifestations de ce travail sont polymorphes, un dénominateur commun les rassemble : il est invisibilisé, précarisé et féminisé.

Sans toute cette activité, sans tout ce travail, écrit Fraser dans son article Contradictions of Capital and Care, « aucune culture, aucune économie, aucune organisation politique ne serait même possible; l’activité d’une société repose sur ce travail. La reproduction sociale désigne en ce sens l’ensemble des processus nécessaires au maintien de la société »[xi] (je traduis). L’idée d’une crise de la reproduction, issue des théories féministes de la deuxième vague, désigne donc une crise dans les processus de régénération même de la société. À long terme, aucune forme d’organisation sociale qui sape systématiquement les conditions de ce travail ne peut être pérenne. Or, c’est précisément ce dont témoigne l’histoire du capitalisme.

En bonne matérialiste, Fraser affirme que le capitalisme n’existe que sous des formes historiques spécifiques, et que ces formes ont assuré de différentes manières la reproduction sociale. Dans un premier temps, sous le capitalisme libéral, industriel, et compétitif du 19e siècle, la reproduction sociale des travailleurs était assurée par eux-mêmes, soit dans la sphère privée séparée de la sphère publique. Dans un deuxième temps, sous le capitalisme d’État du 20e siècle, la reproduction sociale est partiellement étatisée dans un contexte de production industrielle et de consommation de masse. Le modèle du « salaire familial » y est instauré. A succédé à cette forme historique du capitalisme celle que Fraser nomme le capitalisme financiarisé[xii]. Comme c’est encore le modèle à l’intérieur duquel nous vivons, nous nous y attarderons davantage.

Historiquement, lorsque les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail à partir de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, elles laissèrent derrière elles un ensemble de tâches nécessaires à la reproduction sociale. Si pour les classes aisées, le fardeau des tâches ménagères a été relégué aux femmes issues de milieux défavorisés par l’embauche d’une ménagère, les femmes moins aisées ont quant à elles dû cumuler le travail salarié au travail domestique (formant la « double journée de travail »).

Encore aujourd’hui, les femmes qui viennent répondre aux demandes des familles aisées sont généralement des femmes racisées, parfois immigrées spécifiquement pour ce type d’emploi. Ce phénomène, théorisé comme une « care chain », ou chaîne du soin, désigne une délégation des tâches de reproduction de femmes en femmes, des plus aisées aux moins aisées, en témoigne entre autres chez nous le Programme des Aides familiaux résidants entre le Canada et les Philippines[xiii]. Silvia Federici, féministe marxiste italienne, en a parlé comme « une solution coloniale au problème du ménage »[xiv]. Ici, le désinvestissement de la fonction sociale de l’État résulte en un système à deux vitesses selon Fraser : déchargé et marchandisé pour celles qui peuvent se le permettre; cumulé et privatisé (lire « familiarisé ») pour celles qui n’en ont pas les moyens. Que ces tâches soient salariées ou non, ce sont en grande majorité les femmes qui continuent de cumuler ces tâches à celles associées à leur travail salarié comme en témoigne une récente note de l’IRIS[xv], qui rappelait entre autres que la seule configuration conjugale à l’intérieur de laquelle le travail domestique est équitablement réparti est celle où l’homme ne travaille pas et la femme travaille à temps plein.

Si la violence du néolibéralisme est davantage évoquée abstraitement par des universitaires critiques et des mouvements sociaux, elle est ici concrètement vécue. Le soin et l’enseignement reposent aussi et avant tout sur des relations humaines, et cette relation nécessite entre autres choses du temps. Les exigences de rentabilité, de rapidité et d’efficience se retrouvent ainsi à être incompatibles avec ces temps nécessaires aux activités de soin et d’enseignement, difficilement quantifiables et souvent imprévisibles. Loin de surgir de nulle part, ces exigences doivent être comprises comme partie intégrante du projet néolibéral. L’État social est considéré comme étant trop coûteux, trop lourd et trop lent; il faut le tarifer, l’alléger et le flexibiliser pour en optimiser les services dispensés.

