29 août 2018 | Revue > >

Résister à l’ubérisation du travail

Philippe de Grosbois

On a longtemps considéré Internet comme relevant d’un univers virtuel, à l’extérieur de notre réalité physique concrète[i]. Or, à cette époque qui est la nôtre, où le réseau est de plus en plus imbriqué à notre vie intime et sociale, une telle approche apparaît aujourd’hui bien insuffisante pour comprendre les impacts d’Internet sur nos existences, mais aussi comment les rapports de force déjà existants dans le monde social contribuent en retour à façonner Internet.

On peut le constater de manière particulièrement aigüe lorsqu’on observe de quelles manières la création et le travail prennent place sur Internet, et de quelles manières cette mise en forme modifie les conditions dans lesquelles création et travail s’exerçaient jusque-là dans nos sociétés. D’abord conçu comme un espace de mise en commun de données, et donc de partage et de travail collaboratif dans une perspective de don, Internet a aussi été instrumentalisé de manière à extraire du profit de la collaboration et des contributions gratuites. C’est ainsi que la participation des internautes peut être mobilisée de manière à édifier une encyclopédie librement accessible de quarante millions d’articles (Wikipédia), mais aussi de manière à enrichir des milliardaires à partir des pensées, publications et interactions d’un cinquième de la population mondiale, centralisées sur une seule plate-forme (Facebook).

Le modèle du capitalisme de plate-forme, qui se proclame souvent frauduleusement « économie du partage », tend actuellement à migrer des seuls médias sociaux commerciaux vers toutes sortes d’autres services, notamment le transport, l’hôtellerie, les livraisons et les services domestiques. On peut ici parler d’ubérisation du travail, c’est-à-dire d’une organisation du travail s’appuyant sur des plateformes numériques pour mettre en relation prestataires et demandeurs de services, de manière à concurrencer agressivement les modèles économiques établis et à remettre en cause législations étatiques et prérogatives syndicales. Pour comprendre ce phénomène et s’organiser pour y faire face, il faut d’abord situer les origines sociales et historiques de cette conception des technologies médiatiques, pour ensuite observer comment ces convictions économiques et politiques libertariennes se retrouvent inscrites (codées) dans ces applications et plateformes. Il sera finalement possible d’esquisser quelques manières potentielles de résister à cette tendance. Voilà ce que je propose de faire avec cet article.

Sur la technologie comme construit social et politique

Commençons par établir quelques considérations de base sur ces technologies. On a parfois l’impression, en lisant certains écrits sur Internet et les technologies numériques, que celles-ci tombent du ciel et qu’on ne peut que s’y adapter. Une telle approche est courante chez les entrepreneur.e.s qui font l’apologie de ces technologies : toutes nos vies vont changer irrémédiablement, disent-ils, nous n’avons pas le choix, et c’est tant mieux. Il est évidemment dans leur intérêt de présenter ainsi une technologie qui promet de leur amener de juteux profits. Comme l’explique Tom Slee dans son livre Ce qui est à toi est à moi, « qu’on la confonde avec la technologie même, voilà exactement ce que vise la société Uber »[ii].

Par ailleurs, ce fatalisme est aussi bien présent dans plusieurs analyses critiques d’Internet, bien qu’il se présente sous d’autres atours. Puisque les nouvelles technologies médiatiques vont inévitablement nous enlever ce qu’il nous reste d’humanité, soutiennent ces critiques, aussi bien les rejeter intégralement, ou à tout le moins, rêver d’un monde débranché. C’est plus ou moins la leçon qu’on tire d’une série télévisée comme Black Mirror ou d’un livre comme Camarade, ferme ton poste, du cinéaste et auteur Bernard Émond[iii]. L’apparente radicalité de telles perspectives peut sembler réconfortante à première vue, mais en réalité elle pose problème à plusieurs niveaux. Comme le souligne Evgeny Morozov, le « droit à la déconnexion » est un privilège réparti inégalement selon le type de travail que nous exerçons et les ressources dont nous disposons[iv]. Travailleuses et travailleurs occupant des emplois plus « traditionnels », avec une journée et une semaine de travail bien déterminées, peuvent peut-être ne pas consulter leurs courriels durant la fin de semaine, mais cela n’est pas le cas pour une part croissante du précariat, qui travaille à l’aide d’applications activées en permanence sur leur téléphone. En d’autres termes, il ne s’agit pas de nier les bénéfices que pourrait entraîner une vie quotidienne moins connectée, mais d’aller au-delà d’un certain romantisme critique pour y parvenir.

