6 mai 2014 | Revue > >

The Flying Words Project et sa critique de l’exploitation pétrolière

Proposition pour la publication de textes en langues signées

Julie Chateauvert et Theara Yim

Raisons sociales a cette particularité d’être publiée en ligne. Dès lors, il devient possible pour elle de publier dans l’une ou l’autre des plus ou moins cent quarante langues des signes répertoriées à travers le monde[1]. En effet, les langues des signes ne sont pas écrites. Pour les locuteurs et locutrices de ces langues, la vidéo, le web rend possible la consignation, le travail d’édition, la diffusion de tous types de contenus narratifs. Les gens dont les langues d’usage s’écrivent y pensent peu, mais songez un peu à la quantité de textes sous différents formats auxquels vous avez accès et faites la transposition: vous aurez un aperçu de l’impact que l’accessibilité grandissante des technologies de l’information et des communications peut avoir sur les populations signeuses. Vous vous direz ensuite que presque accidentellement, en raison de ce choix de la publication en ligne, Raisons sociales vient en quelque sorte de redécouvrir l’imprimerie. En publiant aujourd’hui ce texte qui inclue une oeuvre en American Sign Language, Raisons sociales devance la quasi totalité des publications en ligne, qui, bien qu’elles utilisent familièrement cette technologie, n’ont pas pour autant découvert qu’elles venaient de redécouvrir l’imprimerie. Et avec elle, toute une littérature[2].

Afin de vous la faire découvrir, nous présenterons et commenterons ici une œuvre du Flying Words Project dont le titre traduit de l’American Sign Language au français serait «Dépendance» (Need) et porte sur un sujet on ne peut plus d’actualité: L’exploitation pétrolière.

FAQ langues des signes

Avant cependant, il conviendra encore de défaire un mythe fort répandu. Vous avez bien lu: « plus ou moins 140 langues des signes répertoriées », et on sait qu’il en existe d’autres». À 5 contre 1, vous vous exclamerez «Ah bon? Ce n’est pas universel?» Presqu’invariablement, après qu’on ait amené à votre conscience toute cette diversité linguistique, vous exprimerez une déception. «C’est dommage! quand même!» Il y a à vrai dire de quoi s’étonner de la constance de cette réaction chez la majorité entendante lorsque nous mentionnons, au détour de la conversation, l’existence de la création littéraire dans les diverses langues des signes. Eh bien non, il n’y a pas de langue des signes universelle pour la même raison qu’il n’y a pas qu’une seule langue vocale sur la planète: les langues vivent. Et ce n’est pas dommage pour la même raison qu’il n’est pas dommage qu’il n’y ait pas qu’une seule langue vocale. Nous avons, pour notre part, tendance à voir la diversité culturelle et linguistique plutôt d’un bon œil, comme vous tous et toutes, sans doute…

On peut donc s’étonner déjà de ce mythe récalcitrant. Quand on gratte un peu, on décèle en dessous la croyance qu’il s’agirait peut-être plutôt au fond d’un code artificiel inventé par des personnes entendantes chargées de l’éducation d’enfants sourds. Pourtant, les mêmes gens au même moment se montrent tout à fait enclin.es à reconnaître qu’il s’agit de langues véritables. Dans cette exclamation, semblent d’abord se révéler les résidus d’un imaginaire où chacun.e est à sa place. Le monde se sépare en deux, les normaux d’un côté, les assistés de l’autre. L’imaginaire change lentement.

Et puis, l’exclamation contient aussi le rêve d’une communication universelle sans restriction. La situation est tout de même ironique! Ce rêve de communication universelle se trouve projeté sur les Sourd.es qui vivent depuis un peu plus de cent ans les conséquences de l’interdiction des langues signées. Suite à cette interdiction, les populations signeuses ont dû – et doivent toujours – lutter pour reconquérir la reconnaissance de leurs langues, lutter pour faire valoir leurs droits qui ne manquent pas d’être bafoués, dont celui de recevoir une éducation adéquate dans leur langue naturelle. Dans cette exclamation, «C’est dommage», on sent aussi un peu l’expression d’une certaine compassion, mot qu’on aurait aussi envie de mettre entre guillemets. Un «c’est dommage, ça pourrait compenser pour leur surdité. Pour le fait de ne pas pouvoir communiquer « normalement »». La plupart du temps, l’idée reste tacite, mais parfois, elle est aussi exprimée sans détour voire sans vergogne. Une phrase tombe et toute la violence d’une inégalité sociale éclabousse la conversation, la relation.

