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#YOLO et la peste

La mort au-delà de la terreur chrétienne et du ludisme postmoderne

Martin Robert

Cet article a son origine dans un commentaire Facebook. Détail qui a son importance : on le sait, Facebook encastre l’écriture dans un système de contraintes qui la transforme. L’interface, par sa forme elle-même, appelle des propos courts, concis, des petits fragments punchés, quelque chose comme un heureux mélange de human interest et de mots d’esprit. À ces contraintes formelles répond par ailleurs une injonction informelle, celle de séduire, de faire du charme, par des associations inusitées, singulières, excentriques, d’images, de vidéos, de références à la culture pop, tout amalgame, en somme, qui soit susceptible de frapper l’œil de l’ami qui, fatigué, déroule aujourd’hui pour la quarantième fois son fil d’actualité. Dans la mesure où Facebook possède son propre système de micro-gratifications qui accorde un surplus d’existence aux internautes s’attirant des mentions « j’aime ». Change ta langue, gagne des likes.

Mais je me veux critique ici, pas réactionnaire. J’admets que cette légèreté du rapport aux signes dans l’interface peut inspirer des propositions significatives, qui donnent à penser du neuf. Qui reconfigurent en tout cas certains territoires de notre sens commun, révélant de nouvelles continuités, de nouveaux ensembles par lesquels, tout à coup, le réel renvoie des échos insolites, des rythmes intéressants. En tout cas, c’est dans ce contexte qu’un bon matin, un ami publie (plus ou moins sérieusement) sur ma page un article sur la mort aujourd’hui, puisqu’il s’avère que les études sur la mort sont en ce moment, si l’on puit dire, mon turf théorique. Or, le hasard voulait que j’eusse la veille écouté un très beau film dont l’action se tient dans le contexte de la peste noire. Donc, par fantaisie bien personnelle, j’ai, tout aussi peu sérieusement que lui, répondu à sa publication en traçant un parallèle entre la peste noire et cette phrase fort à la mode You Only Live Once (YOLO). Le résultat, vous l’avez sous les yeux.

Tout cela pour t’avertir, toi qui lis ces lignes. Tu ne trouveras pas ici de réflexion achevée et lisse. Et tu auras tout le loisir de rire ou de t’exaspérer si je me plante, sache-le. Sache cependant que ma seule prétention consiste à ce qu’ensemble nous réfléchissions à notre rapport contemporain à la mort. On va donc, à la faveur de quelques paragraphes, frotter ensemble deux phénomènes bien dissemblables, la peste et #YOLO, pour qu’apparaissent de petites étincelles et qu’on puisse, qui sait, allumer quelques feux pour se réchauffer l’esprit.

L’épidémie

On parle ici de la peste noire. De la pandémie de peste bubonique qui, en plein cœur du 14e siècle, fauche près de 60% de la population européenne – selon des estimations récentes – en l’espace de cinq ans.[1] Plus ou moins cinquante millions de morts à l’échelle du continent, pour être plus clair. Et, comme il n’y a pas de limite au bonheur, cet événement survient au moment même où la guerre de cent ans entre la France et l’Angleterre ajoute à l’histoire quelques récits sanglants. Toutes proportions gardées, il s’agit donc sans doute du moment de l’histoire occidentale où la proximité avec la mort est la plus quotidienne; son expérience, la plus généralisée, la plus intense. Ça pue littéralement la mort dans les rues, dans les villages. Les cadavres jonchent les rues, les pestiférés d’hier s’empilent au coin des rues, la peau couverte de cloques, leur exhalaison nauséabonde terrifiant les vivants qui passent. Il n’existe pas vraiment de théorie de l’infection, sinon la très sommaire théorie des miasmes, or, on voit que la maladie semble préférer les personnes qui s’approchent des morts. On a quelque part l’intuition que le mal passe de corps en corps. En tout cas, on constate que la mort est plutôt favorable à l’égalité : elle emporte tout le monde, de l’enfant innocent au riche seigneur, des mères enceintes aux prisonniers, des évêques au bétail. Et pour ajouter au paysage de l’angoisse, les villes sont sillonnées par des médecins vêtus comme des apparitions spectrales; un long bec plein d’aromates, censés prévenir la contagion, pend à leur masque blanc.[2]

