Réplique à : Stratégies féministes contre le néolibéralisme

27 mai 2015 | Revue > >

Féminisme, travail du sexe et reproduction sociale

Morgane Merteuil

Ce texte est inspiré d’une rencontre avec Louise Toupin lors d’un événement tenu à Science Po Paris, le 4 mai dernier.

L’année 2014 aura été une riche année pour le féminisme francophone, avec la parution, 10 ans après son édition originale, de la traduction en français d’un ouvrage majeur, Caliban et la sorcière de Silvia Federici (éditions Entremonde), et avec celle, quelques mois plus tard, de l’ouvrage de Louise Toupin, Les luttes pour le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale 1972-1977 (éditions du Remue-Ménage).

L’apport théorique des militantes du Collectif Féministe International (CFI) – dont Silvia Federici fut d’ailleurs une figure majeure – et qui mena campagne pour le salaire au travail ménager fut en effet fondamental dans la compréhension de l’oppression des femmes dans le capitalisme. La plupart de ces textes n’ayant alors que difficilement franchi la barrière de la langue, c’est un véritable cadeau que Louise Toupin offre aux féministes francophones, en retraçant dans son ouvrage l’histoire à la fois de la production théorique de ce collectif, mais aussi et surtout de ses luttes « sur le terrain ».

La théorie marxiste développée au sein du CFI s’articulait en effet à une mise en pratique militante de ces idées : par exemple, la théorisation du sexe comme travail commun aux ménagères et aux prostituées – à la différence que ces dernières demandent de l’argent – découla sur un soutien concret aux collectifs naissants des travailleuses du sexe. Après un retour, à partir du récit que nous en livre Louise Toupin, sur les théories développées et les luttes menées par le CFI sur la question du travail sexuel, il s’agira ici également de relire ces réflexions à la lumière des enjeux contemporains qui se posent à nous en tant que féministes aujourd’hui, en articulant la question du travail sexuel, de la reproduction sociale, et du néolibéralisme mondialisé.

1. le travail du sexe comme travail reproductif

Une des raisons pour lesquelles il est important de faire connaître, aujourd’hui, l’histoire du Collectif Féministe International, est que la lecture des rapports sociaux et les revendications qui découlaient de cette lecture ont permis à des femmes de catégories très diverses de se sentir directement concernées par ces analyses, des analyses qui permettaient de relier, ou d’articuler, comme on aime le dire aujourd’hui, des oppressions qui se produisent pourtant en des lieux différents, sur des femmes de statut social différents.

Ainsi de l’analyse de la prostitution, qui permet de relier les luttes des travailleuses du sexe non seulement aux luttes des femmes, mais, la catégorie elle-même de femmes étant alors définie par le travail réalisé par celles-ci, aux luttes de la classe ouvrière. La prostitution se retrouve ainsi définie comme « travail ménager socialisé[1] », « travail reproductif public[2] » et les travailleuses du sexe comme les « ouvrières du trottoir[3] ».

Dans cette perspective, la répression des travailleuses du sexe s’articule autour de deux axes. C’est d’une part une répression des femmes qui refusent d’être pauvres :

Les opérations policières dites de «nettoyage» (!) des rues sont tout d’abord effectuées, selon les comités du salaire au travail ménager, pour punir ces femmes du « crime » de chercher de quoi vivre, elles et leurs enfants. Refuser d’être pauvres est leur crime.[4]

D’autre part, la répression de la prostitution est un moyen de ramener dans le droit chemin celles qui remettaient en cause la structure familiale sur laquelle est fondée la reproduction de la force de travail. Comme l’analysait Giovanna Franca Dalla Costa, citée par Louise Toupin :

parce qu’elle est celle qui, en refusant d’accomplir « par amour » ce qui est la clause centrale du contrat de travail domestique, attaque le cœur même de l’idéologie de l’amour sur laquelle le travail domestique repose. Elle contredit ainsi la certitude que le travail domestique est un travail d’amour. […] En raison de cela, elle est une menace à la reproduction de la famille. Elle demande un paiement direct, hors de la discipline familiale. Elle contrôle son temps de travail et les formes de ce dernier.[5]

Toujours selon Giovanna Franca Dalla Costa, c’est cette situation de « fugitives de la famille[6] » qui rapproche les prostituées des lesbiennes :