Les personnes locutrices des langues signées communiquent «normalement». Les langues des signes sont des langues naturelles, elles émergent comme toutes les langues dans des contextes sociaux où il est nécessaire de communiquer. Elles sont liées à la condition physiologique de surdité mais ne s’y réduisent pas et il a existé – comme il existe en ce moment – des lieux où une langue signée est utilisée par l’ensemble de la population qu’elle soit Sourde ou non[3]. Les langues signes sont aussi riches, complexes, subtiles que les langues vocales et si quelque chose les contraint, ce sont davantage les restrictions imposées à ses locuteurs et locutrices notamment en terme d’éducation que la nature visuogestuelle de leur grammaire. Il est surtout question de politique ici.

Or, et heureusement, pour un peu qu’on s’attarde ne serait-ce que quelques instants à la littérature qui se crée dans les langues des signes, ces croyances se trouvent pulvérisées. Et pour peu qu’on creuse un tant soit peu, on découvre un mouvement social international d’une ampleur considérable. Un mouvement social qui fait des gains. Un mouvement d’affirmation culturelle et linguistique qui met un terme définitif à toute possibilité d’assimilation des Sourds une catégorie qui les rangeraient du côté de la déficience. Les contraintes structurelles demeurent, certes. Elles sont un fait social et elles créent des situations de handicap, c’est vrai. Par contre, la réalité socioculturelle des Sourds, les langues et les luttes politiques menées par les communautés signeuses mettent radicalement à mal les catégories dans lesquelles on enferme les corps. On y regarderait de plus près qu’on se rendrait compte à quel point ce découpage est rendu obsolète par leurs luttes.

Dans ces populations Sourdes, on crée. De la littérature, notamment. Et comme ces communautés font partie intégrantes du reste de l’humanité, elles sont préoccupées par les mêmes enjeux que les populations entendantes, menacées par les mêmes crises, aux prises avec les mêmes menaces: la dépendance au pétrole, la dévastation provoquée par son exploitation, et les vies humaines qu’il en coûte pour en conquérir le contrôle, par exemple. L’enjeu ne manque pas d’actualité et face à lui l’écart de perspective entre la majorité oralisante et la minorité signeuse s’évanouit.

« Need » 

Voyons cette œuvre du Flying Words Project (à partir de la 42e minute):

 

 

Le contexte

 

Le Flying Words Project est un duo de création littéraire qui fêtait le 22 février 2014 son trentième anniversaire. Trente années de création et de récitals partout à travers le monde. Composé de Peter Cook et de Kenny Lerner, le duo crée ses œuvres d’abord en American Sign Language (ASL), puis, ensemble, ils conviennent d’un accompagnement en anglais qui permet aux personnes non-initiées à l’ASL de suivre le fil de l’histoire tout en conservant leur attention sur la performance signée.

Déjà, il y a beaucoup à dire. Sur le choix du bilinguisme et sur la relation établie entre les deux langues; sur le contexte de présentation de l’œuvre; sur la composition du public; sur le propos et sur la manière de l’aborder. Déjà, les entendant.es sentiront des démangeaisons et voudront discuter du rapport qu’entretient Peter Cook avec la voix: c’est un pli qui se lisse difficilement. Nous ne les satisferons pas. Nous avons plutôt fait le choix de nous arrêter, dans le cadre de cet article, sur deux choses: nous jetterons d’abord les premiers matériaux pour une critique esthétique de l’œuvre puis ferons quelques remarques concernant l’édition et la publication des œuvres signées.

Les communautés Sourdes à travers le monde sont riches d’un foisonnant patrimoine littéraire. Les langues étant visuogestuelles, les œuvres sont le plus souvent présentées sur scène devant public. La critique, elle, s’élabore ainsi en présence, dans la réaction et dans la discussion qui suit la présentation des œuvres. La connaissance et l’analyse des œuvres se constituent en généalogies et en transmissions horizontales. Elles s’intègrent dans la création, s’enseignent dans les écoles (lorsque la reconnaissance des langues et la nécessité du bilinguisme est suffisamment implantée pour qu’on puisse y enseigner la littérature), passent de génération en génération. De cette critique vivante, par contre, il n’existe que peu, voire pas, de traces tangibles auxquelles référer. En parallèle, une critique commence à émerger dans les publications universitaires. Elle est encore balbutiante. Au début, ce sont les linguistes qui se sont mis.es à la tâche. Travaillant à la description des langues signées, consolidant leur validation, ils et elles ont été les premières à s’attarder à la création et ont commencé à élaborer une poétique c’est-à-dire à scruter méticuleusement la mécanique, interrogeant le «comment c’est fait ». Rapidement, d’autres leur ont emboîté le pas, adoptant une posture plus exploratoire. L’un cherche des filiations dans les traditions signées ou des parentés avec des courants littéraires en langues écrites. L’autre y remarquant un travail de l’image appelle à élaborer une critique en terme de composition, de ligne, d’art visuel. L’autre encore, interpellée par le fait qu’il s’agit de corps en mouvement, fait une incursion du côté de la phénoménologie et flirte avec les études sur la danse. Tout est en friche. En dehors des populations signeuses, la création en langues des signes est honteusement peu documentée, analysée, réfléchie. Nous disons honteusement, c’est que c’est là le témoin du peu de cas que fait la majorité dominante des langues minorées en général, et des langues signées en particulier. Pourtant, il y a là matière à secouer de vieilles habitudes de pensée, matière à être vraiment stimulé.es. Une question qui, parmi plusieurs, taraude les auteur.es est le rapport au texte. Dans la littérature signée, il n’y a pas de distance entre corps et langage, impossible de soutenir une telle idée. Pas de distanciation, pas même par le dépôt du langage sur du papier, ou saisi par des cristaux liquides. Alors on se redemandera: mais qu’est-ce que le texte? Où s’inscrit-il ici?