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C’est l’époque où l’on voit apparaître en art le thème de la danse macabre. Dans la foulée de l’épidémie de peste du 14e, la mort s’y retrouve personnifiée sous la forme d’un squelette qui emporte riches et pauvres, puissants et marginaux, jeunes autant que vieux, qu’ils soient hommes ou femmes, dans son irrésistible danse. La mort égalise. La mort s’amuse et, fatale, personne n’y résiste. C’est ainsi qu’à même les murs des églises où s’expose les fresques de danses macabres, se diffuse l’appel à prendre conscience de son destin de mortel. Appel pictural à une vie pieuse, austère, grave, sans néanmoins que ces représentations ne soient exemptes d’un certain cynisme, d’une certaine irrévérence. La mort rit et danse en nous lançant à la face sa sentence terrible. Toi, mortel, la mort t’attend. Toi, tu danseras aussi. Tout comme les pestiférés qu’on a traînés en masse dans les charniers d’Europe, jadis.[3]

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Voici un extrait de la danse macabre du cloître des Saints Innocents de Paris, gravée vers 1424 et considérée comme le prototype de toutes les danses macabres européennes.[4] Les vivants ne semblent pas particulièrement enclins à suivre la mort qui les prend par le bras. Le pauvre ecclésiaste déprime et l’autre personnage dirige ses pas vers l’extérieur du cadre en signifiant son refus de danser par un signe de la main. Vaine tentative, visiblement.

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À Lübeck, en Allemagne, la fresque de l’Église Ste-Marie peinte en 1463 par Bernt Norke est commandée peu après l’épidémie de peste qui frappe la ville au 14e siècle.[5] Même motif : la mort drapée de blanc batifole, les nobles sont choqués et s’esquivent sans succès. À gauche, une dame regarde dans les yeux le spectateur comme pour lui signifier que, bientôt, ce sera son tour de danser. La richesse et la gloire n’ont aucun poids devant la mort.

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Finalement, dans la ville croate de Beram, la mort se fait musicienne. On la voit emporter dans sa farandole le paysan et le chevalier, le vieillard et l’enfant, l’aubergiste et la reine. Beaucoup d’autres représentations picturales de ce genre se trouvent sur des murs d’églises en Autriche, au Danemark, en Estonie, en Finlande, en Grande-Bretagne, en Italie, en Pologne, en Suède, ailleurs. On en tirerait une conclusion semblable : le continent européen, sur les murs de ses églises, porte les cicatrices artistiques d’une traumatisante épidémie de peste.

La mort terrifie, la mort égalise, c’est un thème qui atteint alors aussi le discours chrétien. Se renforce en effet, dès le 14e siècle, ce qu’il faut appeler la mort terrifiante du christianisme, superbement mise en images dans cet extrait du film Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman.

La faute, la déchéance humaine, voilà ce que révèle pour le moine l’épidémie de peste, symbole du courroux divin. La maladie a des causes morales et il faut donc expier ses fautes pour s’en sauver.[6] Les personnages sont donc enjoints de prendre conscience de leur condition de mortel, d’y penser tout le temps puisque, bande d’imbéciles, ne voyez-vous donc pas que la mort est là derrière, à attendre, sa faux tendue, prête à s’abattre!? Ici, la référence à la mort fonctionne comme une technique disciplinaire et, de fait, constitue l’un des plus puissants leviers du pouvoir clérical, qui reste efficace jusqu’à la fin du 19e siècle au moins. Il faut constamment acquitter ses dettes envers Dieu, puisque la mort peut à tout moment s’abattre. Il faut confesser ses péchés, se livrer aux différents sacrements, mener une vie pieuse et faire tout cela en se rapportant à l’institution de l’Église, laquelle s’érige en pouvoir exclusif d’intercession avec le divin. C’est le clergé qui tient la porte de l’autre monde. C’est lui qui décide qui la franchit. Lui qui médiatise les rapports entre les vivants et les morts et entre les fidèles et Dieu. Pour espérer être sauvé à la fin des temps, c’est donc aux critères que le clergé établit qu’il faut s’en remettre et c’est en fonction d’eux qu’il faut normaliser sa vie.

