27 janvier 2016 | Revue > >

Images de la Grèce post-référendum

Vassilis Kosmopoulos : «Si on ne comprend pas l’histoire de la Grèce, on ne peut pas comprendre la crise que nous vivons.»

Julie Chateauvert et Simon Tremblay-Pepin

Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Nous rejoignons Vassilis Kosmopoulos devant l’immeuble où il loue depuis une dizaine d’années un petit bureau où il s’installe pour écrire. L’immeuble est situé tout juste à côté de l’Église orthodoxe Kapnikarea, une des plus vieilles d’Athènes, à mi-chemin entre les places Monastiraki et Syntagma à Athènes. Plutôt que de nous guider vers son bureau, Vassilis Kosmopoulos nous entraîne quelques pas plus loin vers un café réputé servir les meilleurs expressos de la capitale grecque. Documentariste, journaliste, chercheur, Vassilis Kosmopoulos mène plusieurs vies. Passionné d’histoire, il a un intérêt particulier pour la situation, le rôle et l’évolution des médias dans la Grèce contemporaine. Au moment de notre rencontre, il termine un ouvrage – sous la pression de son éditeur impatient – qui traitera de l’entreprise d’enfouissement sous terre des trésors patrimoniaux grecs dans le but de les protéger pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’intérêt qu’il porte à cet exercice logistique pour le moins ambitieux est également motivé par son arrière-plan politique complexe. Vassilis nous raconte que l’occupant allemand a joué dans l’entreprise un rôle ambigu considérant les œuvres de la Grèce antique appartenant au patrimoine de la culture aryenne. Ainsi tout en maintenant la Grèce sous sa botte, l’occupant a contribué à la protection du patrimoine.

Notre conversation s’étendra sur plusieurs heures. En ce jour férié où les Grecs célèbrent leur résistance héroïque contre l’envahisseur italien en 1940, les cafés, terrasses et restaurants sont bondés. C’est dans ce contexte que Vassilis Kosmopoulos nous fera le récit de son histoire de la Grèce du 19e siècle à aujourd’hui. C’est un prérequis, selon lui, pour saisir la situation actuelle. Il n’avalera d’ailleurs pas une bouchée de son dîner posé devant lui avant d’avoir terminé son récit. Nous restituons ici cette synthèse historique avant de proposer l’analyse que fait Vassilis Kosmoupoulos de la situation actuelle de la Grèce.

 

Le 19e siècle

« Si on ne comprend pas l’histoire de la Grèce, on ne peut pas comprendre la crise que nous vivons. D’abord, la Grèce contemporaine est un jeune État constitué depuis seulement 200 ans. La plus grande partie de la Grèce d’aujourd’hui – le centre et l’est – faisait auparavant partie de l’Empire ottoman. En 1822, le processus d’indépendance démarre, mais la libération s’étendra sur presque cent ans, des parties de la Grèce se libérant une à une du joug ottoman. La situation est par ailleurs complexe. Pendant le 19e siècle, tous les grands pouvoirs de l’époque interviennent en Grèce : les Britanniques, les Français, les Russes et les Allemands.

À cette époque, les partis politiques grecs étaient clairement liés à l’une ou l’autre de ces puissances. On trouvait, au gouvernement grec, le parti des Russes, celui des Britanniques et celui des Bavarois. Le parti bavarois a même, à une certaine époque, imposé un roi à la Grèce. En fait, pendant plusieurs décennies, la Grèce a été gouvernée par des rois imposés par des puissances étrangères : un roi danois a succédé au roi bavarois et ainsi de suite. L’oligarchie grecque, déterminante dans la situation actuelle, a des racines qui remontent jusqu’à cette époque. Elle était, alors, profondément connectée avec ces puissances et s’accommodait bien des rois fantoches imposés à notre pays. Déjà, donc, l’oligarchie servait non seulement ses propres intérêts, mais aussi ceux de puissances étrangères. Les classes populaires qui voulaient davantage de démocratie et transformer cette dynamique n’avaient tout simplement aucun accès au pouvoir. Le rapport du peuple grec à l’État s’explique en partie à partir de ce qui se passait à cette époque. La perception des gens aujourd’hui est encore teintée de l’imaginaire formé à cette époque : l’État est un ennemi, un appareil auquel, sans liens familiaux, sans entrée préalable, il n’y a aucune façon d’accéder.»