Plus profondément, cette « critique intégrale » des technologies numériques pose problème parce qu’elle adhère à plusieurs des postulats des capitaines d’industrie de Silicon Valley. Pour ses apologistes comme pour ses féroces détracteurs, ces technologies semblent s’imposer d’elles-mêmes de manière toute-puissante et semblent intrinsèquement liées au capitalisme. Or, des applications telles que Uber et Airbnb ne se sont pas générées toutes seules et n’étaient pas destinées par un quelconque plan surnaturel à avoir la forme qu’elles ont. Il s’agit de créations humaines, et donc de constructions sociales, économiques, politiques. Elles ont été mises en forme de manière à encourager certains comportements et en décourager d’autres. Une véritable résistance à l’ubérisation du travail implique donc d’étudier quels acteurs conçoivent ces applications et quelle est leur vision des rapports sociaux et économiques, pour ensuite observer de quelle manière cette vision est « codée » dans les applications. C’est de cette manière qu’il sera possible d’imaginer une autre manière d’approcher et de développer ces technologies.

Une première étape nécessaire est de regarder la provenance de ces entreprises. La plupart sont établies en Californie, à Silicon Valley. Dans les années 1990, on trouve en Californie de nombreux chantres de la « Nouvelle Économie », appelée à se mettre en place par la mondialisation du capitalisme et la dérégulation des marchés financiers. Alors que le modèle fordiste du travail (axé sur des emplois réguliers, souvent permanents, et des revenus permettant d’accéder à la consommation de masse) est en crise depuis le milieu des années 1970, ces apologistes de la technologie et de la mondialisation soutiennent qu’Internet et les nouveaux médias vont permettre aux individus de se « connecter » librement sur la base de leurs affinités et intérêts. Les individus sont en quelque sorte appelés à adopter un virage entrepreneurial, axé sur le travail autonome, à contrat, précaire, « réseauté ». Richard Barbrook et Andy Cameron, ont qualifié d’idéologie californienne ce mélange entre l’idéal communautaire hippie et l’utopie technologique. Selon cette idéologie, la technologie permet de refonder la communauté et de se réseauter, alors que le travail contractuel est synonyme d’autonomie, de créativité et de flexibilité[v].

En d’autres termes, dès cette période, on entrevoit qu’Internet est appelé à devenir l’infrastructure d’une nouvelle ère économique. Pour les entrepreneur.e.s de Silicon Valley, Internet est en quelque sorte le libre-marché tel qu’il ne s’est jamais réalisé jusque-là dans l’Histoire. Kevin Kelly, un des fondateurs de la revue californienne Wired, établit d’ailleurs des parallèles entre le marché et la Nature (les ruches d’abeilles, par exemple). Kelly est un darwiniste social : pour lui, « la main invisible du marché et les forces aveugles de l’évolution darwinienne sont en fait une seule et même chose », soulignent Barbrook et Cameron. Autrement dit, selon ces penseurs, Internet opère à travers la même logique de sélection naturelle que le Marché ou la Nature : les individus doivent rivaliser de créativité et d’initiative pour se démarquer et les meilleurs sont choisis sur la base de leur mérite.

Toutes et tous ne pensent pas de manière identique dans ce secteur, mais la pensée libertarienne y est clairement très présente. De nombreux néolibéraux aiment bien parler contre l’État, mais veulent en réalité rediriger son action vers certains secteurs (police, cours de justice, subventions à l’entreprise privée, sauvetage des banques en cas de crise financière, etc.), ou encore intégrer la logique du privé au fonctionnement de l’État. Les libertarien.ne.s, pour leur part, vont plus loin : l’État doit être remplacé intégralement par des contrats sur le marché. Il ne faut pas sous-estimer l’ambition politique qui sous-tend cet entrepreneuriat : pour ces personnes, il n’est pas seulement question de faire des profits, mais de refonder la communauté à travers la technologie et le marché.

