12 avril 2016 | Revue > >

Images de la Grèce post-référendum

Vassilis Kosmopoulos: « Il existe un triangle de pouvoir en Grèce : l’oligarchie économique, les médias et les élites politiques »

Julie Chateauvert et Simon Tremblay-Pepin

Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Dans un premier billet, Vassilis Kosmopoulos nous a partagé son analyse de l’histoire contemporaine de la Grèce. Celle-ci était marquée par trois éléments centraux : la marginalisation de la gauche tenue à l’écart des gouvernements du milieu des années 1930 jusqu’au milieu des années 1970, le maintien au pouvoir, pendant toute cette période, d’une caste de gouvernants ayant émergé des mouvements d’extrême droite et la construction d’une nouvelle élite avec l’arrivée du PASOK au pouvoir en 1981. Vassilis Kosmopoulos estime que nous ne pouvons comprendre les événements politiques récents survenus en Grèce sans se référer son histoire plus ancienne. Suite de l’analyse.

 

L’information et les médias

« Dans les dix dernières années, le monde de l’information a changé en Grèce. Auparavant, pour devenir journaliste, on devait traverser un curriculum universitaire sérieux. Aujourd’hui, bien que cette formation existe toujours, on voit aussi une part des journalistes arriver directement dans les médias sans avoir reçu de formation adéquate, notamment en ce qui concerne l’histoire et la société grecque. En conséquence, plusieurs journalistes ont aisément été influencés, voire corrompus, par l’oligarchie. Si, au moment des négociations avec la Troïka, aucun débat sensé sur une hypothétique sortie de l’Europe n’a pu avoir lieu, c’est parce que le système oligarchique et la concentration médiatique ne le permettent pas.

En Grèce, le système médiatique privé qui domine l’espace public existe depuis 25 ans. Or, il faut bien comprendre qu’aucun gouvernement depuis 25 ans ne s’est aventuré ne serait-ce qu’à tenter de changer ce système. Syriza, suite à son élection, a voulu s’y attaquer, mais n’a pas été en mesure de transformer la situation en quelques mois. Ils ont cependant mis en place, il est vrai, des mesures qui pointent vers des changements. Un bon exemple est la renationalisation de la télévision publique. Cette mesure a été conçue et mise en place pour rendre possible une transformation en profondeur du système médiatique. »

 

Le rapport des médias au pouvoir (ou du pouvoir aux médias)

« Pour donner un peu de contexte concernant cette mesure, rappelons que les télévisions privées ont diffusé leurs premières émissions en 1989. Elles ont alors reçu un permis temporaire de diffusion. Cependant, elles n’ont ensuite jamais accepté de payer quelques frais que ce soit pour obtenir un permis permanent d’usage des ondes publiques. Ceci est tout à fait anormal si on se compare aux autres pays européens. En d’autres mots, en Grèce, des diffuseurs privés profitent des ondes publiques sans s’acquitter d’aucun droit. De plus, les mêmes propriétaires possèdent les chaînes de télévision et les grands journaux imprimés. Or, les premiers sont également alliés avec des grosses organisations du secteur de la construction qui obtiennent d’importants contrats du secteur public. Leur main mise sur les médias, doublée de cette alliance, leur permet de contrôler l’information qui circule en Grèce et, par ce biais, ils peuvent attaquer les adversaires qui les menacent et cacher les informations qui les dérangent. Par cette renationalisation, Syriza tente de se donner les moyens d’une transformation, mais l’organisation qu’il faut attaquer est complexe.

Il existe un triangle de pouvoir en Grèce : les vingt familles qui composent l’oligarchie grecque possèdent à la fois le pouvoir économique (ce sont les armateurs, les compagnies de construction, et ceux qui ont cumulé l’argent venu du passé de l’occupation) et les médias (qui, dans une proportion de 80 %, sont concentrés dans les mêmes mains). Ensemble, elles ont eu une influence importante sur le troisième pôle, le pouvoir politique (à travers notamment le PASOK et Nouvelle démocratie). Par la corruption et le copinage, par l’obtention de contrats publics ou le maintien de monopoles privés, ils s’assurent du contrôle des politiques et veillent à ce que leurs intérêts ne soient jamais dérangés. En plus, ces familles sont liées de près au système bancaire grec. Ainsi, comme ces oligarques ont le contrôle du système bancaire, ils ont été capables d’emprunter des sommes importantes qu’ils ne rembourseront pas à terme. Au cours des événements récents, les trois recapitalisations leur ont permis de transformer leurs dettes privées en dettes publiques, que le peuple grec se charge de payer.