Elles […] contreviennent aux rôles attendus d’épouse et de mère: les «prostituées» parce qu’elles attendent de l’argent en échange de ces relations, et les lesbiennes en se soustrayant à l’obligation de prodiguer ces services dans le cadre de l’échange hétérosexuel. Dans les deux cas, la criminalisation les attend, ainsi que la stigmatisation.[7]

Les deux peuvent également se voir retirer la garde de leurs enfants pour « conduite immorale en tant que mères[8] ». On mentionnera d’ailleurs à ce sujet un tract reproduit dans l’ouvrage de Louise Toupin, titrant « Hands off our children hands off prostitutes, hands off all women »[9]. Par ailleurs, en ce qui concerne les prostituées, à la criminalisation s’ajoute, pour reprendre à nouveau les mots de Giovanna Franca Dalla Costa :

Une «orchestration idéologique » […] pour décrire [leur] vie comme « terrible ». Les médias de masse l[es] dépeignent en des termes les plus misérables, de façon à décourager toute femme d’emprunter cette voie.[10]

Comme le montrent les morceaux choisis par Louise Toupin parmi les nombreuses archives qu’elle a consultées pour nous offrir cet ouvrage, cette répression des travailleuses du sexe fut aussi ce qui permit aux groupes de femmes noires comme le Black Women for Wages For Housework de s’identifier aux luttes des travailleuses du sexe : « lutter contre le harcèlement policier sur la rue, les agressions, la prison et les amendes, l’accusation d’être des « mères indignes », le risque de se voir retirer leurs enfants, chercher de l’argent pour nourrir leurs familles, telles sont là leurs luttes quotidiennes comme femmes noires »[11] écrit Louise Toupin, avant de citer un extrait du texte « Money for Prostitutes Is Money for Black Women », du Black Women for Wages for Housework :

La prostitution n’est pas un jeu, c’est du travail […]. C’est le travail que les femmes noires ont été forcées de faire sur les plantations et que nous sommes toujours forcées de faire aujourd’hui […]. Nous sommes forcées de vendre nos services sexuels sur la rue, dans les hôtels et les salons de massage, ou dans nos appartements – donc de prendre ce second travail – parce que nous ne sommes pas payées pour le premier travail que nous exécutons comme femmes, le travail ménager, le travail de produire et de prendre soin de tout le monde, au profit de l’Homme. La prostitution est l’un des moyens que les femmes noires utilisent de plus en plus pour refuser la pauvreté et la dépendance envers les hommes, dues au fait que nous ne sommes pas payées en retour de ce premier travail.[12]

Les analyses de Black Women for Wages for Housework mirent également en lumière la dimension raciste de la répression du travail du sexe :

Le racisme fait en sorte que les femmes noires sont réduites à être celles qui, entre tous et toutes, ont le moins d’argent, ont le moins de possibilités de se trouver un emploi, le moins d’accès à l’école, les pires logements, qu’elles sont les premières à être tuées, emprisonnées ; bref, les femmes noires sont suspectes de « prostitution » dans tous les cas. Lorsqu’une rafle se produit, les femmes noires qui, par hasard, marchent dans le secteur, peuvent s’attendre à être les premières arrêtées. «La saison de chasse est toujours ouverte pour les femmes noires. »[13]

 Au-delà de ces rapprochements théoriques entre travailleuses du sexe et autres catégories de femmes produits par différents comités développant une réflexion sur le travail ménager au sein du Collectif Féministe International, un soutien pratique aux luttes naissantes des travailleuses du sexe se mit également en place. Les années 1970 virent en effet la formation des premiers collectifs de travailleuses du sexe, de COYOTE (Call Off Your Old Tired Ethics) fondé par Margot St James à San Francisco en 1970, au mouvement d’occupation de Saint Nizier à Lyon puis d’autres églises en France en 1975, en passant par d’autres groupes tels que PUMA (Prostitutes Union of Massachussetts) ou encore BEAVER (Basic Education And Vital Equal Rights) à Toronto. Il serait trop long de revenir ici sur les détails de ce soutien concret aux travailleuses du sexe en lutte, mais on mentionnera qu’il prit des formes diverses, telles que des rédactions de déclarations communes, l’invitation de travailleuses du sexe lors de conférences internationales (qui donnera par exemple lieu à un tract « Housewives and Hookers come together »), un appui juridique contre la répression, ou un soutien à la création de groupes de défense des droits des travailleuses du sexe.

