24 novembre 2015 | Valérie Lefebvre-Faucher | Blogue > Grève

Nourrir le monde

Cet automne, au Québec, des gens se battent pour préserver non seulement des écoles, mais aussi des soins de santé et des services publics, ainsi qu’un vaste et précieux milieu communautaire, toutes ces institutions que nous nous sommes données pour nous entraider, et pour former ensemble une société plus forte, plus saine. Je ne suis pas gréviste cette fois-ci. La grève de cet automne me demande, comme à des milliers de parents, de prendre des congés, de m’occuper d’enfants, d’amener des enfants dans toutes sortes d’endroits où ils ne vont pas souvent (et où j’éprouve un certain plaisir à les voir). Je passe mon automne à planifier des horaires, préparer des activités et des repas, soigner des petites blessures, écouter. C’est aussi ce que j’essaie de faire avec les militant.e.s. Ils et elles sont découragé.e.s, appauvri.e.s, en colère, fatigué.e.s. Il faut en prendre soin. Parce qu’ils et elles se battent pour protéger ce qu’il devrait y avoir de plus précieux pour une société. Je ne suis pas gréviste, mais c’est aussi ma grève. Cette affaire concerne tout le monde. Parce que ce qui est en train d’être saboté appartient à tout le monde. Ces jours-ci, j’essaie donc de prendre soin de mon école publique de quartier[1] et pas seulement des enfants qui vont dedans. Je sais que des milliers et des milliers de personnes font comme moi : elles appuient la grève et prennent soin de ceux et celles qui prennent soin. Nous sommes ensemble.

Cette semaine, par exemple, des parents et des enfants ont préparé des petits plats maison pour encourager les éducatrices des services de garde qui faisaient du piquetage dans le froid novembre. Nous avons fait un événement en ligne, ici, pour que ça soit noté quelque part : https://www.facebook.com/events/1649857865262018/. Il faut comprendre que ce sont parfois les travailleuses des services de garde qui passent le plus de temps avec les enfants, à les protéger et les faire rire, à leur enseigner toutes sortes de choses qui ne sont pas dans le programme, mais qui sont si importantes. Si vous comprenez cela vous pouvez imaginer le sourire de mon fils, quand il distribuait des biscuits aux personnes qui s’occupent de lui tous les jours, comme pour dire « merci » et « nous sommes ensemble ». C’est cela, oui : nous sommes une communauté rassemblée autour de cette école.

Et pourtant, ça ne se voit pas. Ça semble banal. Des petits riens. Naturels. C’est drôle, ça me fait penser que leur travail non plus, on ne le voit pas. Le travail de soin, de réconfort et d’éducation, on le traite toujours comme s’il n’existait pas, comme s’il se faisait tout seul.

Tout le reste repose quand même sur ce travail-là!

Mais c’est tellement plus glorieux de se lancer des bombes par la tête…

***

Ces jours-ci, la guerre dans laquelle nous sommes engagé.e.s depuis longtemps se fait plus présente dans nos vies de Québécois.e.s et la peur grandit : peur de la cruauté qui fait rapetisser l’humanité, peur que la brutalité aveugle s’abatte encore, écrase nos amours en plein élan. Certain.e.s ont même un peu peur de ceux qui fuient l’horreur et cherchent à survivre dans leur quartier. Je ne peux pas démêler toutes les peurs, mais il y en a auxquelles nous pouvons répondre. Il y a la peur de ce que les réfugié.e.s amènent avec eux de misère et de traumatismes. La peur, sans doute, qu’après tout ce voyage, ils et elles ne trouvent pas de repos, que nous n’ayons rien à leur offrir, que nos propres peurs et notre propre misère. Car novembre est sombre et froid par ici, surtout depuis que c’est chacun pour soi, que les pauvres retournent à la rue et les malades, aux prières, depuis que les écoles ne peuvent plus accueillir les enfants et que les organismes d’accueil ferment leur porte d’épuisement.

Nous n’avons pas désespéré. Nous sommes encore ensemble. Mais nous voyons bien les souffrances qui s’empilent et les méfiances… Pendant que les gestes d’accueil spontanés se multiplient (aujourd’hui seulement j’ai vu ces magnifiques idées : https://www.facebook.com/25000tuques/ ou https://www.facebook.com/operationpaniersdebienvenue/?notif_t=fbpage_fan_invite), plusieurs de nos dirigeants affichent cet air classique, l’air du patron intraitable à qui on ne la fait pas. La mimique de fermeté, qui cherche à convaincre et à rallier. Il faut tellement de travail pour se donner cet air-là, dur, vengeur. Le masque d’autorité derrière lequel on voit la peur et le désarroi qui dépassent. Quand ces dirigeant.e.s ne savent pas quoi faire, ils ont toujours l’air de se dire « au moins, n’ayons pas l’air faible ». Alors ils prennent des décisions importantes. Importantes et sérieuses. Comme de couper plus. Bombarder plus.

Et pourtant tout le monde sait qu’ils sont faibles comme nous, comme les humains effrayés et blessés que nous sommes. Tout le monde connaît les gestes qui ont le pouvoir de réparer et de reconstruire, mais ils nous semblent si dérisoires que personne de sérieux n’investirait jamais là-dedans. Ce sont les fameux gestes invisibles et sans importance de tout à l’heure, ceux dont notre gouvernement prétend se passer. Moi j’attends le jour où, au lieu de chercher tout le temps celui qui aura l’air fort à notre place, nous nous autoriserons à faire, à bien faire ce que nous faisons déjà. Les personnes qui éduquent, qui nourrissent, qui guérissent, qui écoutent et échangent. Ces personnes-là sont dans la rue en ce moment et essuient le mépris. C’est pourtant sur elles que repose entre autres l’intégration des réfugié.e.s. Et si nous les laissions faire leur travail?

[1] La nôtre a perdu cette année sa bibliothèque et son local de musique, parce qu’elle déborde déjà. Et on lui demande encore plus pour l’an prochain, comme à de si nombreuses écoles.

Valérie Lefebvre-Faucher

Confirmez que vous n'êtes pas un robot