Nous vous proposons ici quelques premiers matériaux pour approcher la littérature signée. Nous attirerons le regard sur quelques élémentaires qui permettront aux non-initié.es de discerner le travail du langage qui fait du récit une œuvre poétique.

Le texte

À son premier degré de réception, Need nous fait une description de la relation qu’entretiennent les humains au pétrole. On décrit la mécanique de son extraction, de son entreposage, de son transport. Puis on en relate les usages, illustrant dans la foulée les répercussions polluantes de sa consommation avant d’énoncer les conséquences tragiques de la détermination belliqueuse des autorités cherchant à faire main basse sur sa production. Jusqu’ici, rien de surprenant, rien de saisissant. Need n’est pas un texte argumentatif, il ne s’agit pas d’informer sur l’exploitation pétrolière. Le propos ne se situe pas tant à ce degré du récit: ce qu’il s’agit de dire surtout dans cette œuvre, c’est la continuité, la fluidité du cycle de dépendance. Ce qu’il s’agit de faire avec ce texte, c’est de donner à éprouver, en commun, le sentiment frissonnant de la fatalité.

Mais comment regarder cette forme d’art? Art de la scène, la poésie en langues des signes peut aussi être considérée comme un art visuel. Toute la démarche du Flying Words Project est concentrée sur la capacité de faire image des langues signées, qu’elle condense. Elle s’inscrit en cela dans une longue tradition de la création narrative signée. On retrouve en effet dans la création signée un important courant littéraire, qui émerge au cours des années 1960 dans le travail scénique de Bernard Bragg, comédien au National Theater of the Deaf à Washington. Celui-ci développe une technique nommée Visual Vernacular et formée d’une hybridation entre la dimension iconique inhérente aux lexiques et grammaires des langues signées et des techniques apprises à l’école de mime de Marcel Marceau. La technique vise la saisie imagée du récit la plus synthétique possible. Aujourd’hui, celle-ci s’est tellement développée qu’en France, les poètes en langues des signes estiment qu’il s’agit d’un genre littéraire spécifique. On consacre des stages à l’enseignement de cette technique, on organise des concours internationaux, et des gens, comme Peter Cook, deviennent à proprement parler virtuoses. Toute la structure de base de Need s’appuie sur cette technique. De plus, grâce à elle, quoi que pas exclusivement, Need entre aussi en dialogue avec le cinéma d’animation.

Le signe en ASL pour Need a le même mouvement que celui qui désigne la pompe extractive. Pour transformer le premier de manière à ce qu’il devienne le second, il suffit d’étirer l’amplitude du mouvement. On passe de l’un à l’autre dans une continuité lisse. Ce qui dit la dépendance, outre sa déclaration en ouverture et en conclusion de poème, c’est l’inextricable continuité du passage d’une image à la suivante: le pétrole est extrait, transporté, consommé et la pollution qui en résulte est aussi régulière et fluide que le mouvement qui nous la fait voir. Il n’y a aucune interruption, aucune perturbation du premier signe au dernier, de l’extraction du pétrole à la mort du soldat, dont le sang, qui s’écoule goutte à goutte du cercueil, reprend le mouvement de la pompe… et du signe ‘need’.

Les poètes et critiques de la littérature signée nomment cette seconde technique morphing ou technique transformative. Elle fait écho à la morphose, cette technique d’animation bien connue qui permet de passer fluidement d’un dessin initial à un dessin final.

Pour prendre la mesure de la puissance d’évocation de ces techniques, on portera attention à ce passage où la lettre reçue par transport postal aérien (polluant l’atmosphère au passage) se transforme, en un seul geste, en casque militaire. (à partir de 43:30)

Ce geste liant la consommation pétrolière au conflit armé est d’une saisissante efficacité. Plus directe encore que la morphose constante qui traverse le poème, métaphore de l’omniprésence de notre rapport au pétrole, ce seul geste en exprime toute la fatalité. Dans le déroulement du poème, c’est le geste pivot. Pour la première fois, un corps apparaît dans le récit et ce n’est que pour immédiatement le conduire à la mort.