Il ne faut pas non plus négliger la dimension « révolutionnaire » que donnent les libertarien.ne.s à leur projet. À la Silicon Valley, on utilise souvent le terme de « disruption »[vi] : les technologies médiatiques viendraient perturber un fonctionnement établi qui profite à des organisations bureaucratiques, corporatistes et réactionnaires. Il s’agit de jeter à terre des monstres établis mais dépassés, un peu à la manière de ce que l’économiste autrichien Joseph Schumpeter appelait la « destruction créatrice ». La disruption donne à Uber et Airbnb un vernis subversif qui séduit même celles et ceux qui les utilisent (du moins, à leurs débuts) : « je vais me faire une place de chauffeur de taxi en dépit des barrières que me mettent les dinosaures de l’industrie » (Uber), « je vais pratiquer du tourisme à saveur locale en m’imprégnant véritablement de l’atmosphère d’un quartier de la ville » (Airbnb). Voilà qui explique également que les activités de ces entreprises ne soient pas toujours légales dans les villes ou pays où elles s’établissent : après tout, pour forcer le progrès, une forme de « désobéissance civile » a souvent été nécessaire dans l’histoire…

Avant Uber et Airbnb, les médias sociaux commerciaux (YouTube, Facebook, Twitter, etc.) ont représenté une étape importante dans la formation d’un « capitalisme de plate-forme ». Là aussi, on a un discours très communautaire, messianique et révolutionnaire : il s’agit de relier les gens entre eux et de leur permettre de s’exprimer comme jamais. Mark Zuckerberg l’écrivait en février 2017 : « Au cours de la dernière décennie, Facebook s’est affairé à connecter les ami.e.s et les familles. Sur cette base, notre prochain objectif sera de développer l’infrastructure sociale de la communauté – pour nous soutenir, pour nous garder en sécurité, pour nous informer, pour l’engagement citoyen, et pour l’inclusion de tous »[vii].

Dans les faits, ces médias sociaux ont surtout réussi à rentabiliser la culture du partage qui s’était développée dès les débuts d’Internet par le développement d’espaces opaques et très contrôlés. Les contributions volontaires des individus y ont été fortement mises en valeur, des algorithmes ont été mis en place pour filtrer les publications les plus susceptibles d’attirer les individus sur la plate-forme. Puisque le « temps de cerveau humain disponible » (selon le bon mot de l’ancien président de TF1 Patrick LeLay) des individus a migré vers ces médias sociaux (au point où on voit aujourd’hui que des formes de dépendance sont bien installées chez de nombreux utilisateurs), ces médias ont pu constituer de luxuriantes bases de données sur les relations, affects et perceptions des gens et en faire bénéficier des annonceurs. Du même souffle, l’organisation de ces contributions volontaires à des fins lucratives est venue rivaliser avec des modèles d’affaires établis dans les secteurs des industries culturelles et de l’information. Artistes et journalistes en vivent encore les contrecoups.

Ce que l’on constate plus récemment, c’est qu’un modèle développé pour accaparer la richesse issue des appétits de la population pour la culture, l’information et les interactions sociales est en train d’être appliqué à d’autres sphères de l’économie. Du numérique et de l’immatériel, on passe à l’univers matériel, notamment au secteur des services. Bien sûr, rien ne dit que d’autres emplois ne seront pas touchés à l’avenir : on peut très bien imaginer, par exemple, un service parallèle de transport en commun se mettre en place. Lyft, un concurrent d’Uber, expérimente une Lyft Shuttle à San Francisco et à Chicago[viii].

Ces entreprises présentent à celles et ceux qui y adhèrent une opportunité de faire de l’argent de manière vaguement rebelle, pour des individus déjà habitués à la « débrouille » et aux « petits boulots ». En réalité, Uber, Airbnb et les autres enfoncent travailleuses et travailleurs plus loin dans la précarité en les faisant passer de salarié.e.s à petit.e.s entrepreneur.e.s. C’est d’ailleurs ce qu’affirme le fondateur d’Airbnb, Brian Chesky : « qu’arrive-t-il quand tout le monde est une marque? Quand tout le monde a une réputation? Cela signifie que chaque personne peut devenir un entrepreneur. »[ix] Notre appartement doit être lustré, on ne peut pas avoir de mauvaise journée en taxi. La maison devient un hôtel, la voiture une cariole. Comme dit l’auteur Tom Slee, « on fait pénétrer dans des domaines auparavant protégés de nos vies un marché avide et déréglementé »[x], avec un discours séduisant célébrant la communauté et le don de soi.