Cela s’inscrit dans une transformation doctrinale plus vaste. Dès le 12e siècle, en effet, on voit dans le discours chrétien sur la fin des temps disparaître le thème antique de l’Apocalypse et apparaître celui du Jugement dernier. Métaphore juridique : la fin de ce monde prendra la forme d’un tribunal où le Christ pèsera les âmes et séparera les pécheurs repentants des autres, laissant l’accès à la vie éternelle aux premiers seulement.[7] La mort terrifiante du christianisme, telle qu’on la représente après l’épidémie de peste du 14e siècle, commande donc des actes, mobilise les pensées, colonise les gestes. On doit trembler dans sa chair (terreur provient d’un radical grec qui signifie « trembler »), car c’est ce tremblement qui anime le désir d’une vie conforme à l’ordre divin. C’est l’obscure douleur de la contrition qui porte en elle la promesse de la vie éternelle.

Malgré les apparences, on se rapproche tranquillement de #YOLO. D’abord, parce qu’outre la mort terrifiante du christianisme, qui lui est propre, la peste du 14e siècle donne aussi à voir un phénomène récurrent lors d’épidémies, très bien décrit dans cet extrait de texte :

Avec l’épidémie, on vit encore d’autres formes de désordre se répandre pour la première fois dans la ville. Impressionné par le spectacle de ces brusques changements de fortune qui faisaient soudain périr les heureux de ce monde et livraient leurs biens à ceux qui n’avaient jamais rien possédé, on se livra plus librement à des plaisirs que l’on cachait naguère. Comme la vie et la richesse paraissaient également précaires, on s’empressait de dépenser ce qu’on avait et de jouir de l’existence.

Quant à persévérer dans une entreprise qui avait pu jadis paraître méritoire, on ne se sentait plus pour cela la moindre ardeur. Savait-on en effet si l’on ne mourrait pas avant que le but ne fût atteint? On en vint à considérer comme à la fois estimables et utiles les jouissances immédiates et toute chose, d’où qu’elle vînt, qui permettait de se les procurer. On n’était plus retenu ni par la crainte des dieux ni par les lois humaines. Voyant autour de soi la mort abattre indistinctement les uns et les autres, on ne faisait plus aucune différence entre la piété et l’impiété. Et quand aux délits que l’on pouvait commettre, nul ne s’attendait à vivre assez longtemps pour subir le châtiment. Chacun redoutait bien davantage l’arrêt déjà prononcé contre lui et suspendu sur sa tête et l’on trouvait tout naturel de tirer quelque plaisir de la vie avant d’en être frappé.[8]

Il s’agit d’un passage du livre II de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, rédigée au cinquième siècle avant notre ère. Il porte sur une épidémie, qu’aujourd’hui on nomme anachroniquement la « peste d’Athènes », qui frappe les Athéniens lors de la guerre fratricide entre les cités grecques de Sparte et d’Athènes. Thucycide, général de l’armée athénienne, se retrouve lui-même infecté par la maladie et il en raconte les effets dans la cité. Notamment, le fait massif que ceux et celles qui se savent condamnés s’octroient la licence de poser des gestes que d’ordinaire ils et elles n’auraient jamais posés. L’épidémie produit donc à l’intérieur de la cité des personnes qui n’ont plus rien à perdre, sinon la vie qui, de toute manière, s’éteint déjà en eux. De manière générale, en contexte d’épidémie, il arrive que le rapport au temps se raccourcisse, qu’on laisse plus facilement libre cours à ses pulsions sans égard aux conséquences pour le monde des vivants auquel, déjà, on appartient de moins en moins.

S’agissant de la peste noire, Michel Foucault tient, dans l’ouvrage Surveiller et punir, des propos semblables à ceux de Thucydide. À la différence près que Foucault s’intéresse pour sa part à l’envers de ce déchaînement généralisé des jouissances. Il étudie, des instances de pouvoir médiévales, la phobie du désordre qu’inspirent les pestiférés qui n’en font qu’à leur tête :

Il y a eu autour de la peste toute une fiction littéraire de la fête : les lois suspendues, les interdits levés, la frénésie du temps qui passe, les corps se mêlant sans respect, les individus qui se démasquent, qui abandonnent leur identité statutaire et la figure sous laquelle on les reconnaissait, laissant apparaître une vérité tout autre. Mais il y a eu aussi un rêve politique de la peste, qui en était exactement l’inverse : non pas la fête collective, mais les partages stricts; non pas les lois transgressées, mais la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence et par l’intermédiaire d’une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir; non pas les masques qu’on met et qu’on enlève, mais l’assignation à chacun de son “vrai” nom, de sa “vraie” place, de son “vrai” corps et de la “vraie” maladie. La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des “contagions”, de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre. [...] Pour faire fonctionner selon la pure théorie les droits et les lois, les juristes se mettaient imaginairement dans l’état de nature ; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l’état de peste.[9]