Si la nouvelle gestion publique, le réaménagement des structures bureaucratiques et la reddition de compte visaient à rendre plus efficace et plus productif le système de santé, c’est pourtant l’inverse qui semble s’être produit sur le terrain, à en croire l’ensemble des récents témoignages. Face à ce que ce qui est décrit comme une « crise majeure », la situation est structurellement intenable : temps supplémentaire obligatoire, patients toujours plus nombreux, violence fréquente, surcharge de travail, manque chronique de personnel, et absence de support de l’employeur. Témoignant de l’épuisement professionnel entraîné par ces conditions de travail, un sondage commandé par la FIQ dans le cadre des dernières négociations de convention collective (2017) a dévoilé que 63 % des membres craignaient de faire un burn-out si les négociations ne permettaient pas d’aménager le temps de travail.

Malgré une socialisation et une salarisation partielle des tâches domestiques (CPE, enseignement, éducation, CHSLD), les secteurs du travail ménager, de l’éducation et de la santé demeurent encore aujourd’hui des ghettos d’emplois féminins plus fréquemment touchés par les politiques néolibérales. En privatisant les services publics, on retire un support supplémentaire aux familles défavorisées en plus de pelleter des tâches collectives (santé, éducation, services sociaux) vers la sphère privée. Simultanément, il s’agit d’un transfert de tâches sur les épaules des femmes, qui effectuent encore une plus grande part des travaux ménagers aujourd’hui. En ce sens, les femmes ne font pas que tenir le réseau de santé, familial et d’éducation à bout de bras, c’est la société dans son ensemble qui repose sur leur temps, leurs efforts et leur travail.

En ce sens, la précarité des conditions de ce travail de reproduction ne représente pas un simple conflit de travail sectoriel et ne relève pas strictement d’une mauvaise gestion publique, mais constitue bien la manifestation d’une contradiction beaucoup plus profonde et non moins frontale. C’est par cette thèse que la théorie de Fraser permet de renouveler la critique du capitalisme avancé; elle articule la tendance autodestructrice du capitalisme autour des enjeux de reproduction sociale.

Condition #2. La nature : un réservoir de ressources et un drain à déchets

La dimension écologique est la condition de possibilité la moins développée par Nancy Fraser. Si ses articles des dernières années sont construits par blocs (un consacré à la contradiction sociale, un à la contradiction politique, un à sa définition large du capitalisme, un sur l’expropriation), aucun n’est consacré explicitement à la question écologique. Considérant l’ampleur et le niveau de généralité de son projet théorique, il y a fort à parier qu’un tel article est en préparation. Sinon, il reste à écrire.

Quoi qu’il en soit, c’est sur la pensée écosocialiste, et plus précisément sur les écrits de John Bellamy Foster[xvi], que Fraser s’appuie pour traiter cette dimension, traitement qu’elle effectue en deux temps. Dans un premier temps, Fraser pose que la Nature fournit des ressources naturelles nécessaires aux activités de production et qui représentent une source continuelle d’intrants productifs. Les ressources sont extraites, transportées, transformées, vendues, consommées puis jetées. Après un cycle de vie – qui tend à se raccourcir, ces ressources transformées en marchandises retournent d’où elles proviennent sous leur forme déchet. Au terme d’un cycle, le rythme de la nature n’arrive cependant pas à suivre celui imposé par les exigences capitalistes.

Dans un deuxième temps, les conditions écologiques de production agissent alors parallèlement comme un drain[xvii] d’évacuation pour les déchets de production. La capacité de la nature à se renouveler, à fournir des ressources et de l’énergie et à éliminer des extrants indésirables, dits « services écosystémiques », constitue une condition de possibilité à toute activité économique (par exemple les détritivores qui contribuent à enrichir les sols et à la germination de certaines plantes, les zones humides qui servent de bassin d’épuration et de puits de carbone naturel, etc.). L’enjeu avec le capitalisme est que la quantité de marchandises évacuée de la sphère de la consommation surpasse les capacités de régénération des écosystèmes. Si cette fonction de « drainage » est essentielle pour maintenir le cycle ressource-marchandise-déchet-ressource, la vitesse exigée par le processus de valorisation est incompatible avec celui d’évacuation des extrants indésirables.

Ceci est aussi vrai en ce qui concerne le rythme de régénération des ressources en amont de la production. Incompatible avec les exigences du capitalisme, on assiste alors au déploiement d’efforts pour synchroniser les rythmes naturels avec les rythmes économiques, au même titre que pour réduire sciemment la durée de vie de certaines marchandises, comme en témoigne l’obsolescence planifiée.