(Re)coder le capitalisme sauvage

Les logiciels qu’on utilise sur un ordinateur et les applications installées sur un téléphone constituent d’abord et avant tout du code informatique. Ce code est un langage, un ensemble de règles de fonctionnement ou des normes qui sont formalisées et inscrites dans une machine. Ainsi, le « code » informatique s’apparente au « code » civil, au « code » criminel ou à tout « code » de procédures : on l’investit de valeurs et de conceptions du monde. C’est pour cette raison que le juriste Lawrence Lessig a proposé l’expression « code is law » : le code est une forme de loi[xi]. Selon la manière dont le code est écrit, certaines normes peuvent être encouragées (ou même forcées), d’autres actions peuvent être marginalisées ou rendues impossibles.

Or, que retrouve-t-on dans les applications commercialisées par ces firmes? Comment cette vision du social et des relations de travail est-elle intégrée au code informatique? D’abord, les salariés y trouvent une incitation à une très grande flexibilité : l’application encourage une disponibilité permanente. Une application peut très bien rayer un individu qui refuse trop d’offres qui lui sont présentées. Chez Uber, on a importé des procédés du monde des jeux vidéos pour garder les chauffeurs sur la route le plus longtemps possible (« Voulez-vous vraiment quitter? Une course très payante vous attend! »[xii]). Les médias sociaux ont perfectionné depuis dix ans le caractère addictif de leurs plate-formes à l’aide de mathématicien.ne.s et programmeur.ses chevronné.e.s; ces compétences se voient maintenant utilisées pour des plate-formes de travail.

Bien sûr, on peut aussi faire varier les salaires de manière très brusque selon la demande, ou carrément revoir l’entente salariale de l’ensemble des usager.e.s : une offre à prendre ou à laisser, comme lorsque Deliveroo a cavalièrement fait passer la rémunération horaire de ses coursier.e.s français.e.s à une rémunération à la course[xiii]. De son côté, le portail Upwork réunit 10 millions de contractuel.le.s de nombreux pays qui participent à des appels d’offres s’apparentant à des encans où la rémunération la plus basse remporte souvent la mise. On y trouve notamment des développeur.ses de sites web et de logiciels, des designers graphiques, des architectes, des interprètes[xiv].

On peut également coder des mécanismes d’évaluation très intrusifs et déterminants. Chez Uber, glisser sous une certaine moyenne d’évaluation peut vous rayer des voitures disponibles. On reconnaît ici les principes de l’évaluation continue, qu’on retrouve notamment dans la « nouvelle gestion publique » et le « lean management » qui se répandent dans les services publics au Québec. Comme il est difficile de connaître et d’interagir avec ses collègues de travail, il est très ardu de revendiquer ou « d’évaluer » à son tour son employeur.e. Quitter la plateforme peut être un choix difficile puisqu’on n’y possède pas sa réputation; tout doit être recommencé à zéro sur une autre plateforme.

Enfin, on retrouve dans ces applications d’habiles et nombreuses manières de contourner la réglementation étatique. On l’a vu plus tôt : pour les entrepreneur.e.s de Silicon Valley, la réglementation extérieure à l’entreprise empêche de « faire communauté », ou en réalité, elle empêche les individus de se mettre en valeur sur le marché et de conclure des transactions avec des client.e.s potentiel.le.s. On pense spontanément aux normes minimales du travail, notamment en matière d’horaires et de salaires, mais la réglementation en santé et sécurité est aussi plus difficile à appliquer sur ces plateformes : dans le cas de Foodora, il arrive qu’on encourage de manière assez explicite les courseur.ses français.e.s à ne pas respecter le code de la route pour satisfaire aux exigences[xv]. Bien entendu, la présence syndicale et la reconnaissance de protections qui l’accompagne sont aussi perçues comme des entraves. Idem pour les dispositions contre la discrimination envers les client.e.s : comment s’assurer, par exemple, qu’un hébergeur chez Airbnb ne refuse pas un.e touriste arabophone en raison de son origine?

Le cas de Airbnb est particulièrement éclairant en ce qu’il montre tout ce qui peut être bousculé par les plate-formes du capitalisme numérique. Il y a évidemment la concurrence que cela fait à l’industrie hotellière. Dans les villes où Airbnb est le mieux implanté, on constate le développement d’emplois de concierge, d’hommes et femmes de ménage, qui assurent la remise en état des appartements loués, puisque comme on le sait maintenant, une part importante de l’activité économique d’Airbnb est faite par des multi-propriétaires qui louent un espace sur Airbnb de manière permanente. Les lois encadrant les relations entre locataires et propriétaires peuvent aussi être passablement malmenées. Mais l’impact d’Airbnb ne doit pas seulement être pensé sur le monde du travail, mais sur le tissu urbain, les quartiers et le marché locatif : Airbnb vient déplacer la frontière entre espaces de vie et espaces de transaction marchande. Un immeuble à logements comprenant un appartement en permanence sur Airbnb peut bousiller l’atmosphère pour les personnes qui y vivent[xvi].

