22 mai 2018 | Revue > >

Vivre une temporalité féministe de la relation

Marie-Anne Casselot

« Prise dans le jeu des générations, [la transmission] a rapport au désir des anciennes, comme des nouvelles. C’est aux nouvelles qu’il appartient de déterminer si elles veulent de l’héritage et ce qui, dans cet héritage, les intéresse. C’est aux anciennes qu’il appartient d’entendre la demande, d’infléchir leur langage, en un échange dans lequel, chacune restant ce qu’elle est, faisant honneur à son histoire propre, s’adresse cependant à l’autre et écoute son adresse. » Françoise Collin, Un héritage sans testament.

 

 

Ces mots de Françoise Collin ont longtemps résonné en moi. J’ai lu et relu son chapitre Un héritage sans testament. Sans la concevoir théoriquement, mais en la vivant, la question de la transmission féministe m’a beaucoup occupée ces dernières années. Ne serait-ce que lors de mon passage au blogue Je suis féministe où nous avions eu des débats houleux sur le rôle d’un blogue féministe dédié aux « jeunes » féministes de 18 à 35 ans. La catégorie « jeune » étant relativement arbitraire, elle nous a fait réfléchir à l’apport de la perspective « jeune » dans les féminismes québécois et corrélativement aux bénéfices des solidarités générationnelles. C’est pourquoi Collin m’a touchée droit au cœur. Quel héritage féministe a-t-on reçu et lequel voudrons-nous transmettre? Entre les désirs des anciennes et des nouvelles se dessine une volonté féministe similaire menant à l’égalité des sexes ou encore à la destruction du patriarcat, selon le chapeau militant qui nous fait le mieux. Cette citation si juste de Collin soulève l’enjeu relationnel de tout héritage : il est question d’un échange entre des générations, ce qui implique une durée temporelle, où il se transmet des valeurs et de la richesse.

L’affirmation de Collin selon laquelle « la constitution d’une temporalité symbolique entre femmes, et d’une génération symbolique, [est] le fait nouveau de notre époque et l’apport fondamental du féminisme »[i] m’a interpellée. Cette affirmation – à la fois simple et immense – a été le moteur d’une réflexion sur les généalogies féministes, la transmission et la temporalité. En effet, centrale à la question de la transmission féministe se trouve l’idée du temps. Comment penser la relation qu’entretiennent les femmes au temps ? D’entrée de jeu, Collin mentionne que les femmes ont été « vouées à la répétition des mêmes gestes autour de la reproduction » par l’histoire patriarcale. Simone de Beauvoir a similairement décrit la relation négative, parce que répétitive, que les femmes ont envers le temps. L’aspect négatif de la répétition m’a dès lors taraudée. Dans un contexte contemporain où nous pensons à la charge mentale ou encore au travail émotionnel, la répétition, que ce soit des gestes, de l’écoute ou encore des tâches domestiques, est nécessaire. Il doit bien y avoir un moyen de penser la répétition comme un aspect indispensable de la relationnalité puisque cette relationnalité s’écoule dans le temps. Enfin, je me suis posée la question suivante : peut-on penser le temps de façon féministe ? À mon avis, cela nécessite d’abord une reconnaissance de la répétition intrinsèque à la temporalité féminine (celle qui nous a été imposée historiquement) et nous devons aussi réfléchir à notre façon féministe de durer dans le temps – ce qui nécessite de nuancer notre rapport à la répétition. La répétition est non seulement intrinsèque au travail de soin à l’autre, mais elle l’est aussi pour la transmission des valeurs.

J’effectuerai en premier lieu un petit tour d’horizon sur l’aspect négatif de la répétition, tel que Françoise Collin et Simone de Beauvoir en parlent dans leurs œuvres respectives. Je proposerai une façon de repenser la répétition pour en faire une valeur cruciale de la quotidienneté et de la relationnalité. Ensuite je m’attarderai sur la question de la transmission féministe ; sur ce qu’elle implique et sur quelques limites théoriques à propos de la notion de « génération » dans les mouvements féministes. Enfin, je conclurai en suivant Françoise Collin à la trace lorsqu’elle nous enjoint à « choisir nos modes d’apparentement » pour « assumer le temps comme continuité et ouverture »[ii].