Ces pratiques ont des assises conceptuelles et historiques importantes. La contre-histoire que nous racontent les écosocialistes nous apprend que le capitalisme, à l’aide de la science, a historiquement inauguré et perpétré une séparation nette entre la nature, définie et conçue comme un réservoir illimité de matériaux bruts au sein duquel l’humain peut puiser pour répondre à ses besoins, et l’activité économique, définit comme sphère de production de la valeur par les humains. Cette première distinction s’appuyait sur une précédente entre l’humain, vu comme un être historique, symbolique et culturel, et la nature, vu comme matérielle, objective et inerte. Le capitalisme ayant brutalement séparé l’humain du « reste de la nature », cette frontière a sans cesse été consolidée et repoussée, par son activité qui cherche continuellement à marchandiser « plus de nature ». Les formes historiques de la marchandisation de la nature ont certes varié, et si l’accumulation primitive consistait initialement à couper l’accès direct à la terre pour les paysans par les enclosures (séparation entre moyens de production et force de travail), c’est aujourd’hui la lutte même à la préservation de l’environnement qui est ciblé par la marchandisation, comme le green washing en témoigne.

Derrière les luttes écologistes, la capacité de la nature à se régénérer elle-même et à fournir l’essentiel de la production économique est au cœur des débats. La frontière entre production et nature, mentionnée ci-haut, est en effet la cible d’attaques répétées pour intégrer « plus de nature » sous le joug du capital. Si, comme tout système économique, le capitalisme nécessite des ressources naturelles pour répondre à ses besoins et un environnement pour évacuer ses déchets, il est le seul à miner structurellement cette nature sur laquelle son existence même repose.

Condition #3. Une infrastructure politique et privatisée

Déclin dans la participation électorale, prolifération de la corruption, concentration accrue de la propriété médiatique, montée préoccupante de l’extrême droite, effondrement des partis traditionnels de gauche dans le « nord global », prolifération des violences politiques… S’il est presque devenu un lieu commun d’affirmer que la démocratie est en crise, articuler cette thèse à des déterminations économiques l’est moins. Selon Fraser, la crise démocratique tire ses sources, au même titre que la reproduction sociale, dans les contradictions d’une société capitaliste : « On the one hand, legitimate, efficacious public power is a condition of possibility for sustained capital accumulation; on the other hand, capitalism’s drive to endless accumulation tends to destabilize the very public power on which it relies »[xviii].

Elle assoit sa thèse de la crise démocratique sur plusieurs auteurs qui postulent une perte du pouvoir politique citoyen au détriment des grandes puissances économiques. Elle mobilise notamment la lecture de Colin Crouch, sociologue et politologue à la source du concept de « postdémocratie », qui attribue le recul de la démocratie à une capture des pouvoirs publics par les corporations oligopolistiques qui transcendent les pouvoirs étatiques nationaux. Elle y combine la perspective de Wendy Brown, qui affirme que la « dé-démocratisation » doit également être comprise par l’émergence d’une « rationalité néolibérale » qui valorise l’efficience, la flexibilité et les choix individuels. Similairement à Pierre Dardot et Christian Laval[xix], Fraser intègre de façon complémentaire le pan subjectif pour inclure l’idée de la construction d’un « sujet néolibéral » qui active, légitime et utilise les structures politiques.

Si Fraser accepte le diagnostic posé par Crouch et Brown, elle s’en distingue quant à la désignation des causes. Utilisant la formule « political contradictions of financialized capitalism », Fraser pose que (1) l’avènement de la postdémocratie n’est pas accidentel, mais contient de profondes racines systémiques, que (2) ce développement signale la présence d’un phénomène qui excède la crise politique, et que (3) les processus de dé-démocratisation indiquent que les causes structurelles ne sont pas seulement reliées à la forme néolibérale du capitalisme, mais siègeraient au cœur du fonctionnement capitaliste en soi.

What is at issue here is capital’s reliance on public powers to establish and enforce its constitutive norms. Capital accumulation is inconceivable, after all, in the absence of a legal framework underpinning private enterprise and market exchange. It depends crucially on public powers to guarantee property rights, enforce contracts, and adjudicate disputes; to suppress rebellions, maintain order, and manage dissent; and to sustain, in the language of the US Constitution, “the full faith and credit” of the money supply that constitutes capital’s lifeblood[xx].