À cela, certain.e.s objecteront que « ça aide aussi les gens à payer leur loyer », ou dans le cas d’Uber, « on peut enfin se tailler une place à côté de l’industrie sclérosée du taxi », de la même manière qu’une ou un précaire peut se dire qu’il contourne un protectorat syndical en adhérant à un contrat en sous-traitance. Mais sur le moyen terme, tout un secteur de travail est tiré vers le bas. Et dans le cas des loyers, les prix sont tirés vers le haut. Le fondateur d’Airbnb affirme avoir lancé sa plate-forme pour aider au paiement de son loyer à San Francisco. Or San Francisco est toujours une des villes où la location est la plus dispendieuse aux États-Unis. La réalité opère à l’inverse du sens commun : des loyers plus élevés deviennent plus acceptables parce que les personnes qui ont de la difficulté à payer peuvent avoir recours à Airbnb pour boucler leur budget. De plus, comme des logements sont retirés du marché locatif, la rareté des logements disponibles augmente, et les prix également. Lorsqu’un ou une propriétaire a désormais le choix entre louer un 3 1/2 à 700$ par mois, ou alors à 60$ la nuit, donc 1800$ par mois, moins le service de conciergerie, on peut imaginer à quel point il devient tentant de faire le saut.

Comment faire autrement?

Tout cela n’a rien à voir avec une véritable économie du partage. Loin de chercher à promouvoir le partage, ces entreprises visent son opposé, soit l’accumulation (de capitaux). Une véritable économie du partage est pourtant possible sur et en-dehors d’Internet. Les technologies médiatiques présentées ici n’ont pas à être mises en forme de manière aussi violente. Ce que ces applications imposent, c’est un contrat de travail, souvent d’une grande brutalité, traduit en code informatique. Cette informatisation de rapports de travail lui donne une apparence neutre ou dépolitisée, mais il m’apparaît important que la gauche ne tombe pas dans ce piège en critiquant de manière intégrale l’emprise de la « technique » sur nos existences. Si on souhaite faire des gains en ces domaines, il est essentiel de démystifier (ou démythifier) la technologie. Il n’y a pas de procédé magique ou transcendant à l’oeuvre, seulement une manière d’organiser le travail par le biais de l’informatique.

Face à cela, quelles sont les voies de résistance à notre disposition? J’entrevois au moins trois avenues possibles : la syndicalisation, l’appropriation collective des plateformes et la limitation de la transaction marchande sur les plateformes en vue de prioriser l’échange gratuit. Chacune de ces pistes comporte ses forces et ses faiblesses, et la solution à prioriser peut varier selon le type de service offert, la législation en place, l’état de l’organisation syndicale, communautaire et informaticienne.

1) On peut premièrement considérer la syndicalisation de ces secteurs d’emploi en vue de négocier avec les plateformes capitalistes actuelles. Cette voie pose des défis importants : la main d’oeuvre est très dispersée, éclatée et mobile, et souvent, ne se voit même pas elle-même en tant que « main d’oeuvre salariée ». Le choix de cette stratégie suppose donc un travail d’envergure, notamment via le développement de worker centers pour donner un lieu physique de rassemblement et d’échange à ces personnes. Pour être en phase avec le type de travail qui se développe via ces plateformes, pourquoi ne pas faire de ces centres des espaces de co-travail (ou co-working) à but non-lucratif? Cela permettrait à des individus isolés de se réunir non seulement pour exécuter certaines tâches liées à leur emploi respectif, mais pour partager leurs expériences, s’informer, s’organiser et développer un sentiment d’appartenance au lieu de rencontre ou au syndicat, même sans être un.e membre cotisant.e en règle (bien que des formes particulières de membership pourraient être développées).