Il est également intéressant de comprendre qu’en Grèce, les médias télévisés génèrent, depuis leur première année d’émission jusqu’à aujourd’hui, des bilans financiers déficitaires. En fait, ils sont des outils de propagandes financés par les oligarques pour accomplir des objectifs qui, eux, sont profitables. Ainsi, si vous obtenez tel contrat public payant grâce à la propagande que fait votre télévision, l’opération devient profitable même si la chaîne de télé, elle, n’est pas rentable. Un bon exemple pour illustrer ceci est le référendum. Pendant ce référendum, la presque totalité des médias nous disait de voter OUI, alors que 62 % de la population a voté NON. On voit bien que nos médias défendent les intérêts d’une caste très précise de la population grecque : des oligarques qui sont liés de près avec l’élite des grandes puissances européennes. Ça nous permet aussi de voir que leur influence n’est pas totale.

Le seul gouvernement qui a confronté cette organisation, c’est Syriza, après 25 ans de promesses de régler cette question et de défaites consécutives de la part de tous les gouvernements précédents. À la fin octobre, une loi est passée au parlement qui oblige désormais ces oligarques médiatiques à payer des licences de diffusion, ils devront également payer rétrospectivement des licences pour toutes ces années pendant lesquelles ils s’y sont dérobé. C’est un changement majeur, mais dont on n’entend évidemment pas parler à l’étranger. Cette nouvelle loi interdira aussi les déficits des chaînes de télé. Ainsi, si des chaînes sont en déficit pendant de trop longues périodes, elles devront céder leur licence à d’autres. Or, ces télévisions sont aussi lourdement endettées face à de nombreuses banques grecques, tant privées que publiques. En fait, elles ont emprunté beaucoup d’argent en mettant en garantie leurs actifs : soit leur programmation télévisuelle. S’il y a un risque qu’elles perdent leur licence, cela dévaluera leurs garanties et réduira considérablement leur capacité d’emprunt et les menacera de faillite.

Certaines personnes critiquent cette loi en disant que le ministre s’octroie, par son biais, trop de pouvoir. En effet, il aura le pouvoir de décider du nombre de licences octroyées. On dit qu’il aurait pu confier cela à un organisme indépendant. Je suis ambivalent face à cette critique. Je concède que tout pourrait basculer si on passait à un ministre moins motivé à agir que celui actuellement en poste. De l’autre côté, nous avons déjà un organisme indépendant pour contrôler les médias et, depuis 25 ans, il a démontré surtout son impuissance. Les chances sont grandes d’ailleurs que si on mettait en place un nouvel organisme, y siègeraient plusieurs alliés des oligarques en place. Un nouvel organisme pourrait bien être ainsi la garantie de ne rien changer. »

 

Ce que l’élection de Syriza signifie

« La signification du mot Syriza crée une incompréhension entre la Grèce et le reste de l’Europe. Le fait qu’il s’agisse d’un parti “radical” donne l’impression au reste de l’Europe que Syriza est un parti d’extrême gauche, plus à gauche encore que le parti communiste grec (KKE), alors qu’il n’en est rien. Syriza est un parti de gauche, c’est vrai, il abrite des courants plus marqués à gauche que d’autres, c’est vrai, mais la position commune à tous les courants est, d’abord, d’être contre l’austérité et le néolibéralisme. Sur le plan électoral, ce positionnement a été au moins partiellement bénéfique. Après l’échec des deux premiers accords avec la Troïka, qu’avaient appuyé Nouvelle démocratie et le PASOK, il était temps d’avoir des gens qui proposaient une autre stratégie face à l’Europe. Quand Syriza a bondi de 4 % à 36 %, c’est parce qu’il a attiré les gens déçus du PASOK, ceux déçus du parti de droite Nouvelle démocratie ainsi que l’électorat de gauche, tous souhaitaient du changement.

Au niveau international, cette élection a suscité de grands espoirs. C’était la première fois qu’un parti de gauche antiaustérité, antinéolibéral, prenait le pouvoir en Europe. Cependant, ces espoirs n’étaient pas fondés sur une connaissance fine de la situation grecque. La Grèce est un état dysfonctionnel qui doit contrôler d’importantes ressources économiques. Tout gouvernement qui accède au pouvoir, et ça sera plus compliqué encore s’il est de gauche, doit composer avec le fait que les oligarques ont la main mise sur le pouvoir. Cette situation rend nécessaire la construction de structures parallèles à l’État et qui échappent aux autres systèmes sociaux dominés par les oligarques.