Après ce bref rappel historique des analyses développées par les militantes du Collectif Féministe International, je voudrais maintenant m’interroger sur les leçons que l’on peut tirer de ces analyses dans la mesure où le contexte du travail des femmes, du travail reproductif, a énormément évolué depuis les années 1970.

2. penser la lutte pour la reproduction sociale aujourd’hui à partir des luttes des travailleuses du sexe

Dans un article publié dans les Cahiers Genre et développement, intitulé « Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif », Silvia Federici et Camille Barbagallo écrivent :

Précisément parce que le travail du sexe est souvent du travail non libre, le travailleur du sexe devient le paradigme du travailleur de l’économie mondiale, de la même façon que la main-d’œuvre féminine sous-payée, précaire et « informelle » devient le paradigme de toute forme d’exploitation.[14]

En d’autres termes, les luttes des travailleuses du sexe peuvent être prises comme point de départ pour penser les luttes à mener aujourd’hui. Et parce que, pour reprendre encore les mots de Silvia Federici et Camille Barbagallo, « la lutte pour la  »reproduction » est centrale à toutes les autres luttes […] car aucune lutte n’est soutenable si elle ignore les besoins, expériences et pratiques nécessaires pour notre reproduction »[15], la lutte des travailleuses du sexe doit être pensée en lien avec les politiques de reproduction sociale.

Le lien entre les luttes des travailleuses du sexe et les politiques de reproduction sociale depuis les années 1970 est pensé en fonction de deux perspectives.

La première perspective consiste à partir du constat que la majorité des travailleuses du sexe en France, et de manière générale dans les pays Occidentaux ou du Nord, sont aujourd’hui des femmes immigrées, non blanches. On retrouve d’ailleurs des dynamiques de genre et de race similaires dans la plupart des industries de services à la personne, dans le travail du care, le travail domestique.

Sara Farris a développé le concept de « fémonationalisme » pour désigner « la mobilisation contemporaine des idées féministes par les partis nationalistes et les gouvernements néolibéraux sous la bannière de la guerre contre le patriarcat supposé de l’Islam en particulier, et des migrants du Tiers monde en général »[16]. Elle note par ailleurs que la migration des femmes destinées au secteur reproductif, contrairement à celle des hommes migrants, est plutôt encouragée par l’État, dans un contexte de désengagement de celui-ci vis-à-vis de la prise en charge de services tels que la garde des enfants, et un contexte d’accroissement de femmes « nationales » dans le secteur productif. Autrement dit, les discours institutionnels qui défendent l’intégration des femmes immigrées par le travail ont peut-être moins à voir avec les intérêts des femmes en question que ceux de l’économie nationale pour laquelle ces travailleuses assurent la reproduction de la force de travail à moindre frais. En ce qui concerne les travailleuses du sexe, on peut également utiliser ce concept de fémonationalisme pour éclairer les politiques anti-traite, et plus généralement anti-prostitution, lorsqu’elles insistent d’une part sur la nécessité de « sauver » de pauvres femmes victimes de réseaux de migrations présentés comme le pire de ce que peuvent produire les patriarcats étrangers, et d’autre part sur le besoin de « réinsérer » les travailleuses du sexe, c’est à dire en réalité de les « insérer » dans l’économie nationale légale, ce qui signifie, pour des femmes en grande majorité migrantes, une insertion dans le secteur du travail domestique, du care, etc. Si les parcours des femmes bénéficiant de tels programmes de réinsertion sont trop peu explorés pour tirer des conclusions définitives, ces réflexions lancent tout du moins des pistes de recherche sur une possibilité de penser la raison du succès institutionnel de la rhétorique abolitionniste. On notera par ailleurs que l’autre versant de ces missions de sauvetage et de réinsertion est le versant répressif à l’égard soit des travailleuses elles-mêmes qui refusent une telle réinsertion, soit de ceux considérés comme favorisant l’expansion de l’industrie du sexe (les « proxénètes »), la lutte contre la prostitution prend de plus la forme d’une offensive raciste, qui participe de l’incarcération systémique des populations non-blanches.