Le défi est grand pour un mouvement syndical qui peine actuellement à se renouveler, mais il n’est pas insurmontable et pourrait s’avérer très stimulant et bénéfique à terme. Avec une force de travail organisée de cette manière, il devient possible d’exercer des pressions substantielles en vue de modifier le contrat de travail ou de resserrer l’encadrement légal de ces firmes, limitant les aspects les plus prédateurs des applications. En plus de revendications limitant l’insécurité financière, la surveillance et la précarité, les travailleuses et travailleurs de plateformes pourraient exiger l’accès aux coordonnées de leur collègues, ce qui leur permettrait de mettre en place un local syndical numérique (un forum de discussion, par exemple).

On pourrait ainsi obtenir des gains et limiter les dégâts, mais un problème majeur demeure : on ne remet pas en question l’existence même d’entreprises aussi puissantes et destructrices. Il peut aussi être difficile de construire un rapport de force intéressant avec des compagnies installées partout à travers le monde, même s’il ne faut pas tomber dans le panneau de l’argument selon lequel les entreprises du numérique sont supranationales, « dématérialisées » et donc impossibles à réglementer[xvii].

2) Une avenue particulièrement prometteuse est celle visant une réappropriation des possibilités technologiques ouvertes par le modèle de la plateforme. Plusieurs des services présentés dans cet article pourraient être municipalisés ou pris en charge par une ou plusieurs coopératives. Le code informatique serait cette fois mobilisé pour assurer aux travailleuses et travailleurs des conditions justes plutôt que de nouvelles formes d’exploitation; on pourrait par exemple remplacer les évaluations continues par un système de traitement des plaintes, beaucoup moins intrusif. Cela donnerait à ces mêmes personnes, et parfois aussi à la clientèle, un espace de décision démocratique autour du service offert. Comme le dit Palak Shah de la National Domestic Workers Alliance des États-Unis, « Que signifierait la construction de plateformes qui iraient plus loin que l’efficacité, le style et la simplicité? Comment intégrer la compassion, la dignité et l’équité? Comment concevoir des algorithmes qui tiennent compte de la manière dont nous interagissons les uns avec les autres, de la manière dont nous connectons véritablement, et de la manière dont nous soutenons les personnes qui nous soutiennent? »[xviii]

Le mouvement des plateformes coopératives est déjà en marche. Au Québec, Taxi Coop a mis au point sa propre application et le site Les libraires a permis aux librairies indépendantes de se réunir pour édifier un réseau de vente en ligne. L’ouvrage collectif Ours to Hack and to Own[xix] présente de nombreuses plateformes coopératives dans le domaine de l’hébergement, du gardiennage, de la livraison, de l’entretien ménager, de la photographie et d’autres services professionnels. Des initiatives telles qu’Enspiral en Nouvelle-Zélande et Coopaname en France travaillent pour leur part à soutenir indépendant.e.s et entrepreneur.e.s sociaux en mutualisant des services tels que la comptabilité et l’aide juridique[xx].

On vise ici des changements profonds qui peuvent sembler difficiles à obtenir, mais qui permettraient de parvenir à des gains beaucoup plus intéressants pour les travailleuses et travailleurs. On pourrait envisager cette réappropriation en la plaçant dans la continuité de l’organisation syndicale décrite plus tôt : plus le mouvement est fort, plus il peut devenir transformateur. Il ne s’agit plus seulement ici pour le mouvement syndical d’aider les individus à revendiquer et à obtenir des gains, mais de les appuyer dans la construction de plateformes coopératives. Imaginons par exemple que les fonds d’investissements syndicaux s’impliquaient dans le financement de plateformes coopératives par des prêts solidaires, le temps de donner à la plateforme sa pleine autonomie.

L’objectif serait ici de rivaliser avec les plateformes capitalistes pour attirer travailleuses et travailleurs d’une part, et client.e.s d’autre part; non pas pour augmenter les profits puisque l’organisme serait à but non-lucratif, mais pour marginaliser les compagnies actuellement dominantes. Il deviendrait alors plus facile d’être en bonne posture pour exiger la municipalisation ou l’adoption obligatoire du modèle coopératif démocratique pour un service rendu par une plate-forme numérique. Ultimement, cela ne donnerait peut-être pas davantage de cotisant.e.s au mouvement syndical, mais donnerait certainement davantage de justice dans le travail de nombreuses personnes, redorerait le blason d’un mouvement affaibli par les défaites successives et renforcerait l’apport social des fonds d’investissements syndicaux.