Pour arriver à affirmer que les causes de la crise démocratique sont à trouver au cœur même du capitalisme plutôt qu’exclusivement dans sa mouture néolibérale, Fraser propose de retracer à grands traits l’histoire du capitalisme à l’aide de trois phases idéales-typiques. Similairement à l’histoire qu’elle retrace pour la reproduction sociale, Fraser affirme que le capitalisme n’existe effectivement pas comme une abstraction pure détachée de toute contingence, mais seulement dans des formes historiquement déterminées de régimes d’accumulation. Dans un premier temps, sous le capitalisme libéral des 18e et 19e siècles, Fraser affirme que les pouvoirs publics des États territoriaux étaient utilisés pour mettre sur pied un cadre juridique formel pour que se déploie légalement et sans contraintes l’activité économique bourgeoise. Dans un deuxième temps, sous le capitalisme d’État du 20e siècle, elle montre que les pouvoirs publics d’États ont été déployés pour contenir les crises économiques en disciplinant le capital pour son propre bien. Dans un troisième et dernier temps, sous le capitalisme financiarisé du 21e siècle, Fraser montre que les pouvoirs publics sont utilisés pour aménager des structures de gouvernance transnationales à l’intérieur desquelles le capital peut se valoriser aussi librement que possible[xxi].

En effectuant ce retour historique, Fraser cherche à montrer que les besoins du capital ne se limitent pas à une passive infrastructure politique, mais qu’ils nécessitent un pouvoir politique actif et légitime, démocratique s’il en est. Si le pouvoir économique a besoin d’une infrastructure décisionnelle légitime pour se déployer, ses intérêts sont cependant incompatibles avec les intérêts collectifs. En ce sens, « trop de démocratie » serait en contrepartie nuisible au capital. Une infrastructure politique active et légitime lui est donc nécessaire, mais sans ses atouts démocratiques.

Fraser avance que la contradiction politique du capitalisme avancée peut prendre deux formes, crise administrative ou crise de légitimité. La crise administrative désigne un moment où les pouvoirs publics manquent de poids pour gouverner contre les intérêts du capital. Surpassées par les pouvoirs privés, les politiques sociales sont bloquées, incluant celles qui risquent de miner à long terme les conditions d’accumulation du capital. Car les capitalistes, même s’ils tendent vraisemblablement à l’oublier, ont besoin d’une main-d’œuvre qualifiée, en santé, qui se déplace sur des infrastructures publiques.

Le rôle social de l’État, qui consiste à offrir des services de bonne qualité, gratuits et universels à l’ensemble de sa population, est délaissé au profit d’un État succursale calqué sur le modèle de l’entreprise néolibérale. Les récents événements en Grèce, en Espagne, en Argentine ont été à cet effet des cas d’école pour témoigner de la dépossession du pouvoir politique par les grandes instances économiques. Plus localement, en témoigne notamment la sortie de Philippe Couillard qui reconnaissait sans détour que « [les agences de notation] contrôlent les finances publiques qu’on le veuille ou non »[xxii]. Selon cette logique, l’infrastructure politique et juridique offerte par l’État se doit d’être rentable, compétitive et offrant un support étatique à l’accumulation du capital (faible taux d’imposition des entreprises, conditions de travail avantageuses pour l’employeur, ressources naturelles à bon marché, degré de syndicalisation aussi faible que possible) pour se démarquer sur le marché global des législations.

Décrite comme une crise administrative par Fraser, cette situation peut potentiellement déboucher sur une crise de légitimité, qui désignerait un moment où des mouvements populaires s’organisent contre un système qu’ils jugent dysfonctionnel (grèves, manifestations, actions politiques). En réaction au déficit de légitimité du gouvernement en place, les mouvements sociaux chercheront alors à reconstituer des arrangements politiques alternatifs.

Pour Fraser, la crise administrative et la crise de légitimité sont deux expressions potentielles des contradictions politiques inhérentes au capitalisme. En théorie, ces deux faces devraient aller de pair : une crise de l’administration devrait nécessairement déboucher sur une crise de légitimité. Les mécanismes qui bloquent l’action publique pour le bien commun devraient être considérés comme étant illégitimes, et donc contestés.

