22 avril 2014 | Simon Tremblay-Pepin | Blogue > Médias

Les médias sont-ils climato-sceptiques?

La question est légitime, il faut la poser sérieusement : nos médias doutent-ils de la réalité des changements climatique? À première vue on pourrait croire que non. Dans tous les médias on diffuse les résultats des études du GIEC, de la NASA et des autres groupes d’experts qui nous annoncent qu’une crise climatique est en cours. On leur accorde une certaine importance, peut-être pas à la hauteur de le gravité, mais on comprend qu’il doit être embêtant de savoir comment prioriser une nouvelle qui annonce pratiquement la fin du monde tel qu’on le connaît. Il n’y aurait donc pas à l’œuvre un « négationnisme climatique » de premier niveau qui cacherait des informations. Très bien.

Par contre, les journalistes prennent-ils pleinement conscience de la réalité de cette situation? La couverture de presse politique et économique tire-t-elle toutes les conséquences de cette catastrophe qui vient? Il semble qu’il soit permis de douter que leur formulation rende justice à la gravité des faits énoncés. La couverture de la campagne électorale qui vient de se terminer nous en fait, je crois, la démonstration.

Si on y a posé un regard attentif, on a remarqué que lorsqu’un projet économique est présenté, la question, la seule qui soit importante est : « combien? » Pouvons-nous nous offrir ce nouveau service ou ce nouvel investissement? Comment allez-vous l’ajouter aux finances publiques déjà largement déficitaires? Devant chaque projet de développement économique, on utilise les mêmes critères d’évaluation. En fait, on pourrait affirmer sans trop se tromper que, pendant toute la campagne électorale, les journalistes ont systématiquement posé les mêmes questions sur l’économie. Comme si la campagne n’avait comporté qu’une seule interminable entrevue économique.

Pourquoi? Parce que l’économie est le cadre dans lequel s’inscrivent presque toutes les entrevues politiques. C’est le critère premier, ce à quoi on doit répondre d’abord. Le reste est vaguement secondaire, considéré comme couleur idéologique du parti, et de cela on ne veut pas vraiment discuter. Avec l’aspect légal (est-ce que votre projet répond aux lois en place?), interroger la dimension économique est une question-réflexe.

L’environnement, c’est tout le contraire. C’est un enjeu très précis, dont on peut parler parfois, mais qui n’est pas déterminant. Il ne s’agit pas d’un critère général à partir duquel on évalue tout le reste. Pour le monde des médias, c’est un beat comme d’autres beat (la santé, l’éducation, les faits divers, etc.). D’ailleurs, bien peu de journalistes y sont affectés spécifiquement et tous les autres s’imaginent que ce n’est pas vraiment de leurs affaires.

A-t-on vu pendant cette campagne, un-e politique se faire cuisiner sur la quantité de gaz carbonique émis par les mesures de son plan de développement économique? Sur sa connaissance de la situation du Québec en matière d’émissions de GES? Sur le respect de ses engagements en matière de réduction de la pollution? En fait, si un-e journaliste se livrait à une telle entrevue elle nous semblerait étrangère, elle nous donnerait l’impression de ne pas être à sa place. Comme si on exigeait des politiques d’être experts dans un domaine de spécialisation très spécifique et qui n’est pas le leur.

À l’inverse, dans la situation où un politique défend un engagement dans n’importe quel autre secteur, le débat est souvent redirigé en entrevue vers la question économique. Cette situation est tellement fréquente qu’on ne s’aperçoit même plus du détournement. Ainsi, l’obsession pour l’économie est non seulement largement partagée entre les journalistes, elle est aussi généralisée à tous les sujets.

Charte : Combien d’emplois seront perdus?

La cimenterie de Port-Daniel : combien de millions pour chaque emploi?

La culture, l’éducation : combien vont coûter ces investissements?

S’occuper de l’environnement : a-t-on vraiment l’argent pour faire ça?