Foucault écrit cela dans le cadre de l’analyse d’un règlement qui présente les mesures à prendre quand une ville est touchée par la peste. On ferme l’enceinte pour mettre la ville en quarantaine. On enferme les familles dans leurs maisons. À chaque rue et à chaque quartier, on assigne un officier qui doit se rapporter quotidiennement à un supérieur selon une hiérarchie stricte. Devant aussi, chaque matin, passer de maison en maison puis, à l’aide d’une liste nominative identifiant tous les habitants de la ville, faire l’appel de chaque personne et signaler comme suspecte toute absence, de manière à détecter les cas d’infection et d’ainsi limiter la propagation de la peste. Quadrillage de l’espace et discipline des corps, prise sur les individus par l’entremise de leur identité servant à leur contrôle quotidien ; telles sont, pour Foucault, les formes de discipline qui se mettent alors en place et qui répondent à la phobie que les puissants ont du désordre engendré par la peste. Pouvoirs qui trouvent là le lieu et la légitimité de leur déploiement total et qui, grâce à ce banc d’essai, prennent une importance considérable au sein des villes modernes, notamment dans le dispositif carcéral.

Bref, l’épidémie, en l’occurrence l’épidémie de peste en raison de son ampleur et de sa marque indélébile sur les cultures occidentales, en plus de rendre possible l’élaboration de nouvelles formes de pouvoir, transforme le rapport général au temps et à ce qui est permis. Sous le coup de l’incertitude, le quotidien éclate et les rapports de force se reconfigurent, avec en arrière-fond toujours la figure terrifiante de la mort qui veille.

#YOLO

On ne vit qu’une seule fois. Telle est la signification de l’acronyme YOLO, popularisé en 2011 par la chanson The Motto du rappeur canadien Drake[10]. Couramment employé sur les réseaux sociaux, particulièrement en 2012 et 2013, on y adjoint souvent un hashtag (#) qui permet de le transformer en mot-clé repérable par les moteurs de recherche de Twitter, de Facebook, de Google. Volontiers l’a-t-on perçu comme un carpe diem nouveau genre.[11] Mais j’essaierai de voir ici en quoi YOLO appartient en fait à un contexte historique propre à ce début de 21e siècle et en quoi la référence à la mort qu’il contient s’éclaire lorsqu’on la met en rapport avec l’épidémie de peste du 14e siècle.

J’aurais pu présenter moi-même la signification de #YOLO. Je préfère toutefois passer la parole aux poètes du site www.poemesale.com, qui ont choisi YOLO (Révolution…) comme thème du Off-Festival de poésie de Trois-Rivières d’octobre dernier. Ils ont, pour l’occasion, préparé le texte qui suit, lequel accompagne un montage vidéo :

Pour clore le OFF-Festival de Poésie de Trois-Rivières, Poème sale t’offre la chance de vivre au maximum le moment présent.

Le temps fuit. Bois un quadruple expresso du Starbucks pour ne rien manquer. Cale des shots de Purrel… par les yeux. Sniffe des capotes! Avale de la cannelle! Casse-toi une bouteille de Bud su’a tête. Lance des chaises. Pars un fight. Garroche-toi dans l’drum! Buttchugg de la Lime-a-rita. Siphonne l’entonnoir de Redbull. Saute du toit! Casse-toi les chevilles!

Touche à du monde!

Écoute de la poésie!

Vis câlisse!

VIS!

YOLO (RÉVOLUTION…)

On établit facilement un lien entre ceci et le nouveau phénomène de la neknomination, où des individus se filment en accomplissant des défis d’alcool, caler deux pintes de vodka, par exemple, puis publient le vidéo de leur exploit sur Youtube. Le défi accompli, ils obtiennent le droit de nommer deux personnes, qui disposent alors d’une semaine pour accomplir un exploit similaire, leur permettant de nommer chacune deux autres personnes et ainsi de suite. On déplore déjà cinq morts par intoxication selon toute vraisemblance liées à cette pratique en Grande-Bretagne et le phénomène continue à se répandre dans le monde de façon exponentielle.[12]

J’aimerais surtout attirer l’attention sur le contexte historique au sein duquel s’inscrit #YOLO. Il est devenu presque cliché de le dire, mais nous nous trouvons aujourd’hui dans un contexte d’urgence globale. Il semble que nous ayons le sentiment d’approcher d’un certain degré zéro, à partir duquel des catastrophes vont se produire. On annonce une forme ou une autre de destruction généralisée, d’ici quelques décennies à peine.