Pour permettre de penser le passage d’une crise administrative à une crise de légitimité, Fraser propose de reprendre le tandem conceptuel d’hégémonie/contre-hégémonie de Gramsci. Elle décrit l’hégémonie de manière assez classique, soit comme « la face discursive de la domination, le processus par lequel la classe dominante établit son autorité et naturalise sa domination en installant les présuppositions de sa propre vision du monde comme relevant du sens commun de l’ensemble de la société »[xxiii]. Par opposition, la contre-hégémonie est la face discursive de l’opposition qui serait suffisamment répandue, solide, et légitime pour ébranler les représentations dominantes. Plusieurs facteurs déterminent si un mouvement social réussira à transformer l’opportunité d’une crise administrative en crise de légitimité. Parmi ces facteurs, le degré d’organisation politique, les rapports de pouvoir en place, le sens commun en vigueur, et la présence d’alternatives historiquement disponibles, réalisables et désirables.

La crise du politique se distingue cependant des autres en ce qu’elle représente le locus de résolution des autres crises. Comment se réapproprier son monde si même ce lieu historiquement prévu pour y arriver n’est plus accessible? Avec une définition aussi englobante du capitalisme, comment non plus ne pas réduire l’ensemble des luttes à celle contre le capital?

Les luttes de frontières comme formes de résistance

En plus de proposer un appareillage théorique synthétique intéressant, Fraser intègre une perspective d’action sociale qui vise à clarifier et alimenter les luttes sociales qui émergent en réponse à ces contradictions. La perspective de l’action sociale de Fraser doit être comprise en lien avec sa lecture des triples contradictions. Comme mentionné en début de texte, chacune des trois séparations constitutives du « périmètre de la valeur » est également le lieu d’une lutte. Pour arriver à saisir ces luttes, Fraser combine l’idée de la lutte des classes de Marx (confrontation directe entre travail et capital, donc à l’intérieur du périmètre de la valeur) à celle du double-mouvement chez Polanyi, qui identifie les formes caractéristiques des luttes sociales qui émergent en réaction aux attaques répétées de l’économie de marché.

Selon Polanyi, ce serait là les manifestations de la « société » qui se défendrait « naturellement » contre les incursions répétées de « l’économie ». La distinction entre économie et société établie par Polanyi doit cependant être revue selon Fraser. Il serait en effet réducteur de concevoir les luttes sociales seulement sur cet axe : ceux qui luttent en faveur d’un libre marché et d’une économicisation de la société d’un côté, et, de l’autre, ceux qui luttent pour préserver le social de cette incursion. Cette séparation relève d’une distinction normative entre la « mauvaise » économie d’un côté et la « bonne » société de l’autre. En effet, comme le rappelle Fraser dans son article sur les Two Karls (2017) à titre d’exemple évocateur, les mouvements féministes, abolitionnistes et anticolonialistes, qui n’étaient pas particulièrement réputés pour être en faveur du libre marché, ne militaient pas non plus pour une préservation de l’ordre social tel qu’il était à l’époque[xxiv]. Ces mouvements cherchaient autant à abolir des éléments oppressifs issus de la tradition (société) que les impacts délétères d’une marchandisation croissante du monde (économie). Ils cherchaient à abolir la domination, et qu’elle soit d’origine sociale ou bien économique n’y changeait strictement rien à l’affaire.

Fraser propose donc de redéfinir ces luttes comme des luttes qui visent à redéfinir les frontières (« boundary struggles »), au sens où elles concernent l’existence, la position et la nature des frontières qui délimitent le périmètre de la valeur mentionnées ci-haut (nature, société et politique). En mettant l’emphase sur le fait que ces frontières sont historiquement situées, donc amovibles, Fraser rappelle qu’elles ont été le locus de luttes sociales et que leur emplacement relève de rapports de pouvoir.

