3 février | Eric Martin | Blogue > Éducation

École marchande ou école républicaine ?

La gratuité scolaire française remise en question

Le mercredi 28 janvier, un article du journal le Monde signale que « le principe de la quasi-gratuité de l’enseignement supérieur » est dorénavant en péril en France et pourrait « discrètement » être en voie d’être abandonné. Dans les grandes écoles, une pression vers l’augmentation des droits de scolarité se fait sentir. Le débat qui s’ouvre en France entre ces deux modèles d’université s’avérera déterminant pour l’avenir; ce n’est pas, en effet, une question bêtement technique ou comptable qui est en cause, mais un affrontement entre deux conceptions diamétralement opposées de l’éducation et du rôle de L’État.

Vers l’abandon de la gratuité?

L’État assurait jusqu’ici 90% du financement de l’éducation publique, n’exigeant que des frais dits « symboliques » aux étudiants et à leur famille (183 euros pour le niveau baccalauréat, 388 euros au doctorat). Mais il se creuse un fossé inquiétant entre les écoles publiques gratuites et les « grandes écoles » qui ont toute la latitude d’épouser le modèle commercial à l’américaine. On le voit  par exemple dans les écoles d’ingénierie comme celles de l’Institut Mines-Télécom. Dans ces dernières, peu avant les fêtes, le gouvernement a permis d’augmenter les droits de 850 à 1 850 euros. À Paris-Dauphine, on a augmenté les droits de certains masters de 300 à 4 000 euros « selon les revenus familiaux ». À Sc. Po. Paris, «  les droits du master sont à 13 700 euros pour les plus riches ».

Un cheval de Troie

Ces écoles agissent à la manière d’un cheval de Troie en permettant de faire entrer dans le système d’éducation française une logique que certains, comme l’ancien président de la conférence des présidents d’université (CPU), Louis Vogel, ou le président de Paris-Dauphine, Laurent Batsch, voudraient bien voir généralisée sous la forme d’une contribution majorée des étudiants et des familles. Leur discours reprend nombre des poncifs de la « mentalité commerciale » dont le sociologue Guy Rocher disait qu’elle colonise désormais l’université, et que les Québécois ont l’habitude d’entendre dans la bouche des Jean Charest ou Pauline Marois : Il faudrait davantage de ressources pour augmenter la « qualité » de la « formation » et de « la recherche-innovation » dans le contexte « compétitif » de l’économie « du savoir ».

Vers l’université commerciale

La France connaît en quelque sorte un cheminement inverse à ce qui s’est passé en Angleterre ou en Amérique du Nord où, suivant les injonctions de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), on a d’abord augmenté les frais, puis importé les principes de la gouvernance managériale de l’université, avant de mettre en place des mécanismes « d’assurance-qualité », autant de réformes faisant partie de la « grande mutation » néolibérale de l’université. En France, les hausses de frais de scolarité apparaissent plus tardivement, puisque les intérêts économiques qui les souhaitent se heurtent à un problème juridique : la gratuité est un principe de la constitution républicaine :   « Le préambule de la Constitution de 1946 (…) dispose que  » l’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État « .  Pour hausser les frais de scolarité, il faudra trouver une façon de contourner ou de neutraliser ce principe. Selon nos sources, cette transformation pourrait se dérouler sur une échelle de 5-10 ans.

Liquider l’humanisme

Partout, ces réformes visent un même programme. D’abord, liquider l’éducation humaniste et républicaine, de même que les mesures d’accessibilité universelle qui en sont le corollaire. Le savoir devient désormais un placement que l’on achète quitte à s’endetter dans le but de valoriser son capital humain. La connaissance est elle même considérée soit comme « compétence » menant à l’emploi ou innovation en recherche-développement permettant de créer de nouveaux produits ou procédés.

Dans tous les cas, l’économie du savoir signifie que l’on considère principalement celui-ci comme information technico-économique susceptible de générer de la valeur financière pour les individus, les entreprises (auxquelles s’arriment les universités) et pour dynamiser la croissance économique. L’accès universel à l’enseignement, son contenu (la culture), ses finalités (transmettre la connaissance et former l’esprit) sont détruits, produisant ce que Paul Valéry appelait une « baisse du cours de la valeur esprit », ou, plus clairement, dans les termes du philosophe Bernard Stiegler, de la bêtise.

Crise de l’éducation, crise de la souveraineté

Ces réformes, toujours selon Stiegler, s’inscrivent non seulement dans une attaque sur l’éducation humaniste et républicaine par le modèle d’université à l’américaine, mais aussi dans un programme de démantèlement de la souveraineté politique elle-même. Si les écoles peuvent de plus en plus être colonisées par la barbarie technico-économique, et donc être détournées du « service public » qu’elles devrait rendre à une communauté humaine, c’est avant tout parce que l’État lui-même se trouve détourné de son rôle de puissance publique visant l’intérêt général. Il devient alors un instrument au service des priorités du capitalisme financier, sans égard aux besoins des peuples.  Il reste à savoir si la France connaîtra elle aussi un printemps à saveur d’érable. Mais cela nous montre surtout l’urgence de repenser l’exercice de la souveraineté, à l’échelle du monde, dans l’intérêt général, et de défendre la gratuité et l’indépendance de l’éducation de tradition républicaine contre son devenir-marchand.

Eric Martin

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