Sur le plan de la culture populaire, cela s’observe entre autres par l’engouement pour les scénarios post-apocalyptiques au cinéma, dans les romans ou dans les jeux vidéos, engouement qu’on retrouve dans la vague néo-zombie qui prend de l’ampleur depuis 2002[13], ou encore dans le buzz autour de l’exploration urbaine (Urbex)[14], qui repose sur une certaine fascination pour les lieux en ruine, ces hétérotopies donnant l’aperçu d’un monde où la destruction aurait aboli la fonction des bâtisses dès lors disponibles aux parcours libres, aux marques (graffitis, installations, etc.) et à la réappropriation par des individus qui miment en quelque sorte l’errance tribale. Ou bien des individus qui cherchent à se donner les lieux d’un petit monde parallèle, sous la forme d’un squat, par exemple.

Mais cet imaginaire de la destruction globale s’érige sur une base très matérielle : qu’on pense à l’économie financière qui enferme les États et les individus dans une situation constante d’endettement et d’insécurité économique, à la répression généralisée qui accompagne les plans d’austérité post-2008 à travers le monde, au durcissement sécuritaire qui se généralise depuis le 11 septembre 2001, à la montée des néofascismes en Europe comme en Amérique du Nord, aux catastrophes naturelles, bien sûr, à l’intensité exceptionnelle et à la fréquence croissante. Je peux, de mémoire, nommer au moins cinq catastrophes naturelles récentes présentées comme les plus graves jamais enregistrées là où elles sont survenues : le tsunami de 2004 en Indonésie, l’ouragan Katrina en 2005 en Louisiane, le tremblement de terre de 2010 en Haïti, le tremblement de terre et les inondations de 2011 au Japon et le désastre nucléaire de Fukushima qui s’ensuivit, la sécheresse et la famine dans la corne de l’Afrique (Somalie, Éthiopie, Kenya) en 2011; et on pourrait très certainement en nommer beaucoup d’autres.

Par ailleurs, je me répète[15], mais je pense qu’il faut sérieusement réfléchir à la signification des attentats perpétrés depuis quelques décennies par des tireurs solitaires dans des lieux publics. L’attentat de Columbine, à l’époque, parce qu’il impliquait de jeunes Américains aux États-Unis, avait frappé les esprits. Depuis, ce genre d’événement est devenu familier, presque de l’ordre du fait divers. On essaie à chaque fois d’en psychologiser la signification, d’identifier des pathologies psychiques chez leurs auteurs. Mais la série est trop régulière, les attentats sont trop semblables pour ne pas y déceler des causes d’ordre sociologique. Il existe des raisons pour lesquelles ces événements se produisent dans nos sociétés et pas les autres, à ce moment-ci et pas un autre. Ces raisons restent encore obscures, mais elles existent.

Enfin, on peut noter que le monde actuel porte les cicatrices sociologiques et politiques des massacres de masse du 20e siècle (évidemment, je pense aux fascismes, particulièrement au nazisme, mais aussi au stalinisme[16]). Or, les individus qui ont survécu à ces massacres sont désormais presque tous morts. Par conséquent, l’Occident est maintenant très majoritairement composé d’individus qui connaissent l’existence de ces événements historiques, qui savent qu’il s’agit là d’une potentialité de l’expérience humaine, mais qui pour la plupart n’ont pas le bagage historique et culturel pour comprendre ce que cela implique sur le plan de l’expérience, la guerre, la destruction, l’effritement du monde qu’on prend quotidiennement pour acquis. Cela nous place dans une curieuse situation, où l’ont perçoit le traumatisme culturel qui agit encore dans notre monde sans pourtant que, socialement, on ne l’ait véritablement encore saisi et mis en sens.