Par exemple, la frontière qui sépare les activités de production économique des activités de reproduction sociale divise les féministes à savoir si le travail domestique participe à la production de valeur ou non. Est-il « capitaliste » ou « extra-capitaliste »? S’inscrit-il plutôt dans un autre système d’exploitation? En quoi l’activité de laver une assiette à la maison est-elle différente que de le faire en tant qu’employée au restaurant? En quoi s’occuper d’un enfant à la maison est-il différent que de le faire au CPE? La frontière entre production économique et reproduction sociale étant effectivement déterminée historiquement par des rapports sociaux, son emplacement n’est ni fixe, ni neutre. À cet effet, il importe de considérer que le capitalisme n’a pas été le seul à façonner ces frontières et que d’autres systèmes d’exploitation ont participé à co-construire ces séparations.

Au même titre, la lutte contre la marchandisation de la nature pourrait être considérée comme en étant une de frontière, ainsi que les luttes pour la démocratisation des instances publiques qui cherchent à contrer la gestion entrepreneuriale de l’État. Ces revendications, en lien avec les réactions qu’elles suscitent, constitueraient pour Fraser la substance fondamentale des luttes sociales contre le capitalisme.

Un des angles morts de cette lecture est qu’elle omet les contributions économiques à l’analyse du racisme et du patriarcat. Si l’analyse anticapitaliste et sa réactualisation constituent un travail nécessaire pour la suite du monde, il importe parallèlement de reconnaître qu’il existe des systèmes de domination parallèles, ou en « autonomie relative » pour reprendre l’expression de Christine Delphy. Malgré un souci d’intégrer les dimensions féministes et antiracistes à l’analyse, l’articulation fine de la théorie élargie du capitalisme avec une analyse du patriarcat et du racisme reste à faire. Car si la théorie de Fraser a le mérite d’offrir un cadre d’analyse clair et synthétique du capitalisme, il importe de garder en tête que ce ne sont pas seulement les capitalistes en tant que capitalistes qui profitent de l’ordre social actuel. Les femmes et les personnes racisées ne subissent pas seulement à un degré supérieur l’exploitation capitaliste, ils et elles sont simultanément la cible d’autres systèmes d’exploitation à part entière. En ce sens, si l’intention du projet post-capitaliste est réellement l’avènement d’une économie juste et équitable pour tous et toutes, l’analyse du capitalisme doit inévitablement être articulée à une analyse économique du patriarcat et du racisme.

Définir le capitalisme comme ordre social institutionnalisé pose effectivement un enjeu sociologique important, soit l’extériorité du capitalisme. Si le capitalisme est un ordre social et non un système économique, qu’est-ce qui serait à l’extérieur du capitalisme? Comment est-ce possible d’envisager des résistances si tout est capitalisme? Existe-t-il des poches d’existence qui échappent au capitalisme? La culture? Le travail domestique? Les relations intimes? L’art? Quels en sont les modes d’être?

Aucune théorisation sérieuse ne peut poser aujourd’hui qu’il n’existe aucune extériorité au capitalisme, que tout est capitaliste. Empiriquement, il serait d’ailleurs bien difficile d’appuyer cette thèse. Qu’en est-il des mouvements de contestation sociale? Des alternatives économiques qui fleurissent abondamment un peu partout à travers le monde actuellement? Des « îlots de décélération » qui choisissent délibérément de vivre en parallèle du reste de la société, comme les Amish? Nous reconnaissons bien évidemment la tendance expansionniste du capitalisme à marchandiser continuellement des nouveaux éléments du réel pour que le capital se valorise, mais le capitalisme s’est aussi préservé une extériorité (sociale et naturelle), idée qui semble davantage coller à l’intention derrière le projet de Fraser. En effet, si le concept « d’ordre social institutionnalisé » gagnerait à être précisé, il est possible de saisir l’intention de Fraser derrière ce flou conceptuel, c’est-à-dire que le capitalisme repose sur des conditions de possibilité qui lui sont extérieures – au sens où leur fonctionnement interne n’est pas proprement capitaliste – qu’il déstabilise simultanément par la nature même de son activité.

Redéfinir le capitalisme pour mieux le dépasser

Nous voilà donc de retour à la case départ : qu’est-ce que le capitalisme? Si actualiser la théorie critique du capitalisme est une tâche indispensable pour assurer la suite du monde, elle n’est cependant pas suffisante. Ce qui est entre autres en jeu dans cette tâche, c’est de distinguer les caractéristiques d’un monde dont on veut éviter de reproduire les déboires.