3) Les individus ont actuellement de nouveaux moyens d’entrer en contact les uns avec les autres et d’échanger des services sur la base de leurs ressources, besoins et intérêts respectifs. Il m’apparaît erroné de présumer que ces outils technologiques sont par nature libertariens, hypercapitalistes ou même structurés sur la base de transactions marchandes. On peut imaginer la mise en place de plateformes sur la base du don réciproque, comme l’a montré le succès du couchsurfing avant Airbnb (bien que le site Couchsurfing soit à but lucratif depuis 2011). Comme le distingue bien Jonathan Durand-Folco, alors que les clients d’Airbnb «recherchent avant tout le confort à un prix abordable, un lieu propre à proximité d’un centre touristique», pour les adeptes du Couchsurfing, «l’essentiel réside dans la personne rencontrée, les moments avec l’hôte et l’hospitalité »[xxi].

On touche ici au principal point faible du coopérativisme de plateforme en tant que mode d’organisation du travail : la plupart du temps, ces coopératives ne nous permettent pas de sortir du travail, justement. Même organisées sur des bases justes et démocratiques, elles peuvent maintenir des relations humaines articulées sur la base d’un.e client.e échangeant de l’argent contre une force de travail, avec tous les travers que ce type de relations suppose. Par ailleurs, il m’apparaît mal avisé de critiquer des initiatives menées par des individus qui ont besoin de ce type d’échanges pour « gagner leur vie », comme le dit malheureusement bien l’expression. Il est compréhensible que des personnes bénéficiant d’un emploi régulier à temps plein favorisent des services partagés gratuitement, mais cette réalité n’est pas celle d’un nombre important de précaires.

Il importe donc de regarder au cas par cas quels services peuvent être développés sur la base du don et lesquels devraient être l’objet de transactions financières[xxii]. À plus long terme, il pourrait être possible de remédier à ce problème par ce qu’on appelle « revenu de base », « revenu de citoyenneté » ou « dotation inconditionnelle d’autonomie ». Cette alternative est actuellement l’objet de débats importants, notamment parce qu’elle est aussi soutenue par plusieurs gourous libertariens de la Silicon Valley, qui y voient probablement une manière de consolider encore davantage la prédominance du travail précaire dans nos économies. Néanmoins, bien défendu et articulé à d’autres protections sociales, un revenu de citoyenneté pourrait contribuer au développement de véritables plateformes de partage sur la base de la gratuité. C’est pourquoi le philosophe et écologiste social André Gorz distinguait une version de droite de l’allocation universelle, qui renforcerait la fracture sociale, d’une version de gauche qui l’inhiberait. Le revenu de base que défend Gorz est conçu « comme un moyen de développer des activités beaucoup plus enrichissantes que ce à quoi limite le système, « des activités qui sont des créations de richesse ni mesurables ni échangeables » selon un étalon marchand »[xxiii].

*          *          *

Nous vivons à une époque où Internet semble à la source de nombreux maux; or cette situation est peut-être due au fait qu’Internet, comme nos sociétés, connaît une dérive importante. Pourtant, un des aspects constitutifs d’Internet est sa capacité à réunir des personnes sur la base d’affinités ou d’intérêts communs. La question est donc surtout de déterminer sur quelles bases et dans quel type de cadre on souhaite que ces liens se créent. Si on se limite à affirmer qu’Internet dissout le lien social et que les machines de la quatrième révolution industrielle détruiront les emplois, sans prendre le temps de réfléchir à des formes concrètes de résistance, on laisse certaines des entreprises les plus prédatrices de notre époque définir ce cadre à notre place. Nous pouvons et devons faire mieux.


[i] Ce texte reprend en la bonifiant une présentation à l’université populaire des Nouveaux cahiers du socialisme, à l’été 2017, lors d’un atelier que je partageais avec Laurence Audette-Lagueux de OuiShare Québec.

[ii] Tom Slee, Ce qui est à toi est à moi. Contre Airbnb, Uber et autres avatars de l’«économie du partage», Montréal, Lux, 2016, p. 77.

[iii] « Black Mirror», Wikipedia, <https://en.wikipedia.org/wiki/Black_Mirror>; Bernard Émond, Camarade, ferme ton poste, Montréal, Lux, 2016.

[iv] Evgeny Morozov, «We All Have the “Right to Disconnect” – But Only Some of Us Can Afford It», The Guardian, 19 février 2017.

[v] Richard Barbrook et Andy Cameron, « The Californian Ideology », Science as Culture, vol. 6, no 1, 1996, p. 44-72. Voir aussi Maxime Ouellet, La révolution culturelle du capital. Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information, Montréal, Écosociété, 2016; Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre- culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence, Caen, C & F Éditions, 2012.