 

Sur la répétition et la relation

Historiquement, l’éternel retour des tâches ménagères a été le lot de toutes les femmes. Déjà dans le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir décrivait que la situation des femmes se vivait sur le mode d’une durée répétitive, principalement dans le travail domestique, mais aussi dans son corps, lorsqu’on pense aux processus biologiques des menstruations et des grossesses. L’analyse de Beauvoir est très décourageante : la femme est routinière, « vouée à la répétition » autant dans son foyer que dans son corps [iii]. Carrément, l’avenir ne promet rien de neuf parce que le temps n’est pas pour l’« être-au-monde » féminin un « jaillissement créateur »[iv]. Dans son langage existentialiste, Beauvoir déclare que le rapport des femmes au temps est bouché, car elles sont réduites à l’immanence en tant que sujets. L’ambiguïté de l’existence féminine découle d’un rapport tendu entre leur subjectivité et leur corporalité – entre la transcendance et l’immanence, pour reprendre le vocabulaire beauvoirien. L’écoulement de la temporalité féminine est marqué par les cycles du corps. Le temps des femmes, et leur « valeur » sociale, a été mesurée selon des étapes corporelles cycliques telles que les menstruations, la grossesse, la ménopause, la vieillesse. Sans compter tout le temps investit dans les rituels de beauté : il s’agit de soumettre le corps aux multiples critères de beauté imposés par le patriarcat. Sans oublier que c’est entre autres cette corporalité féminine, cette différence sexuelle, qui a servi de justification à l’oppression patriarcale, à cette relégation des femmes dans l’immanence, dirait Beauvoir. Enfin, ce rapport bouché au temps fait que les femmes ne se projettent pas de façon créatrice et transcendante dans leur horizon temporel. La répétition est ici négative, car l’assignation à la féminité, autant qu’à la domesticité, empêche toute création et toute transcendance du sujet femme. Chez Beauvoir, l’être-au-monde féminin est donc défini par la répétition – l’indépendance des femmes surviendra lorsqu’elles se sortiront de ce rapport bouché au temps. D’ailleurs, j’entends « être-au-monde féminin » comme une expérience se vivant dans la multiplicité et cela ne sous-entend pas une expérience universelle ni homogène de la féminité. Je considère plutôt qu’il existe de multiples déclinaisons des expériences vécues des féminités.

Similairement, Françoise Collin affirme que « [d]ans l’histoire générale, l’histoire des hommes, la société des femmes serait en quelque sorte une société sans histoire, vouée à la répétition des mêmes gestes autour de ce qui se nomme […] la reproduction. »[v] Le travail de la reproduction englobe ici les tâches domestiques reproduisant les conditions de vie des êtres humains, mais aujourd’hui nous pourrions ajouter les tâches de soin – bref, tout ce qui nous maintient en vie, physiquement et émotionnellement. Selon Collin, ce travail de la reproduction a empêché les femmes d’accéder à des « mondes nouveaux » et les a coupées de la transmission symbolique. Une petite précision ici : Collin comprend les « mondes nouveaux » comme des créations artistiques, théoriques et symboliques qui permettent aux êtres humains d’explorer de nouveaux terrains de réflexions. Cette temporalité répétitive de la reproduction a rendu les femmes silencieuses dans cet éternel retour du même : « La durée assurée aux femmes par la reproduction est celle d’un temps qu’on laisse venir, qu’on laisse faire et qui, de mère en fille, prend l’allure d’un revenir cyclique. C’est un temps qui ne laisse pas place à la parole : la mère est muette. »[vi] À l’œuvre ici, une passivité fondamentale dans le rapport des femmes au temps. On n’y peut rien, on laisse le temps passer sur nos corps et nos esprits, on refait ad vitam eternam le même travail ménager. Enfermées dans cette répétition, les femmes n’accèdent pas à la transmission symbolique permettant de se construire une histoire, une généalogie hors de la reproduction. Ce que Beauvoir entendait par « jaillissement créateur » ou « transcendance » cette faculté créatrice, intellectuelle, engagée, de se construire une vie en multiples projets. On comprend bien pourquoi une partie des mouvements féministes ont beaucoup insisté sur l’indépendance financière, l’emploi, bref le travail. Il fallait se dégager – ontologiquement et concrètement – de cette temporalité négative et passive.