Penser une économie après le capitalisme implique de penser une économie sans capitalisme. Si le cœur du travail de la science économique moderne est de naturaliser le lien entre économie et capitalisme, le cœur du travail de la critique est celui de les découpler. Il y a toujours eu et il y aura toujours une économie, du travail, des biens, et des services, là n’est pas la question. La tâche qui incombe au socialisme du XXIe siècle est celle de penser et de préparer des modes de production, de distribution et d’allocation alternatifs qui s’assurent de préserver les conditions « externes » de possibilité d’une économie, telles que définies par Fraser. En flirtant avec le truisme, il semble pourtant nécessaire de rappeler qu’aucun système ne peut être pérenne si la nature même de son activité mine ce sur quoi il repose.

Afin d’éviter de reproduire des « morceaux de capitalisme » dans la société qui lui succédera, la première étape qui marque la préparation d’un après-capitalisme est de s’assurer d’être assis sur une solide théorie critique du présent; la construction d’un projet positif ne peut faire l’économie du travail critique. Dans le renouvellement de cette pensée, Nancy Fraser se démarque par le caractère synthétique de son travail et sa volonté d’intégrer les enjeux et les perspectives féministes, écologistes, démocratiques, et antiracistes à la théorie critique du capitalisme. Elle permet en ce sens de redéfinir les contours du capitalisme, tâche essentielle dans la construction d’une économie post-capitaliste en ce qu’elle touche la nature même de ce qui est considéré comme économique. Elle ouvre par le fait même des portes de réflexions intéressantes au renouvellement du projet socialiste, à savoir la nécessité criante d’une redéfinition de l’économie non-capitaliste.

Lorsqu’on se place du point de vue du projet positif, la réactualisation de la critique du capitalisme de Fraser permet alors d’éviter des propositions comme le socialisme productiviste (limite écologique), le communisme autoritaire (limite politique), et tout projet de société qui ne permettrait aux femmes que de « passer de la cuisine privée à la cuisine collective » (limite de la reproduction sociale).

En insistant sur la présence de limites que le capitalisme tend structurellement à repousser (marchandisation croissante des conditions externes de possibilités), Fraser nous rappelle que c’est la logique de croissance qui est à l’origine même de cette tendance expansionniste qui doit être abolie et non ces manifestations, au risque de confondre cause et conséquence. C’est en ce sens que les travaux de Fraser rappellent en sous-texte que la mise en place de projets politiques comme celui de la décroissance est inévitable à court ou moyen terme.

En effet, la sortie de la dictature de la croissance est inéluctable, ne reste qu’à savoir si elle sera subie – par le maintien du business as usual – ou choisie – par une prise en charge politique et sociale des forces économiques et politiques. Si la première option débouche sur l’autodestruction de la planète à moyen-long terme, la deuxième mise sur un atterrissage plus en douceur. Atterrissage qui ne se fera cependant pas sans concession, car repenser un mode de production démocratique, écologiquement viable et humainement juste ne peut faire l’économie de la notion de limites.

À vouloir infléchir la pensée de Fraser du côté de la construction d’un projet post-capitaliste, un enseignement persiste : la tâche historique qui incombe au socialisme du XXIe siècle doit aller au-delà de la simple question de la redistribution. Nous ne pouvons pas nous limiter à distribuer équitablement ce qui existe déjà en épargnant les logiques de croissance et d’accumulation. Non, nous venons de le voir, les limites sont claires et doivent être prises au sérieux dans la construction de la suite du monde. Notre rapport à la production et à la consommation doit être repensé à la lumière des limites sociales, écologiques et politiques analysées dans le projet théorique de Fraser. Il ne s’agit donc plus de socialiser les moyens de production, selon la proverbiale expression socialiste, mais aussi de remettre en question la nature de ces moyens de production dans la perspective d’un respect des limites.

Si certains modes de production ont précédé le capitalisme, l’étude de l’histoire nous permet d’espérer qu’un autre va lui succéder. Le travail d’imaginer et de préparer la transition pour en sortir est l’une des plus urgentes tâches de notre époque.

[i] Fraser, Nancy (2014), Behind Marx’s Hidden Abode. For an Expanded Conception of Capitalism, New Left Review, No. 86, p. 55-72

[ii] Federici, Sylvia (2014), Caliban et la sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive, Entremonde, 464p.