Étant donné l’insistance avec laquelle la Troïka exige des réformes et que soit mis en place une lutte à la corruption, on pourrait croire qu’elle cherche à créer un nouvel état grec qui servirait les intérêts de la population. Ce n’est, bien sûr, que de la rhétorique. Les réformes néolibérales que commande l’Europe et les mesures d’austérité qu’elle nous impose vont soit renforcer le pouvoir de l’oligarchie, soit le transférer à des entreprises étrangères. Par exemple, l’une des exigences de l’Europe pour la conclusion du troisième accord, celui signé en juin, était de privatiser nos quatorze aéroports régionaux en les vendant à une entreprise allemande. On voit bien quels intérêts les pays européens servent avec ce type de proposition. Ils ne veulent pas vraiment d’une Grèce qui devient un état européen moderne : ils veulent tirer profit du tourisme que la Grèce attire ou des éventuelles réserves de gaz ou de pétrole que pourrait contenir notre territoire.

Syriza savait tout ça, le fait est cependant, que même en formant le gouvernement, ils n’ont pas eu accès au véritable pouvoir. Le pouvoir, ça signifie déjà que le système de justice fonctionne adéquatement et qu’on peut donc envoyer les élites corrompues en prison. Changer un système de justice demande du temps, ça ne se fait pas en six mois, ou alors il faut un coup d’État ou une révolution, mais ce n’est pas ce qui est en train de se passer en Grèce en ce moment. Le référendum était une stratégie pour gagner du pouvoir de négociation. Le problème est que l’élite européenne néolibérale, bien qu’elle ne puisse le dire ouvertement, se fout des référendums et de la démocratie. »

 

Les négociations de 2015

« Beaucoup de gens disent que Varoufakis n’a pas été utile comme ministre. Il a pourtant été très utile pendant la première partie des négociations. Ensuite, par contre, sa stratégie a montré des limites, parce qu’elle n’était pas appuyée sur un pouvoir de négociation réel. Les gens ont bel et bien voté NON au référendum. Ils ont dit non à l’austérité, au néolibéralisme, non à notre terrible situation économique. Mais ils n’ont pas dit non à l’Europe ou même à l’Euro. Or, la troïka refuse de séparer les deux : si vous voulez rester dans l’Euro, il faut subir l’austérité. Il ne restait que deux options : quitter l’Europe ou capituler en tentant de sauver les meubles et en espérant de reconstruire la Grèce pour être en mesure – lorsque la situation politique aura changé en Europe – de faire des gains. Or, la première option n’existait pas vraiment, parce que le peuple grec n’était pas prêt à sortir.

Ce qui s’est passé en juillet 2015, c’est que Syriza a essayé d’expliquer à l’Europe comme au peuple grec que les précédents mémorandums ont échoué parce que les réformes proposées ne transformaient pas vraiment la Grèce. Syriza a donc tenté d’intégrer des réformes économiques qui seraient aidantes dans ce troisième accord qu’ils ont fini par signer. Bien sûr, ce plan n’était pas tout bon. Cependant, il contient quelques propositions, notamment pour améliorer l’efficacité du système de justice, qu’il serait fort pertinent d’appliquer.

Par contre, l’Europe essaie aussi de profiter de cet accord. Elle tente de faire des gains, par exemple, en menaçant la loi qui empêche les créanciers de se saisir de la résidence principale d’une personne qui n’est pas ou plus solvable. Pourtant c’est une idée absurde. Nous avons déjà recapitalisé trois fois nos banques nationales. Pour que cette recapitalisation soit effective, il faut qu’elle soit appuyée sur des actifs solides. Or une partie de ces actifs sont les prêts hypothécaires contractés par la population grecque. Si vous permettez la saisie des maisons par les banques dans le contexte actuel, une part des prêts qui sont actuellement maintenus, même si en défaut de paiement, se verront annulés et remplacés par les maisons elles-mêmes. Or, un tel mouvement entraînera inévitablement une dévaluation des maisons et donc des actifs possédés par les banques. Nous devrons alors les recapitaliser une quatrième fois et c’est la dernière chose dont l’État grec a besoin en ce moment. C’est de la folie!