 

Début du 20e siècle

«Pendant la Première Guerre mondiale, la Grèce s’allie avec les Anglais et les Français contre l’Empire Ottoman et l’empire Austro-Hongrois. Pour nous, cependant, la guerre se poursuit après 1918, dans un conflit qui nous oppose à la Turquie. À l’époque ottomane, des populations d’origine grecque vivaient à Istanbul ou en divers endroits d’Asie Mineure. C’étaient des populations éduquées, cosmopolites et impliquées sur le plan politique. Marchandes et productives, elles ont activement participé à stimuler ces économies. Or, les grandes puissances européennes nourrissaient alors un intérêt marqué pour le Moyen-Orient. Profitant de leur influence sur la Grèce, elles se sont servi de l’armée grecque pour y mener des conquêtes. Après un temps, cependant, elles ont jugé préférable, pour protéger leurs intérêts moyen-orientaux, de conclure une entente avec la Turquie plutôt que de tenter une invasion de l’Asie Mineure. Elles ont abandonné l’armée grecque qu’elles avaient engagée dans l’invasion et qui a subi une cuisante défaite. Des millions de soldats ont été tués et toute la population grecque présente en Asie Mineure a fui pour échapper à des représailles. Une part imposante de notre population, qui était habituée de vivre avec les Turcs, a été forcée d’abandonner maison, famille, travail et de recommencer sa vie en Grèce. Pour l’économie grecque alors plombée par la guerre, la venue de ces réfugiés éduqués et compétents a donné un souffle dynamisant. Le résultat sur le plan géopolitique, par contre, est que la Grèce a perdu l’accès à l’autre rive de la mer Égée. C’est là le premier traumatisme politique de l’histoire grecque récente et ses conséquences se répercutent des années 1920 jusqu’à aujourd’hui.

Après cette guerre, la Grèce entre dans une longue période de débats intenses concernant la nature de son régime politique : doit-on maintenir la monarchie constitutionnelle ou se défaire de la royauté? Ces débats, ponctués d’une série de référendums ou d’élections de partisans de l’une ou l’autre option, agitent le gouvernement et instaurent une relative instabilité politique. La droite, liée au roi et aux pouvoirs étrangers, tente de maintenir son emprise alors qu’une gauche démocratique la conteste. Cette gauche n’est pas communiste. Il s’agit surtout d’organisations sociales-démocrates et centristes. En 1936 survient le coup d’État de Metaxás qui instaure un régime fasciste. Son fascisme est plus modéré que celui d’un Mussolini, mais il envoie quand même les communistes en exil, exécute ses opposants politiques, etc. Metaxàs reste au pouvoir pendant quatre ans, jusqu’en 1940. C’est lui qui est au pouvoir lorsque la Grèce reçoit de l’Italie un ultimatum : l’armée italienne est aux frontières et s’apprête à prendre la Grèce par le Nord. Même comme fasciste lui-même, son nationalisme ne peut se résoudre à abandonner la Grèce aux mains d’une puissance étrangère. Des forces de différentes origines politiques s’allient alors pour combattre l’envahisseur : des communistes, des libéraux et des fascistes. C’est comme un miracle d’unité nationale, les différences ne disparaissent pas, mais tout le monde s’unit pour vaincre l’envahisseur italien. Ils remportent une victoire héroïque qui marque l’imaginaire grec. C’est cette victoire que nous célébrons aujourd’hui et que souligne ce jour férié.

Quelques mois plus tard, c’est l’Allemagne qui décide à son tour de marcher sur la Grèce. Cette fois, l’envahisseur l’emporte. Le gouvernement grec s’est alors exilé et les nazis ont mis une marionnette au pouvoir à sa place. Ce gouvernement de façade était composé de fascistes, de sympathisants d’extrême droite et de quelques oligarques. S’est alors mis en place un des mouvements de résistance les plus massifs d’Europe, même s’il est méconnu. On le dit très peu, mais en Grèce – comme en Yougoslavie d’ailleurs – la résistance ne concerne pas qu’un réseau discret comme en France, il s’agit d’une vaste part de la population. D’un côté, on avait les gens qui, des montagnes, formaient l’armée des partisans. De l’autre, un Front de libération national agissait dans les villes. Même les enfants étaient actifs dans la résistance et participaient aux sabotages menés contre les troupes allemandes.