Le libéralisme omniprésent dans la société dévoile ainsi toute sa prégnance dans l’esprit des journalistes et des politiques. J’ai assisté ou participé à une multitude d’entrevues qui ont été détournées de cette manière. À chaque fois, je vois dans l’œil du ou de la journaliste l’impression qu’en posant la question économique, il ou elle va plus loin. Comme si on atteignait un niveau « macro », comme si maintenant qu’on avait parlé des idées sympathiques, on pouvait enfin « parler des vraies affaires ». Mettons bout à bout les deux slogans libéraux les plus marquants des dernières campagnes et nous résumons bien la posture de l’idéologie dominante sur le rapport entre économie et politique : « Ensemble, on parle des vraies affaires : l’économie d’abord, oui. ».

L’économie occupe ainsi une place ambigüe dans les médias. Elle est à la fois le fait tangible et l’objectivité parce qu’elle s’exprime par des données quantifiables : des chiffres, c’est tellement plus vrai! Cependant, l’économie est aussi arcane et magie noire. Son vocabulaire jargonneux, ses nuances alambiquées, mais surtout son avalanche quotidienne de chiffres fait qu’il est impossible, pour les journalistes non spécialisés, de distinguer entre l’affirmation informée et l’effet de manche, dès que l’argument est un peu raffiné.

On adopte donc tout le sérieux qu’il convient lorsqu’on aborde des sujets importants en répétant les sempiternels : « oui, mais ça va coûter combien? » « mais où allez-vous prendre l’argent? », alors qu’on serait à peu près incapable de comprendre une réponse un tant soit peu élaborée. En fait, on trouvera même suspecte toute réponse qui ne répète pas le mantra indépassable du fardeau terrifiant de la dette et de la nécessaire austérité. L’abstraction économique se révèle, dans la bouche des journalistes, à la fois plus-que-concrète et totalement incompréhensible. Les chiffres sont plus réels que la réalité, même si leur compréhension exige une fine connaissance de données complexes que peu de gens maîtrisent, mais que tout le monde feint souvent de saisir tellement il serait mal venu de ne pas comprendre des choses si essentielles.

Ainsi, la réalité physique de la planète (comme d’ailleurs la réalité vécue des gens) est secondaire face à la froide « réalité économique ». Notre nécessité de respirer un oxygène relativement pur, notre incapacité de vivre sur des territoires lorsqu’ils seront submergés, notre capacité même à avoir une économie et faire des échanges; tout ça est profondément remis en cause par la dégradation de l’environnement. Pourtant, cette réalité ne semble pas aussi concrète que le déficit budgétaire du gouvernement.

Voilà en quoi nos médias sont climato-sceptiques : ils n’ont pas de problèmes à diffuser l’information sur la catastrophe climatique à venir, mais ils n’en reconnaissent pas les conséquences. Pourtant quelle est l’importance relative de cette crise par rapport aux chiffres de la dette, du déficit et du taux de croissance qui sont au cœur de la couverture médiatique des débats politiques. Désormais, c’est le cadre dans lequel nous vivons. Les journalistes, prisonniers du libéralisme dominant, sont incapables d’en tenir pleinement compte.

Bien sûr, tout cela relève d’habitudes bien ancrées, mais il s’agit aussi d’un problème venu de la formation même de ceux et celles qui ont pour métier de nous informer. Quelle formation en journalisme oblige à un cours pour comprendre l’environnement? Suivant la logique voulant que ce soit un « beat » comme les autres : aucune. Évidemment, ne poussons pas même l’idée d’offrir un cours dispensant une perspective critique sur l’économie, ce serait de l’endoctrinement. Contrairement à la vulgate sociologique trempée au libéralisme économique et politique qu’on transmet aux apprentis journalistes qui est, elle, une série des faits objectifs incontestables.

Il ne s’agit pas seulement de formation, cela dit. Il est indéniablement question de rapport de force. Toute personne qui adhère à la validité des changements climatiques ne peut les laisser passer pour secondaire. Si on comprend bien que le climato-scepticisme des journalistes n’est pas tant une résistance aux faits, mais un manque de cohérence face à ces faits, ceux et celles qui croient que cette question ne peut être mis à l’arrière-plan peuvent trouver des pistes d’actions concrètes. La première étant peut-être de faire en sorte que plus une seule élection, voire plus une seule entrevue, ne se fasse sans que le critère des changements climatiques soit un critère majeur.

Simon Tremblay-Pepin

Confirmez que vous n'êtes pas un robot