Mais pour revenir à #YOLO, je ne veux pas du tout dire que les neknominés s’imbibent d’alcool à cause de leur peur latente des camps de concentration. Je veux simplement souligner le climat général d’incertitude qui se manifeste autour de nous. On sent qu’une catastrophe approche. On sent qu’il y a quelque chose qui cloche au quotidien, qu’une puissance mortifère est à l’œuvre et qu’on ne pourra pas éternellement continuer ainsi. Ce contexte provoque, il me semble, des transformations sociales analogues à celles qu’on observe dans l’épidémie de peste. J’identifie ci-dessous les points de convergence et de divergence qu’on peut établir entre la peste et #YOLO, sur le plan 1) du rapport au temps et 2) du sentiment.

1) La peste, on l’a dit, nous met en présence d’un rapport au temps raccourci. Ce rapport s’inscrit toutefois au sein d’une récit eschatologique : il y aura une fin des temps, il y aura un Jugement dernier et c’est par rapport à ce récit qui rattache, dans le temps linéaire, le passé, le présent et le futur, que la mort est à craindre. C’est un temps long. Le sentiment provoqué par la mort terrifiante du christianisme, toutefois, est très court : c’est la peur, c’est la terreur qui nous saisit momentanément et nous fait trembler. Ce sentiment porte sur un objet précis. On sait ce qui nous terrifie parce qu’on nous le raconte.

2) #YOLO, pour sa part, est produit par l’instantanéité. L’in/stant est un composé du préfixe privatif « in », qui signifie « ne pas », et de « stant », qui provient de la même racine étymologique que le mot français « stance », le mot allemand « stehen », le mot italien « stanza » de même que le verbe anglais « to stand ». De fait, tous ces mots dérivent d’une même racine indo-européenne qui signifie « se tenir debout ». Donc, l’in-stant, c’est littéralement ce qui ne tient pas debout, qui ne se tient pas droit, qui tombe, qui chute, qui fuit perpétuellement vers l’avant. Par conséquent, dans l’instantanéité, le référent narratif qui forme une eschatologie éclate, s’éparpille, se disperse, se parcellise. Disons même, par comparaison, que l’instantanéité pixellise le rapport au réel, puisque l’instant de #YOLO, c’est précisément ce qui fitte dans le cadre du Iphone.

D’ailleurs, l’instant n’est pas le présent. Le présent, c’est une synchronie événementielle. C’est ce qui se passe ici + ce qui se passe de l’autre côté de la rue + à New Delhi + à Tokyo + à Mexico + sur telle étoile de la galaxie Alpha du Centaure, etc. Ces événements synchroniques, pris ensemble, voilà ce que désigne le présent. L’instant, c’est autre chose. L’instant fait partie du présent, mais il désigne une réalité beaucoup plus locale. L’instant c’est ici, maintenant, c’est ce qui est immédiatement perceptible par les sens. C’est la petite bulle qui réunit ce que je peux voir, toucher, goûter, sentir et entendre right here, right now. L’instant, c’est main-tenant ; à portée de main. En ce sens, #YOLO, c’est la capacité à tirer le maximum de jouissance de cet instant-là clos sur lui-même. C’est la capacité à donner l’impression qu’on se trouve là et qu’on agit de telle sorte qu’on tire le maximum de jouissance de l’instant, par des actes qu’on veut transgressifs et qu’on donne en spectacle. Ainsi, on cherche à se distinguer socialement, à montrer qu’on peut supporter de vivre à l’extrême, au contraire des autres qui ne sont pas aussi game que soi.

Du reste, le sentiment associé à #YOLO, ce n’est pas la terreur, mais bien l’anxiété. La terreur porte sur un objet précis. L’anxiété, au contraire, est liée à la crainte d’un péril qu’on perçoit comme imminent, mais un péril incertain, indéterminé, flou, imprécis. On ne sait pas ce qui provoque notre anxiété. Et cette incertitude nous paralyse. C’est le propre d’une période aussi confuse que la nôtre d’être particulièrement anxiogène. On s’étonnerait sans doute de l’étendue des troubles anxieux et des interventions psychothérapeutiques et pharmacologiques visant à les traiter aujourd’hui.[17] Mis en rapport avec ce contexte, #YOLO présente un nouveau visage : les yoloers montrent qu’ils se distinguent par leur témérité, par leur irrévérence, par leur désordre, they are riding the chaos and they show it on youtube, sous l’effet d’une pression sociale diffuse et reconduite pernicieusement, y compris par ceux qui la condamnent, dans un contexte d’urgence anxiogène. Symptôme, en somme, de l’indécision et de la perplexité que nous laisse le contact contemporain au réel.