Ainsi, puisque la temporalité répétitive (des tâches domestiques et de la reproduction) a été historiquement imposée aux femmes, je suis d’avis qu’elle fait partie de l’être-au-monde féminin sans toutefois entièrement le définir. Aujourd’hui, la corporalité féminine n’est plus un marqueur aussi définitif de l’être-au-monde féminin qu’au temps de Beauvoir. Or, le travail domestique repose encore majoritairement sur les femmes, d’où l’intérêt de se pencher sur leur rapport au temps. Les expériences répétitives peuvent ouvrir des mondes si on se les réapproprient de façon créatrice et neuve. Alternativement, cette temporalité répétitive pourrait se décentrer du féminin, se « dégenrer » si l’on peut dire, pour pouvoir être reprise et valorisée par les personnes de tous genres. Cela dit, je souligne aussi que cette temporalité répétitive a été perçue négativement à cause de son assignation aux femmes et au féminin en premier lieu.

J’ai envie de repenser cette temporalité répétitive pour la qualifier de temporalité de relation. Ou encore d’insister pour que ce soit une répétition propre à la quotidienneté de la vie en communauté. Le travail ménager, autant que le travail émotionnel, consiste à la répétition de tâches de soin, de subsistance, de maintien du lieu de vie à tous les jours, pour toute la vie, que ce soit pour une famille, pour des personnes seules ou dans des communautés alternatives. Cette temporalité répétitive ne doit pas être comprise unilatéralement comme négative puisqu’elle participe au maintien de la vie. Par « maintien de la vie », je fais ici écho à Valérie Lefebvre-Faucher lorsqu’elle discute de la crise de la reproduction :

L’activité qui nous intéresse n’est plus la production-consommation, mais le maintien, dans un temps cyclique, de la vie. Quand je parle de reproduction, je pense à toutes ces définitions en même temps. Manger, soigner ET faire naître. Ces activités de l’ombre, que les sociétés modernes ont voulu voir réaliser (discrètement, gratuitement et par amour) par les femmes continuent d’être déconsidérées. Le salariat, l’idée même de calcul du temps de travail ne conviennent pas, en effet, à la reconnaissance de la contribution à la vie. J’ai soif de projets collectifs qui remarquent, valorisent et célèbrent ces activités-là.[vii]

D’entrée de jeu est mentionnée le cadre cyclique des activités de reproduction, comprises au sens large, ainsi que leur dévalorisation dans les sociétés modernes. Les tâches domestiques tout comme les tâches de soin prennent du temps, mais elles n’entrent pas dans le cadre des activités salariées dont on reconnaît la valeur marchande. Et pourtant, ces activités détiennent bel et bien une valeur incontournable. On ressent l’appel à revaloriser ces activités lorsque Lefebvre-Faucher affirme : « Ce qu’il nous faut voir, c’est le pouvoir que nous avons déjà en nous occupant de ces tâches invisibles. »[viii] Il y a un pouvoir intrinsèque à toute temporalité répétitive de la relation. Il s’agit de revaloriser le lien relationnel qui s’effectue dans les tâches domestiques et celles de soin.

 

La transmission féministe

Repenser la temporalité sera incontournable pour entreprendre le bel enjeu de la transmission des valeurs féministes. Selon Collin, pour « que l’être-femme poursuive son devenir » il faut que les femmes se « donnent un espace d’inscription qui seul permet d’assumer le temps comme continuité et ouverture »[ix]. Collin mentionne quelques exemples de tels espaces d’inscription : maison d’édition, librairie, centre de femmes, etc. Ces espaces symboliques permettent une temporalité féministe propice à la transmission des valeurs féministes. Comment la transmission féministe s’inscrit-elle dans le temps?