Ce qui nous ramène au texte. À ce constat de l’inscription du message dans le corps, celui du narrateur, celui du personnage et par sa transmission, cognitive certes, mais également kinesthésique, dans le nôtre. La littérature dans les langues des signes peut être considérée comme un art visuel, mais la réception de ce texte a des similarités avec la réception d’une œuvre chorégraphique; c’est une sorte de corps à corps, même médié par la vidéo. C’est aussi dans ces termes qu’il est possible de critiquer une œuvre signée. En observant la performance donnée par Peter Cook, dont tous les mouvements sont caractérisés par une grande tension musculaire, appuyés sur le sternum qui semble régulièrement agir comme un pivot. En y fixant l’attention, on a la sensation de voir se reproduire là l’action de la pompe extractive. Et la tension semble contaminante: en regardant le poème, nous avons eu l’impression d’être nous aussi, tendu.es. Puis cette question surgit : où s’inscrit donc le texte? Dans le corps – celui de l’auteur? Le nôtre? Quel rôle joue l’enregistrement vidéo exactement? Est-il, oui ou non, un support d’inscription du texte qu’il serait adéquat de comparer au livre tel qu’on l’utilise pour consigner les langues vocales dans leur versant écrit?

Ce dont la création en langues des signes dispose peu encore, à l’heure pourtant du web, des e-books, de l’interactivité, ce sont des infrastructures de publication. Pas de plateforme de diffusion. Or, une simple navigation web permet de découvrir des centaines d’œuvres signées. Le plus souvent, il s’agit de captation vidéo de version performée devant public (ou même dans les contextes les plus rudimentaires), telle que celle que nous utilisons ici. Il existe peu d’infrastructures qui permettent par contre de travailler plus soigneusement le rapport entre le texte et l’image puis de diffuser la littérature des langues signées aussi largement et au même titre que celles des langues écrites. Les publications web telle que Raisons sociales font la promesse de cette possibilité. Ne manque plus que de plus en plus nombreuses soient celles qui posent le geste, politique, d’y contribuer.

Pour en savoir plus

Bibliographie

Bauman, H-Dirksen L., Jennifer L. Nelson, et Heidi M. Rose, éd. Signing the Body Poetics: Essays on American Sign Language Literature. Berkeley: University of California Press, 2007.

Benvenuto, Andrea. Les Sourds existent-ils? L’Harmattan, 2006.

Groce, Nora Ellen et John W. M. Whiting. 1988. Everyone Here Spoke Sign Language: Hereditary Deafness on Martha’s Vineyard. Cambridge, Mass. : Harvard University Press.

Encrevé, Florence. Les Sourds dans la société française au xixe siècle, idée de progrès et langue des signes. Silex. Paris: Créaphis Éditions, 2012.

Ladd, Paddy. Understanding Deaf Culture: In Search of Deafhood. Clevedon: Multilingual Matters, 2003.

Sitographie

Le microsite du festival Signing hands across the water. Vous y trouverez, en plus de la documentation d’un récital, des conversations entre les artistes à propos de la création en langues signées.

Le récital complet donné par le Flying Words Project à Montréal dans le cadre du festival Phenomena en octobre 2012.

 

[1] Ethnologue.com en recense 138. Il semble bien, cependant, que le répertoire soit incomplet.
[2] À babord! a bien publié un article dans son numéro d’hiver 2014, en français dans la version papier et bilingue LSQ-français sur son site web, mais un seule publication ne vient pas trop invalider le qualificatif de quasi-totalité.
[3] L’île de Martha’s Vinyard est un cas de figure légendaire. Au cours du 19e siècle, étant donné la grande prévalence de surdité héréditaire parmi les résident.es de l’île, s’est installé un usage généralisé de la Langue des signes de Martha’s Vinyard (MVSL).  Avec le temps, l’usage de la langue s’est détaché de la condition de surdité et l’ensemble de la population communiquait en MVSL, y compris entre personnes entendantes. L’histoire est marquante et participe au façonnage de l’identité Sourde. Dans les écoles bilingues où on reconnait l’importance de l’identité culturelle, son enseignement fait partie du curriculum. On retrouve ici un reportage vidéo de Meredith Peruzzi à ce sujet et une simple recherche web permet de trouver facilement de la documentation. Plus contemporain: l’équipe de Wendy Sandler de l’université de Haïfa, documente  l’évolution de la langue signée bédouine d’Al Sayyidd. Langue émergeante, l’équipe étudie la troisième génération. Comme à Martha’s Vinyard, tout le monde connait la langue signée, ce qui élimine pour les personnes Sourdes, les situations du handicap. 

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