En matière de politiques publiques, pendant ses premiers mois au pouvoir, Syriza n’a pas vraiment gouverné. Il ne le pouvait pas, pris entre les contraintes budgétaires et les contraintes politiques de la Troïka qui exigeait d’approuver chaque politique publique en menaçant de pousser le pays à la faillite s’il n’obéissait pas à ses prérogatives. Les négociations ont échoué, parce que Syriza n’avait pas le pouvoir de négociation nécessaire pour faire des gains, notamment parce qu’il n’y avait pas de plan B fonctionnel vers une sortie de l’Euro. Si la population grecque avait été prête à envisager un tel plan, peut-être alors aurait-il pu servir de levier de négociation efficace.

Donc Syriza a perdu. Pour une certaine gauche, Tsipras est un traître. En même temps, s’il était revenu de Berlin en ayant pour résultat que toutes les banques du pays fassent faillite et que l’ensemble des dépôts de la population disparaissent du même coup, les mêmes qui crient à la traîtrise aujourd’hui auraient été les premiers à le lyncher directement sur la place Syntagma. Ni la société, ni l’État, ni l’économie n’étaient prêts pour une rupture avec l’Europe. »

 

Les élections de septembre 2015 et après

« Je n’ai pas été surpris de voir à la fois la réélection de Syriza et l’échec d’Unité populaire. Les figures importantes de ce petit parti ont été élevées dans le confortable giron du parti. Ils sont d’abord des idéologues. Ils ont une tradition d’opposition politique dont l’habitude est surtout de tenir des propos moralement juste, mais de ne jamais se soucier de leur application. On peut donc dire n’importe quoi qui plaît aux gens. Quand on arrive au pouvoir, cependant, il faut pouvoir mettre en place ce qu’on veut. Si on veut avancer dans un processus révolutionnaire, ce n’est pas avec ce genre de personne qu’on pourra le faire.

En fait, le débat entre Syriza et Unité populaire peut se résumer ainsi : les seconds disent que Syriza n’est plus un parti de gauche et qu’il ne transforme pas la société grecque. Syriza rétorque qu’il prend la société grecque là où elle est rendue et prend les moyens réels de la transformer profondément – comme c’est le cas avec son action du côté de l’information par exemple – au lieu de simplement souhaiter des changements révolutionnaires irréalisables en ce moment. »

 

Ce dont la Grèce aurait besoin

« La Grèce a besoin de réformes, mais pas celles qui sont proposées par l’Europe. Par exemple, la Grèce a l’atout du tourisme, peut-on améliorer nos services touristiques et peut-on nous assurer que les profits générés par ces services demeurent en Grèce? Oui, bien sûr, il y a même beaucoup de travail à faire de ce côté, mais rien n’était proposé dans les accords d’austérité avec l’Europe. En fait, c’est plutôt le contraire qui se produit : les meilleurs sites touristiques, les lieux les plus profitables sont en train d’être rachetés par des étrangers qui vont siphonner les profits vers chez eux. Ce n’est pas une vraie réforme, c’est la répétition de ce que nous avons vécu au 19e et 20e siècle : l’appropriation de nos richesses par les pays du Nord.

Du côté de l’agriculture aussi nous pourrions faire des réformes. Nous ne produirons pas en série des grains à bas prix, mais nous avons un sol très riche qui pourrait produire un pain biologique de grande qualité. Il faudrait des investissements publics pour faire passer ce secteur productif à un autre niveau. Qu’on exporte autre chose que de l’huile d’olive!

Troisièmement, selon une recherche du MIT le peuple grec a une étrange particularité, une forte concentration de notre population est composée des chercheurs de haut calibre répartis dans les plus grands centres de recherche à travers le monde. C’est l’exode de nos cerveaux : on parle de plus de 300 000 chercheurs et chercheuses qui ont quitté la Grèce pour d’autres pays entre 2010 et 2015. Nous pourrions redevenir un centre d’innovation et de recherche si nous avions des arguments pour faire revenir ici ces gens déjà formés, déjà reconnus.

Voilà le genre de réformes dont nous aurions besoin. Jamais vous n’avez vu ça dans les deux premiers accords qui se concentraient sur le maintien du dogme de l’austérité et qui, en fait, ont participé à détruire la fragile structure productive grecque. C’est dire à quel point l’hypocrisie de l’Europe est grande à propos de la Grèce. »

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