En restant sur les traces de Collin, mais en bifurquant un peu, j’ai mentionné dans la section précédente que la temporalité « féminine » se déclinait de façon répétitive, principalement dans la corporalité féminine et dans le travail domestique, mais qu’on devrait plutôt la qualifier de temporalité de la relation ou temporalité de la quotidienneté. Chez Collin, « la maternité biologique assurant la transmission comme perpétuation de l’espèce a masqué et barré la transmission symbolique qui nécessite la position de singularités. La question de la génération a été rabattue sur la question de la reproduction. »[x] Selon elle, il faut détacher la génération biologique de la génération symbolique afin de pouvoir s’inscrire dans l’histoire comme des singularités, des personnes libres situées dans leur contexte socioculturel respectif. Collin revendique la construction d’une génération symbolique entre femmes, « parce qu’elle ouvre un espace de négociation qui passe par la parole, parce qu’elle ne relève pas de la nécessité mais de la liberté, parce qu’elle permet à chacune non pas de subir mais de choisir ses modes d’apparentement […].»[xi]

C’est pourquoi il faudrait, à mon avis, être critique des idées de générations dans les discours féministes. Tout relent reproductif, ou familial, dans nos discours féministes serait à revoir afin de ne pas reconduire des tactiques implicites d’exclusion. Je m’explique : depuis quelques décennies, l’idée d’une « sororité » féministe a été grandement critiquée puisqu’elle mettait de l’avant une vision uniforme et homogène du mouvement féministe. Ensuite, la typologie des vagues féministes a été adoptée afin de caractériser certaines générations de féministes selon un « modèle additif chronologie/idéologie » exprimant les différences entre les générations de féministes se succédant dans le temps[xii]. Or, cette typologie des vagues est réductrice puisqu’elle réifie les différences entre les générations autour d’enjeux spécifiques et elle annihile les nuances ayant existées à l’intérieur des différentes vagues. C’est pourquoi je suis d’accord avec Blais, Fortin-Pellerin et al., lorsqu’elles affirment que « ce qui découpe le mouvement féministe n’est ni le temps ni les générations, mais bien les courants d’idées. »[xiii] Leur article fort convaincant nous enjoint à examiner les nuances idéologiques existant chez les différentes générations féministes et à ne pas homogénéiser les caractéristiques de chaque courant d’idées à des générations précises.

Toutefois, je suggère qu’il est impossible d’exclure la temporalité de nos réflexions féministes et philosophiques. Je diffère des autrices précédentes car je pense qu’il s’agit plutôt d’extirper les référents générationnels superflus de nos discours et de trouver un équilibre ardu entre ne pas survaloriser ni dévaloriser la maternité, par exemple, tout en mettant de l’avant l’importance de la relationnalité propre à tout « mode d’apparentement ». Effectivement, Collin discute de « maternité symbolique », « génération symbolique » ou encore de « filiation symbolique ». J’opte plutôt pour sa formule de « choisir ses modes d’apparentement », car elle est plus propice et réceptive à différents types de relations. Les féministes ont travaillé très fort pour sortir les femmes de la reproduction imposée par le système patriarcal, les lesbiennes ont revendiqué politiquement des relations signifiantes entre femmes, et les LGBTQIA mettent de l’avant l’idée de « famille choisie ». Lee Edelman, dans No Future : Queer Theory and the Death Drive, détaille comment l’idéal de l’enfant est encore très présent dans les tactiques de reconnaissance des mouvements sociaux LGBTQIA. En dénonçant ce qu’il nomme le « futurisme reproductif », Edelman se revendique plutôt d’une stérilité symbolique où la figure du queer représente, psychanalytiquement parlant, l’ironie, le narcissisme, la jouissance et la mort – bref la négation de la génération[xiv]. Dans ce contexte, les amitiés et les alliances politiques subvertissent l’idéal générationnel et reproducteur de l’enfant tout en assurant une transmission de l’histoire et des valeurs à travers des relations signifiantes. On se comprend bien : je ne veux pas dévaloriser la maternité, ni la génération, ni aucun type de filiation qui soit puisqu’ils participent tous d’une forme de relationnalité. J’avance tout simplement que la transmission féministe se fera sur un mode répétitif, mais pas toujours dans l’optique d’une génération ni d’une filiation. Car toute filiation entre femmes n’est pas automatique. Tout comme les solidarités ne peuvent se construire que sur la base de l’identité femme. Les femmes (et les féministes) vivent des divisions entre elles ; leur relation au temps et leur rapport à l’histoire varient infiniment.