La deuxième perspective de réflexion pour penser les luttes des travailleuses du sexe du point de vue de la reproduction sociale consiste cette fois à s’intéresser non à ce qui se passe dans les pays de destination des migrantes, mais dans leurs pays d’origine, aux ravages causés par les politiques néolibérales qui ont détruit les économies locales pour mieux les intégrer au marché détenu par le Nord. Ces politiques colonialistes et impérialistes ont entrainé une nouvelle division (sexuelle) internationale du travail, dépossédant les peuples de ces pays des moyens nécessaires à leur reproduction, poussant ainsi une partie non négligeable de leurs habitants, partie aujourd’hui constituée de plus de 50% de femmes, à venir constituer dans les pays du Nord, ce que Sara Farris nomme, en parlant des femmes destinées au secteur reproductif, une « armée régulière de main d’oeuvre extrêmement bon marché »[17].

Aussi, si l’on veut tirer un bilan de l’évolution des politiques de reproduction sociales depuis 1970, on peut donc dire que celles qui effectuent le travail reproductif sont toujours des femmes, mais certaines femmes : des femmes immigrées, non blanches. La division sexuelle du travail étant devenue internationale, et du même coup, raciale, les luttes féministes aujourd’hui ne peuvent se permettre de faire l’économie d’une analyse du racisme, d’un racisme qui structure également les rapports entre les femmes, de sorte que, pour reprendre les mots d’Houria Bouteldja dans « Féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un « féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde » :

Penser qu’il puisse y avoir une solidarité pure entre les femmes du Sud et les femmes du Nord simplement parce qu’elles sont femmes et victimes du patriarcat sans que les conflits d’intérêt ne surgissent, c’est croire qu’il puisse y avoir convergence d’intérêt entre bourgeois et prolétaires.[18]

Ainsi, pour résumer le bilan que l’on peut tirer depuis les années 70, on pourra noter que non seulement la revendication d’un salaire au travail ménager n’a pas abouti, mais que ce sont désormais les femmes au profit de qui il aurait pu être obtenu qui paient elles-mêmes d’autres femmes pour effectuer ce travail. L’échec est donc double pour les femmes du Nord, et triple pour les femmes du Sud qui, dépossédées des moyens de reproduire leur famille dans leur pays, vont reproduire celles des pays du Nord en étant au mieux sous-payées, au pire réduites en esclavage.

Cette présentation a je l’espère montré la nécessité, en tant que féministes, de se réapproprier la question de la reproduction sociale. Le féminisme, principalement le féminisme hégémonique, mais pas seulement, s’est essentiellement construit sur l’opposition non seulement vis-à-vis des putes, mais aussi vis-à-vis des mères : alors que certaines ont pu clamer « ni putes ni soumises », il semble que plus nombreuses encore soient celles à avoir construit leur féminisme sur un « ni pute ni mère ». Ainsi, la question de la contraception et de l’avortement a été bien plus investie que celles de l’accouchement ou des allocations familiales. Les groupes de travailleuses du sexe, de même que les groupes de mères, sont toujours restés très à la marge du féminisme, alors même que leur situation constitue un point de départ exemplaire pour penser la condition des femmes. La campagne pour un salaire au travail ménager permettait donc de lutter contre cette marginalisation, en rappelant la valeur de ce travail. Surtout, cette campagne permettait de mettre en lumière, que partout où il y a exploitation, qu’il s’agisse de l’usine, mais aussi du foyer, du bordel ou du trottoir, alors il y a la possibilité d’une lutte.

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[1]   Louise Toupin, Les luttes pour le salaire au travail ménager. Ed. Remue Ménage, p. 92

[2]   Ibid., p. 238

[3]   Ibid., p. 202

[4]   Ibid., p. 258

[5]   Ibid., p. 124

[6]   Ibid, p. 123

[7]   Ibid., p. 124

[8]   Ibid., p. 125

[9]   Ibid., p. 255

[10]Ibid., p. 124-125

[11]Ibid., p. 258

[12] Black Women for Wages for Housework (1977), Money for Prostitutes Is Money for Black Women, cité par L. Toupin, p. 258

[13]Ibid., p. 258

[14]Barbagallo, C. et S. Federici. 2013. Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan, p. 429

[15]Barbagallo, C. et S. Federici. 2013. Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan, p. 422

[16] Sara Farris, « Les fondements politico-économiques du fémonationalisme », Contretemps, 17 Juillet 2013

[17]Ibid.

[18]Houria Bouteldja, « féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un  »féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde », Septembre 2014.

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