Le moment crucial de l’histoire grecque survient lorsqu’il apparaît évident que les nazis vont perdre. La plupart des gens qui se battent pour la résistance souhaitent pouvoir choisir le régime qui leur convient. Les gens veulent participer à l’élection d’un gouvernement national. Or, en 1944, dans une rencontre entre Churchill et Staline, avant Yalta, les grandes puissances établissent le partage du pouvoir des pays frontaliers. La Roumanie est divisée en deux, à cause de ses richesses pétrolifères. La Yougoslavie, elle, a été donnée aux Soviétiques, tandis que la Grèce a été cédée aux Britanniques. Bien sûr, cela se passe sans que personne, en Grèce, n’en ait conscience.

Les Britanniques seront plus tard largement responsables de la guerre civile grecque. Ces derniers avaient de grandes craintes une prise de pouvoir par les communistes en raison de leur forte participation à la résistance. Pourtant, la population grecque d’alors était loin de souhaiter devenir un satellite de l’URSS. Elle souhaitait d’abord se doter d’un gouvernement élu démocratiquement qui se débarrasserait des collaborateurs nazis. Est-il besoin de préciser que ce ménage n’a été fait que superficiellement? Ensuite, les gens aspiraient à une reconstruction du pays qui se piloterait de façon démocratique, ce qui ne s’est pas passé non plus. Comme les Britanniques estimaient que cette partie de la zone tampon entre l’est et l’ouest leur revenait, ils n’allaient pas risquer de référendum ou d’élections libres portant sur le type de régime à mettre en place. Ainsi, ils ont rétabli le système monarchique. Au terme de leurs manœuvres, la Grèce s’est retrouvée gouvernée par une nouvelle marionnette, britannique cette fois, le Roi George. Pour y parvenir, les Britanniques ont réuni, en 1944, la gendarmerie mise en place par les nazis, des officiers militaires du régime précédent et des traîtres, et les ont lancés dans un combat contre l’armée des partisans qui avait libéré le pays et mis en place un nouveau régime. C’est le début d’une guerre civile destructrice et sanglante. Bien sûr, les Britanniques avaient beau craindre, l’URSS n’appuie pas les partisans grecs vaincus puisqu’elle avait déjà cédé le territoire à Churchill. En 1949, à la fin de la guerre civile, la Grèce est un territoire anglo-américain gouverné solidement à droite.»

 

Après la guerre

«Pendant les quinze années qui ont suivi la guerre civile, tous ceux qui gouverneront le pays seront téléguidés soit par les Américains, soit par les Anglais. La gauche était mise à l’index. On ne pouvait pas lire de journaux de gauche, on envoyait les militant-es en exil. Pour être embauché par le secteur public, on devait fournir une lettre de la sécurité publique attestant qu’on n’appartenait à aucune organisation communiste. Des générations de militant-es ont été torturées sur des îles pour obtenir d’eux la répudiation de leurs idées communistes. Durant cette période, les oligarques qui avaient opéré le marché noir pendant la guerre, et qui étaient liés au régime fasciste de Metaxás et même au régime nazi, tous ces traîtres sont aux commandes! Certains sont nommés ministres en toute impunité et avec l’approbation des Britanniques et des Américains.

Au tournant de l’année 1965, partout dans le monde, il y a ébullition : opposition à la guerre du Viêt Nam, crise des missiles, révoltes étudiantes, etc. Ces idées circulent aussi en Grèce et, dans la foulée, la gauche prend de plus en plus de pouvoir. Que surviendra-t-il? Un coup d’État, orchestré par la CIA, amène au pouvoir l’extrême droite grecque, dont l’histoire remonte à la collaboration avec le régime nazi. Pendant sept ans la dictature des colonels, non seulement approuvée, mais activement appuyée, voire guidée par les Anglais et les Américains, sévira. C’est seulement suite à l’invasion turque de Chypre que la géopolitique internationale a donné à la Grèce suffisamment d’air pour que le peuple grec se débarrasse de cette infâme dictature.

Vous voyez maintenant qu’avant de parler de ce qui permet l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015, il faut comprendre que de 1936 à 1974 la Grèce étouffe sous une chape de plomb contrôlée par la droite. Ainsi, l’arrivée du PASOK de Papandréou en 1981 crée une onde de choc. Aussi centriste et modéré que puisse être ce parti, il représente une ouverture considérable du champ politique. On franchit alors certaines étapes importantes de démocratisation du pays. Sauf qu’on s’arrête en chemin. En fait, une nouvelle oligarchie se forme. À la vieille droite ayant ses origines dans des régimes fascisants s’ajoute une nouvelle oligarchie nouée au cœur du PASOK qui fait surtout usage du pouvoir d’État et de l’argent des contrats publics pour assoir son pouvoir.»

Confirmez que vous n'êtes pas un robot