1 mars 2017 | Julia Posca | Blogue > Consommation

Ce qui nous consume

Réflexion sur l’avarice moderne

Dans un monde où la publicité, la mode et l’obsolescence planifiée s’assurent que la consommation des ménages soit le moteur de la croissance de l’économie, toute personne normalement constituée (ou formatée, diront les plus cyniques) et à la recherche d’un sens à donner à sa vie sera encline à meubler son existence d’objets. En retour, la collection de biens, certains ordinaires et d’autres luxueux, qu’elle parviendra à amasser, renverra aux autres l’image qu’elle entend projeter d’elle-même. La petite robe noire passe-partout confirmera son penchant classique ; l’ensemble de thé japonais, son raffinement gastronomique ; la montre analogique sur son poignet, son côté performant.

N’allez pas croire cela dit que de constituer cet arsenal symbolique équivaut à une partie de plaisir. Sa composition est la plupart du temps le fruit de moult sacrifices s’étendant d’une paie à l’autre, mais qui promettent toutefois d’être récompensés par une dose équivalente de prestige, ou à tout le moins par l’atteinte d’un statut social respectable. Alors que l’industrie financière profite de la stagnation des salaires de la majorité pour multiplier ses offres de prêt, l’individu moyen devra aussi, pour ne pas manquer le train de la consommation ostentatoire, cumuler une dette souvent vertigineuse.

Maintenir un niveau de vie à la hauteur des attentes d’une société centrée sur le règne de l’apparence, alors qu’en même temps, dans l’ordre économique contemporain, les travailleurs et les travailleuses sont devenus jetables et leurs revenus incertains, peut dès lors prendre les allures d’un sport dangereux. C’est parfois au prix de sa santé mentale que notre pauvre moineau se bat pour demeurer au-dessus de la mêlée. Il doit éviter à tout prix d’être moyen ; il aspire plutôt à être différent, à ne pas entrer dans le moule.

Avec ses pairs, il forme ainsi un agrégat de gens solidairement engagés dans la dépense effrénée des ressources de la planète, mais qui peinent à se considérer comme une communauté de citoyens et de citoyennes capable d’attribuer un sens moins éphémère à leur existence, de se donner pour projet de société le bien-être plutôt que le paraître. Ainsi, ce culte de la richesse nous appauvrit à mesure qu’il nous consume. Il contribue à reproduire un climat de compétition qui ne favorise jamais que les plus forts. Enfermés dans ce fantasme belliqueux qui légitime l’arbitraire des tout-puissants, nous n’avons pourtant pas encore été dépouillés du pouvoir d’inventer un monde fait de ponts plutôt que de tranchées.


Ce texte est d’abord paru dans le cahier no 98 du Théâtre Denise-Pelletier et fait écho à la pièce L’avare, de Molière, qui y sera présentée du 15 mars au 8 avril 2017 dans une mise en scène de Claude Poissant.

Julia Posca

Confirmez que vous n'êtes pas un robot

Barb

Beau texte Julia! Merci
Je me délecte particulièrement de ta dernière phrase, magnifique
« Enfermés dans ce fantasme belliqueux qui légitime l’arbitraire des tout-puissants, nous n’avons pourtant pas encore été dépouillés du pouvoir d’inventer un monde fait de ponts plutôt que de tranchées. »
Bien dit sister
Barb