[vi] Mike Radford, «Secrets of Silicon Valley – The Disruptors», BBC Two, août 2017.

[vii] Mark Zuckerberg, «Building Global Community», Facebook, 16 février 2017, <www.facebook.com/notes/mark-zuckerberg/building-global-community/10103508221158471/>. Pensons par exemple au service d’urgence mis en place par Facebook suite à une catastrophe naturelle ou un attentat terroriste, par lequel les internautes peuvent signaler à leurs proches qu’elles et ils sont en sécurité : clairement, Facebook s’octroie ici un rôle relevant de la sécurité publique.

[viii] Il est parfois fascinant de suivre les réflexions de ces influenceur.e.s et entrepreneur.e.s : ils semblent parfois sincèrement penser qu’ils viennent d’inventer la roue en lançant une idée de mise en commun de ressources, qui existe pourtant depuis des décennies à travers l’État-Providence, les services municipaux ou les coopératives. Qu’est-ce que l’impôt, par exemple, sinon un système de « sociofinancement » institutionnalisé?

[ix] Derek Thompson, «Airbnb CEO Brian Chesky on Building a Company and Starting a “Sharing” Revolution», The Atlantic, 13 aoû 2013.

[x] Tom Slee, op. cit., p. 13.

[xi] Lawrence Lessig, Code and Other Laws of Cyberspace, New York, Basic Books, 1999, pp. 3-8.

[xii] Noam Scheiber, « How Uber Uses Psychological Tricks to Push Its Drivers’ Buttons, New York Times, 2 avril 2017. <https://www.nytimes.com/interactive/2017/04/02/technology/uber-drivers-psychological-tricks.htm>l

[xiii] Corentin Durand, « À Paris, le paiement à la courte inquiète les coursiers Deliveroo », Numerama, 8 août 2017. <https://www.numerama.com/politique/281311-a-paris-le-paiement-a-la-course-inquiete-les-coursiers-deliveroo.html>

[xiv] Voir Steven Hill, « How the Un-Sharing Economy Threatens Workers », in Ours to Hack and to Own. The Rise of Platform Cooperativism, a New Vision for the Future of Work and a Fairer Internet, New York/London, OR Books, 2016, p. 50.

[xv] Philippe Euzen, « Pédale ou crève : dans la peau d’un livreur Foodora », Le Monde, 5 juin 2017. <http://www.lemonde.fr/entreprises/visuel/2017/06/05/pedale-ou-creve-dans-la-peau-d-un-livreur-foodora_5138990_1656994.html>

[xvi] Barcelone est un bel exemple : voir Eduardo Chibás Fernández, Bye Bye Barcelona, 2014, 55 min.

[xvii] Bien au contraire, on a vu en mai dernier que l’entrée en vigueur du Règlement général sur la protection des données dans l’Union Européenne a eu des effets sur le reste du monde, puisque plusieurs géants du numérique ont jugé plus simple de modifier leurs conditions d’utilisation pour l’ensemble de leur public. Ainsi, le caractère transnational de ces entreprises peut parfois être retourné contre elles.

[xviii] Palak Shah, « A Code for Good Work », in Ours to Hack and to Own, op. cit., p. 201. Ma traduction.

[xix] Op. cit. Voir en particulier les pages 77 à 90 pour la présentation de plusieurs coopératives.

[xx] Voir «About», Enspiral, <https://enspiral.com/pages/about>; Julien Valnier, « Les Néo-Zélandais ont-ils inventé le futur du travail? », 20 minutes, 20 décembre 2016; « Comment ça marche? », Coopaname, <http://www.coopaname.coop/article/comment-ca-marche>.

[xxi] Jonathan Durand Folco, «Polanyi contre Uber», Le Devoir, 27 février 2016.

[xxii] L’utilisation de médias sociaux coopératifs, par exemple, pourrait se faire sur une base non-rémunérée puisque c’est déjà le cas actuellement pour la grande majorité des individus. Il importe ici de ne pas céder aux sirènes néolibérales qui nous invitent à mettre en vente les données que nous produisons en alléguant que cela nous permettrait de mieux protéger notre vie privée et le traitement algorithmique de nos informations.

[xxiii] Cité dans Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, Paris, La Découverte, 2016, p. 298.

Confirmez que vous n'êtes pas un robot