Cet appel à un dépassement des métaphores filiales ne vise pas la négation du relationnel, bien au contraire. Je cherche plutôt à penser la temporalité féministe de façon à favoriser une transmission inclusive des valeurs féministes. Dans les mots de Collin, l’héritage féministe est une relation bilatérale, réciproque, d’écoute et d’attention à l’autre. On sait bien qu’elle est aussi ponctuée de résistances et de conflits. Cela dit, cette proposition de Collin n’est pas à rejeter non plus : « il s’agit de constituer dans le présent les conditions de possibilité d’une filiation symbolique des femmes, à laquelle tout le système socioculturel fait résistance. C’est un travail prospectif, travail d’insurrection et d’élaboration de ce qui n’est pas encore. »[xv] En mettant un bémol sur la notion de filiation, je suis d’accord avec Collin – ce travail prospectif mérite qu’on confronte certaines divisions internes aux féminismes, à débattre et à trouver des dénominateurs communs (des modes d’apparentement ?) afin qu’émerge concrètement les conditions de possibilité d’une temporalité féministe d’ouverture et de continuité.

 

Vers une temporalité féministe de la relation : ouverture et continuité

Collin insiste sur la continuité temporelle et l’ouverture à l’autre : nous devons reconnaître l’histoire des femmes et des féminismes comme diversifiée et traversée de rapports de pouvoir inhérents à chaque contexte socio-culturel. La continuité féministe implique la reconnaissance des oubliées de l’histoire consensuelle « du » féminisme. « Le » féminisme est pris avec son lot de rapports de pouvoir internes, de limites et d’erreurs commises dans le passé. De plus, il appartient à chaque génération (!) de renouveler les pratiques militantes et féministes sans nécessairement ployer sous le poids des jugements des générations précédentes. La transmission féministe implique donc une répétition des valeurs féministes dans le temps (continuité) et un renouvellement des pratiques militantes (ouverture). Pour ce faire, une écoute intergénérationnelle est cruciale ainsi que l’acceptation qu’aucune génération ne peut parler de façon uniforme et homogénéisante « du » féminisme. Cela dit, je critique aussi la conception de « génération » présente chez Collin, car la transmission féministe se doit d’être le plus inclusive possible. Pour se faire, il faut nuancer le cadre reproducteur sous-tendant tout concept générationnel et opter pour des concepts de relationnalité flexibles tel que choisir nos modes d’apparentement, valoriser plusieurs types de relations hors du cadre familial, monogame et hétéronormatif.

Je soutiens que la temporalité féministe est vouée, dans une certaine mesure, à la répétition des valeurs et des actions féministes afin de transmettre inclusivement les valeurs féministes – il faut écouter et donner la parole à l’autre, la laisser soupeser ce qu’elle prend et ce qu’elle laisse, avec qui elle s’affilie ou bien se détache. Je suis d’avis qu’il doit y avoir reconnaissance de la répétition dans nos temporalités féministes militantes, car c’est par elle que se peut le renouvellement et l’ouverture des futurs féministes. C’est accepter que l’on doive se battre encore pour des luttes que l’on croyait terminées. Pour ne donner qu’un exemple, la justice reproductive sera toujours un chantier de travail dans la mire des franges conservatrices de la société – il faudra toujours rester aux aguets pour que les services et l’éducation sexuelle soient donnés en toute liberté à un plus grand nombre de personnes. Comme le témoigne le mot-clic – devenu un slogan féministe – #NeverthelessShePersisted, faisant référence à la sénatrice américaine Elizabeth Warren qui s’opposait à la nomination de Jeff Sessions, la persévérance et l’entêtement sont de mise lorsqu’on s’oppose à un système foncièrement sexiste[xvi]. Malgré tout, il faut persister et aller de l’avant. Afin d’embrasser les possibilités d’une temporalité féministe d’ouverture et de continuité, il est donc nécessaire de se défaire de l’idée que la répétition est totalement négative ou qu’elle implique nécessairement la passivité telle que le pensait Beauvoir. Une temporalité de relation est propre à tout être vivant interdépendant : en ce sens, les tâches domestiques et de soin sont cruciales à toute vie. Il ne s’agit pas de rejeter drastiquement la répétition, mais plutôt de réfuter sa connotation négative : la lutte féministe est faite d’acharnement, de répétition, de réitération, parfois il semblerait de cris dans le vide. Mais pas seulement : il y a des victoires à travers toutes les violences. L’histoire féministe est aussi ponctuée de réappropriation, de silences et de violences ; certaines personnes reprennent à leur compte les avancées féministes afin de mieux les taire, les effacer ou encore les remettre en question. Le travail est toujours à recommencer, les acquis sont fragiles, l’ardeur reste et la fatigue se fait sentir. Répéter sans cesse les valeurs féministes, tout en les renouvelant, me semble être primordial, si on veut lutter contre les injustices sociales, réduire certains rapports de pouvoir à même le mouvement féministe (et plus généralement dans la société) et surtout produire un sens commun féministe fort de ses différences.

