12 novembre 2015 | Simon Leduc | Blogue > Grève

Des dandys à la banque

Faire partie d’un mouvement large comme celui du Front commun, ça peut donner des moments d’ivresse mémorables, mais ça veut aussi dire d’accepter de se conformer à un discours et à des tactiques qui conviennent à une majorité souvent bien loin de ses désirs les plus urgents. J’ai beau me targuer de défendre des valeurs solidaires, n’empêche que j’ai souvent de la misère à accepter la modération préconisée par nos dirigeants syndicaux.

C’est pourquoi j’ai été surpris quand des collègues m’ont accosté pour me proposer une occupation de banque. En fait, ce ne sont pas ces collègues qui m’ont vraiment surpris, c’est plutôt le fait qu’ils aient justifié leur projet en me disant que ça faisait partie du plan d’action du Front commun.

Habituellement, quand les leaders de la CSN ou de la FTQ évoquent leur fameuse « escalade des moyens de pression », on pense à de longues manifs molles qui finissent par un show plate de Mes Aïeux rempli de tounes qu’on n’arrive plus à démêler des slogans qu’on vient de scander. Sauf que cette fois, c’était différent. Pas de Dégénération, pas de Cowboy à la manifestation ; à la place, on m’a demandé de monter un cours que je pourrais présenter devant les belles dames de la banque Scotia. Aussitôt, j’ai pensé aux dandys, à leur désir de créer des coups d’éclat dans la morosité de leur fin-de-siècle. Voici ce que ça a donné.

Nous étions à Laval, à quelques pas du cégep Montmorency, dans une zone vague où le chiendent pousse moins vite que le condo. S’étaient réunis une vingtaine de profs, moins que ce qu’on aurait espéré, mais dotés d’assez de volonté pour oser le dérangement d’une succursale sans histoire. Aussitôt entrés, les profs ont pris le rôle d’étudiants, se sont assis sagement par terre et m’ont laissé prendre la parole pour présenter le but de notre visite : offrir gracieusement une prestation pédagogique nommée « Les dandys à la banques ».

Je n’avais pas fini de dire bonjour aux caissières que la gérante s’est ruée sur moi pour me dire que la police était on their way et qu’on devait aller out immediately. C’est là qu’un étudiant a tout sauvé en levant la main et en affirmant haut et fort son désir d’entendre son prof parler. Ça s’est fait avec la plus grande classe et ça nous a permis, pendant un moment, de croire que l’école et le goût du savoir pouvaient avoir leur prérogatives sur le monde de la finance. Autrement dit, la madame est allée jouer les goon plus loin.

J’ai donc eu la chance de parler de la naissance du dandysme qui offre d’étranges résonnances avec notre époque. Baudelaire dit en effet que :

« Le dandysme apparaît surtout aux époques transitoires où la démocratie n’est pas encore toute puissante, où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante et avilie. Dans le trouble de ces époques quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne peuvent conférer. Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences »[1]

Juste pour avoir pu lire ça haut et fort à côté d’une cliente qui tenait sa sacoche comme un petit chien son os, j’ai compris que la journée était flambant neuve. Le contexte instable que décrit Baudelaire est un portrait inversé de notre situation. Si chez lui, les dandys voyaient le jour au moment où la démocratie émergeait et l’aristocratie sombrait, pour nous, c’est plutôt le pouvoir populaire qui ne cesse d’être attaqué alors qu’une oligarchie travaille à imposer son ordre austère à l’ensemble de la planète. C’est ainsi qu’apparaissent des êtres nouveaux dotés d’un esprit de révolte particulièrement intéressant pour nous en ce sens que cette révolte s’oppose précisément au pouvoir de l’argent.

Pourquoi les dandys, qu’on associe pourtant souvent à des pédants se vautrant dans le luxe, en auraient-ils contre un monde qui valorise autant la puissance du dollar ? Tout simplement parce qu’ils recherchent avant tout la beauté et qu’ils considèrent que l’argent a le triste défaut d’appauvrir tout ce qu’il touche. Alors que tout est aujourd’hui nivelé par les visées utilitaires, que tout se mesure, se compte, s’économise, le dandy cherche à faire éclater la surprise, à fracasser la banalité du quotidien pour offrir des moments de grâce et d’émerveillement. C’est le luxe qu’on a pu s’offrir ce jour-là : pendant que se transigeait le business as usual autour de nous, nous étions une vingtaine à insuffler une nouvelle valeur à un lieu érigé au milieu du désert lavallois.

Et c’était justement là le cœur du cours que j’ai présenté à cette classe composée de curieux et d’autres touristes pataugeant dans le confort et l’indifférence (une classe normale, quoi). Les dandys, à travers leur quête de raffinement esthétique, remettent en question les fondements mêmes de l’économisme triomphant. Comme le dit Lord Henry, dandy par excellence du roman de Wilde, Le portrait de Dorian Gray : « De nos jours, les gens savent le prix de tout mais ne connaissent la valeur de rien. »

Joli paradoxe, typique de l’esprit dandy et révélateur d’une confusion toujours trop actuelle dans laquelle s’emmêlent prix et valeur. Nos politiciens font cette erreur et, avec eux, les experts qui les conseillent, les médias qui colportent le message et l’opinion publique qui baigne dans la même sauce.

Pourtant, la distinction est essentielle. D’un côté : le quantitatif et le fantasme omniprésent de tout mesurer, de tarifer chaque geste, chaque transaction, etc. Dans nos écoles, les administrateurs bandent sur l’assurance-qualité et rêvent au jour où les profs seront payés en fonction de leur production de diplômés. Face à de tels délires de gestionnaires, un esprit pragmatique ne choisirait-il pas d’abaisser ses critères de réussite afin de s’assurer d’un salaire décent ? Et son cours, que vaudrait-il alors ? Pas grand-chose !

De l’autre côté, on parle pourtant d’une valeur pensée en terme qualitatif. C’est ici qu’entre en jeu la générosité d’une vision idéale du monde de l’enseignement, celle dans laquelle le savoir ne se mesure plus en pourcentage ou en cote, mais bien en aptitude au discours, aux échanges, en capacités pratiques, en débrouillardise, en ingéniosité, en désir de partage, en don. C’est ici que le professeur cesse de simplement former des travailleurs et qu’il travaille à offrir à ses étudiants les moyens de mieux s’approprier le monde, de mieux le comprendre, le critiquer et, finalement, d’y vivre bellement.

Autrement dit, les dandys nous invitent à penser à un autre rapport au monde dans lequel la quête n’est plus une banale survie, mais un appel à l’aventure, à se laisser prendre par les plaisirs du monde, de la culture, de l’amour, du savoir.

J’ai dit tout ça avant que la police ne nous fasse la leçon à son tour. Puis, nous sommes sortis en saluant les caissières. Mais juste au moment où on franchissait la porte, la gérante nous a fait savoir une dernière fois que ce qu’on avait fait là était disturbing.

Pourquoi madame ?

Because que vous parlez parlez parlez et on comprend rien pourquoi!

Vous avez peur pour l’examen madame ? Faites-vous en pas madame, ça comptait pas.

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[1] BAUDELAIRE, Charles, Le peintre de la vie moderne

Simon Leduc

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