Bref, la peste se déploie dans un temps long (eschatologique), mais donne lieu, du moins pour la mort terrifiante du christianisme qui en procède, à un sentiment court (terreur). Au contraire, #YOLO s’inscrit dans une temporalité très circonscrite et locale (instant), mais évoque un sentiment long, un sentiment constant, prégnant (anxiété). Ainsi, #YOLO et la peste sont formellement semblables précisément parce qu’ils sont symétriques : d’un côté l’ascèse et la contrition, de l’autre la débauche et la jouissance. Dans les deux cas, une injonction : au repentir et à l’ordre, pour la peste; à jouir, pour #YOLO (le slogan Enjoy de Coca-Cola, conjugué à l’impératif). Dans les deux cas, un contexte historique d’incertitude, d’urgence, de catastrophe, où l’injonction se durcit et sa réalisation verse dans l’extrême, au point de scarifier les corps.

Et je me dis que quelque part #YOLO, c’est un peu l’inversion de la mort terrifiante du christianisme, celle où on dit : « vous êtes mortels, vous pouvez mourir à tout moment, alors soyez repentants et soumettez-vous à Dieu pour être quitte envers lui, on ne sait jamais. » Remplacez le repentir par le swag[18] et Dieu par le Fun et c’est un peu ça : « vous êtes mortels, vous pouvez mourir à tout moment, alors ayez le plus de swag possible et soumettez-vous au Fun pour être quitte envers lui, on ne sait jamais. » Au titre de la rédemption, seul le nombre de visionnements sur Youtube, de likes sur Facebook ou de woo! des spectateurs et spectatrices impressionnés sur place valent, pour l’instant. YOLO.

Dans les deux cas, enfin, il est moins question de la mort que des formes de pouvoir qu’on cherche à faire fonctionner par son invocation. On aliène la mort pour fabriquer des actes, pour provoquer certains comportements et en réprimer d’autres. Le clergé médiéval qui utilisait la mort terrifiante voulait manifestement produire des subjectivités terrifiées inaptes à déroger à leurs obligations de fidèles. #YOLO, toutefois, fonctionne dans la mesure où les sujets qu’elle vise se représentent eux-mêmes comme des individus en pleine possession de leur existence. Elle leur offre un sentiment d’empowerment, de liberté immédiate, moulé à la rhétorique du cool, du fun, du laisser-aller. Et en cela le discours de #YOLO instrumentalise l’anxiété et l’inquiétude des individus qui s’y prêtent en les plaçant artificiellement en compétition les uns avec les autres, masquant ainsi les rapports de force qui traversent réellement leurs sociétés.

Ça fait qu’on fait quoi, maintenant? Je dirais qu’on se méfie des discours qui appellent à prendre conscience de sa mort, comme s’il s’agissait en soi d’une proposition radicale, apte à transformer nos sociétés. La conscience de la mort, même lorsqu’elle n’est pas ludique comme #YOLO, est tout à fait soluble dans le capitalisme néolibéral :

Remembering that I’ll be dead soon is the most important tool I’ve ever encountered to help me make the big choices in life. Because almost everything — all external expectations, all pride, all fear of embarrassment or failure – these things just fall away in the face of death, leaving only what is truly important. Remembering that you are going to die is the best way I know to avoid the trap of thinking you have something to lose. You are already naked. There is no reason not to follow your heart.[19]

Steve Jobs, fondateur d’Apple Computers et de Pixar Animation Studios, a prononcé ces mots. Un des capitalistes les plus en vue de la seconde moitié du 20e siècle et du début du 21e, de son propre aveu, pensait à sa mort à tous les jours et, loin d’être pour lui une manière de s’éloigner de la démesure, de pondérer son rapport à la vie, de limiter ses ambitions, cette réflexion animait ses projets commerciaux. Bref, de quelle mort au juste devrait-on parler si l’on aspire à un autre monde que celui du capitalisme financiarisé, globalisé et néolibéral, autre que celui du christianisme (duquel certains conservateurs sont nostalgiques), autre que l’instantanéité ludique sur laquelle aucun projet à portée historique ne pourrait tenir?