[iii] Fraser mentionne que le terme d’expropriation a l’avantage de mettre l’emphase sur l’aspect continu du processus, contrairement à celui d’accumulation primitive, qui met davantage l’accent sur le moment initial, plus figé, de dépossession sur lequel le capitalisme s’est érigé.

[iv] Fraser (2016a), Expropriation and Exploitation in Racialized Capitalism: A Reply to Michael Dawson, Critical Historical Studies, p.166

[v] En ce qui a trait au travail domestique, l’idée que le maintien de ce travail à l’extérieur de la sphère de production est avantageux pour le capitaliste est contestée. S’il y a une thèse qui la confronte, à savoir qu’il serait plus avantageux pour le capitaliste d’intégrer le travail de reproduction à l’économie formelle parce que c’est le salaire qui est producteur de valeur, le travail de démonstration empirique reste, s’il est possible, encore à faire.

[vi] Marx, Karl (2014), Le Capital, PUF, traduction Jean-Pierre Lefebvre, p. 805

[vii] Fraser (2016a), op.cit.

[viii] Fraser (2017), Why Two Karls are Better than One: Integrating Polanyi and Marx in a Critical   Theory of the Current Crisis, Working Paper der DFG-Kollegforscher_innengruppe Postwachstums gesellschaften, p.1

[ix] Fraser (2017), ibid., p. 2-3

[x] Fraser (2016b), Contradictions of Capital and Care, New Left Review, No. 100, p.99-117

[xi] Ibid., p. 100

[xii] À noter que dans l’ensemble des textes cités par Fraser, elle ne définit à aucun endroit ce qu’elle entend par « capitalisme financiarisé », ni ne fournit une définition de la financiarisation que suggère le terme. Des précisions seraient à apporter sur ce point. Une suggestion alternative resterait à développer le cas échéant.

[xiii] Créé en 1992, le PAFR est une initiative du gouvernement fédéral permettant à un ménage canadien d’embaucher une ressortissante d’un pays étranger afin d’accomplir différentes tâches au sein du foyer, comme le ménage, la préparation des repas et les soins aux enfants, aux personnes âgées ou handicapées. À titre indicatif, l’Association des aides familiales du Québec (AAFQ) estime qu’il y a environ 40 000 personnes actives sous ce programme présentement au Canada, dont 80 à 93% sont des femmes[xiii]. Peu réglementé, ce secteur d’activité est souvent synonyme de conditions de travail difficiles, comme un salaire généralement inférieur au salaire minimum considérant des heures de travail supplémentaires rarement comptabilisées en plus des congés impayés. Voir Galerand, Elsa, Martin Gallié et Jeanne Ollivier-Gobeil (2015), Travail domestique et Exploitation : le cas des travailleuses domestiques philippines au Canada (PAFR), Rapport de Recherche SAC-PINAY, disponible en Ligne, http://www.mcgill.ca/lldrl/labour-law-and-development-research-laboratory. Voir aussi : Salazar Parrenas, Rachel (2000), Migrant Filipina Domestic Workers and the International Division of Reproductive Labor, Gender and Society, Vol. 14, No. 4, p. 560-580

[xiv] Federici, Sylvia (2014), Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail, Période, No. 17, En ligne, http://revueperiode.net/reproduction-et-lutte-feministe-dans-la-nouvelle-division-internationale-du-travail/

[xv] Couturier, Eve-Lyne et Julia Posca (2014), Tâches domestiques : encore loin d’un partage équitable, IRIS, 14 pages

[xvi] Foster, John Bellamy (2011), Marx Écologiste, Éditions Amsterdam, 133p.

[xvii] En économie écologique, le terme technique est « puits ». Nous avons préféré le terme « drain » pour de simples raisons esthétique.

[xviii] Fraser (2015), Legitimation Crisis? On the Political of Financialized Capitalism, Critical Historical Studies, Vol. 2, No. 2,, p.159

[xix] Pierre Dardot et Christian Laval (2009), La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 504p.

[xx] Fraser (2015), op.cit., p.161

[xxi] Pour plus de détails sur les formes historiques des contradictions politiques du capitalisme, voir Fraser (2015), op. cit., p.166-175

[xxii] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/698607/agences-notation-quebec-cote

[xxiii] Fraser (2015), op.cit., p.172

[xxiv] Fraser (2017), op. cit., p.8

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