 

[i] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », Françoise Collin : Anthologie québécoise 1977-2000, ed. Marie-Blanche Tahon, Éditions du Remue-ménage, 2014, p.103

[ii] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », p.103

[iii] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, p.479

[iv] « Il est facile de comprendre pourquoi elle [la femme] est routinière ; le temps n’a pas pour elle une dimension de nouveauté, ce n’est pas un jaillissement créateur ; parce qu’elle est vouée à la répétition, elle ne voit dans l’avenir qu’un duplicata du passé ; si on connaît le mot et la formule, la durée s’allie aux puissances de la fécondité : mais celle-ci même obéit au rythme des mois, des saisons ; le cycle de chaque grossesse, de chaque floraison reproduit identiquement celui qui le précéda […] Aussi la femme ne fait pas confiance à cette force acharnée à défaire. » Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, p.480

[v] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », p.94

[vi] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », p.103

[vii] Valérie Lefebvre-Faucher, « Les priorités cachées » dans Faire partie du monde Réflexions écoféministes, dir. Valérie Lefebvre-Faucher et Marie-Anne Casselot, Éditions du Remue-ménage, 2017, p.144

[viii] Ibid., pp.144-145

[ix] Mon accent. « Un héritage sans testament », p.94

[x] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », p.99

[xi] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », p.103

[xii] BLAIS, FORTIN-PELLERIN, LAMPRON ET PAGÉ. « Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague : réflexions sur l’histoire et l’actualité du féminisme radical », Recherches féministes, Vol.20, N.2, 2007, p.147

[xiii] « Nous croyons que ce qui découpe le mouvement féministe n’est ni le temps ni les générations, mais bien les courants d’idées. Prendre en considération les différentes idéologies coexistant à une époque et en un lieu donnés permet de mieux conceptualiser l’histoire d’un mouvement féministe hétérogène, marqué par des débats d’idées, des rapprochements, des alliances et des ruptures entre féministes. En rejetant le modèle additif chronologie/idéologie, nous sommes plus en mesure de saisir pourquoi certaines féministes retiennent davantage l’attention que d’autres dans la construction des récits historiques et pourquoi certaines questions semblent nouvelles. » BLAIS, FORTIN-PELLERIN, LAMPRON ET PAGÉ. Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague : réflexions sur l’histoire et l’actualité du féminisme radical.

[xiv] Lee Edelman, No Future : Queer Theory and the Death Drive, Duke University Press, 2004.

[xv] Françoise Collin, « Un héritage sans testament », p.98

[xvi] Célia Cazale, Avec le slogan #NeverthelessShePersisted, la sénatrice Elizabeth Warren devient une figure féministe devant Donald Trump, Huffington Post France, en ligne. [https://www.huffingtonpost.fr/2017/02/10/avec-le-slogan-nevertheless-she-persisted-la-senatrice-eliza_a_21711234/]

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