Je crois que s’il y a une nouvelle forme de prise en charge collective de la mort qui doit apparaître, elle doit être résolument matérialiste. C’est-à-dire qu’elle ne doit pas être fondée sur une fascination de la mort, comme c’est le cas dans la mort terrifiante du christianisme et dans #YOLO. Parce qu’être fasciné par la mort, c’est la considérer comme extérieure à soi, comme distincte de soi, comme une chose étrangère et lointaine, entourée d’une aura vaporeuse. S’il y a une nouvelle forme de prise en charge collective de la mort qui doit apparaître, il faut qu’elle s’ancre au contraire dans une certaine « banalité corporelle de la mort ». Pas au sens biologique où la mort serait simplement l’arrêt de la respiration et de l’activité cérébrale et de la pulsation cardiaque. Banalité corporelle de la mort au sens de : ceci était un corps et d’une seconde à l’autre ceci est un cadavre. Les mêmes mains, les mêmes yeux, le même contexte, le même bruit de fond de chars qui passent sur l’autoroute au loin. Ça se passe ici, dans ce contexte-ci et je le vois avez les yeux qui regardent présentement l’écran et je le sens avec mes mains qui tapent présentement sur le clavier. Cette mort-là du cadavre banal qui s’impose dans sa corporéité immédiate. Là, je pense qu’on sortirait un peu de la terreur chrétienne ou du ludisme postmoderne pour parler de ce que c’est, en fait, l’expérience incarnée de la mort dans la vie.

 

 

 


[1] Benedictow, Ole J., The Black Death, 1346-1353 : the complete history, Woodbridge, The Boydell Press, 2004, p. 383-384.

[2] Bartholin, Thomas, Historiarum anatomicarum rariorum centuria I et II, Copenhague, H. Gödian, 1661, p. 142.

[3] Toutes les représentations de danse macabre présentées ici sont tirées du site : www.lamortdanslart.com.

[4] Vidal, Pierre et al., «Infectious Diseases and Arts», Encyclopedia of Infectious Diseases : Modern Methodologies, Michel Tybairenc (dir.), New Jersey, John Wiley & Sons, 2007, p. 680.

[5] Pollefeys, Patrick, «Église de Ste-Marie, Lübeck»,

<http://lamortdanslart.com/danse/Allemagne/Lubeck/dm_lubeck.htm>, (page consultée le 24 février 2014).

[6] Vitaux, Jean, Histoire de la peste, Paris, PUF, 2010, p. 39.

[7] Ariès, Philippe, L’Homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977, p. 104.

[8] Hérodote-Thucydide, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, collection La Pléiade, 1964, p. 823.

[9] Foucault, Michel, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 231-232.

[10] http://www.youtube.com/watch?v=BYDKK95cpfM&feature=kp

[11] Nasri, Édouard, «YOLO : le carpe diem des temps modernes?», Le Devoir de philo, 18 janvier 2014.

[12] Glaze, Ben et Laura Elvin, «Fifth Neknominate death after man downed two pints of GIN to ‘show who’s the boss’», Mirror News, <http://www.mirror.co.uk/news/uk-news/fifth-neknominate-death-after-man-3150586>, (page visitée le 25 février 2014).

[13] http://www.erudit.org/revue/fr/2010/v23/n1/1003583ar.pdf

[14] http://rue89.nouvelobs.com/rue89-culture/2012/11/11/avec-des-explorateurs-urbains-entrer-cest-quune-etape-236736

[15] http://raisons-sociales.com/articles/mort-et-post-capitalisme/

[16] Voir à ce sujet : Snyder, Timothy, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, 2012, 720 p.

[17] On estime à six millions le nombre annuel de consultations en psychothérapie et en psychiatrie pour des troubles anxieux au Canada. Dubé, Sandra et Martin Robert, «“Quelles sont les blessures civilisationnelles aujourd’hui?” Entrevue avec Marcelo Otero sur le manuel psychiatrique DSM», Centre d’histoire des régulations sociales, 11 septembre 2012, en ligne : <http://www.chrs.uqam.ca/blogue/quelles-sont-blessures-civilisationnelles-aujourd-hui-entrevue-avec-marcelo-otero-sur-manuel->, (page visitée le 26 février 2014).

[18] http://fr.urbandictionary.com/define.php?term=swag

[19] Jobs, Steve, «Commencement Address», Stanford University’s 114th Commencement, 12 juin 2005.

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