2 décembre 2013 | Eric Martin | Blogue > Conférences

La raison devenue dangereuse

9782130573388FSRetour sur la conférence du philosophe Jean Vioulac sur la « crise du principe de raison ».

« Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »

-Hannah Arendt

À la fin du mois d’octobre, c’est devant une salle bien remplie qu’a été reçu au Cégep Édouard-Montpetit le philosophe français Jean Vioulac pour discuter avec les étudiant-e-s de la crise du « principe de raison ». Au cours d’une présentation abordant tour à tour les idées de Hegel, Husserl, Heidegger et Marx, Vioulac a principalement cherché à montrer que les questions philosophiques concernent tout le monde, dans la mesure où c’est notre vie même qui est organisée par des théories et formes de rationalité qui échappent désormais à notre contrôle et constituent dès lors une menace pour les sociétés humaines.

Travail et théorie

Pour Vioulac, la théorie n’est pas, quoi qu’on en dise, une affaire qui ne concerne les philosophes. En effet, si les questions d’ordre théorique concernent tout le monde, c’est que nous sommes toujours en rapport avec des théories ou des formes de rationalité dans notre pratique quotidienne.

Discutant le mythe de Prométhée, Vioulac montre que la nature donne à l’animal tout ce dont il a besoin pour survivre. L’être humain, par contre, doit s’engager dans le travail, dans la production, et utiliser la technique pour assurer sa subsistance.  De plus, comme le disait Marx, l’humain, contrairement à l’abeille, ne produit pas par instinct, mais agit toujours en se rapportant à une idée. Par exemple, l’architecte construit la maison à partir d’une idée contenue dans le plan, alors que l’abeille produit des alvéoles sans y penser. C’est donc dire que l’humain doit, pour reproduire sa propre vie, engager un travail qui doit lui-même se référer à une idée qui spécifiera l’objet à produire, la façon de le produire, etc. L’artisan qui fabrique un vase se réfère à l’idée du vase et à la technique de la poterie dont il a acquis la connaissance pour mettre en forme la matière.

Quand la machine pense pour l’ouvrier

Or, l’avènement du capitalisme et de la révolution industrielle viennent modifier ce rapport en créant le travail de masse et le machinisme. L’ouvrier qui trime sur une chaîne de montage n’a souvent même pas accès à la théorie  (par exemple celle de l’ingénieur) qui a servi à organiser son travail. Autrement dit, il est soumis à des théories complexes et des formes de rationalité qui organisent son activité, mais qu’il ne peut pas se représenter mentalement. Par exemple, j’utilise chaque jour mon téléphone cellulaire, mais je n’ai aucune idée de son fonctionnement interne et de la théorie qui l’a rendu possible. C’est pourquoi nous pouvons dire, selon Vioulac, que nous sommes tous en rapport avec la théorie et la rationalité dominantes, sans pour autant être en mesure d’en prendre conscience. Cela devrait nous préoccuper, puisque les formes de rationalité qui organisent notre travail sont engagées dans une crise qui pourrait avoir des effets destructeurs.

La crise du principe de raison

Les Grecs sont les premiers qui postulent que le « réel est rationnel », c’est-à-dire que le monde n’est pas un pur désordre, et donc que la raison humaine peut rendre compte de ce qu’on y trouve : c’est le principe de raison. La science moderne occidentale et la révolution scientifique du 17ème siècle radicaliseront le projet des Grecs : rationnaliser le réel pour réaliser la raison. Selon Vioulac, Hegel serait celui qui constate de manière optimiste qu’à son époque, la raison a triomphé ;  le réel serait ainsi enfin devenu entièrement rationnel.

Or, selon Jean Vioulac, reprenant plutôt les propos de Husserl, Heidegger ou Michel Henry, la raison occidentale est plutôt entrée en crise, se muant en raison abstraite et instrumentale qui menace de « détruire le monde », comme le montrent par exemple les dégâts écologiques causés par la déraison économique du capitalisme, qui vont jusqu’à mettre en danger la vie elle-même.

Pour le philosophe, cela exige de réexaminer notre rapport à la raison. N’a-t-on pas mis trop vite de côté la sensibilité, le ressentir, le « monde de la vie » au profit de la pseudo-rationalité économique et des machines ? Revenir de manière critique sur le principe de raison et sur le projet occidental de rendre compte rationnellement de la totalité du réel suppose de renouer avec l’exercice de la philosophie ; elle seule, en effet, pourrait permettre de reformer des communautés qui ne seraient par organisées autour du règne de la seule quantité et de la raison instrumentale.

***
Jean Vioulac est professeur agrégé et docteur en philosophie, auteur notamment de L’époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique (PUF, Épiméthée, 2009) et de La Logique totalitaire. Essai sur la crise de l’Occident (PUF, Épiméthée, 2013). Il a enseigné à l’Université Paris-IV-Sorbonne, à la faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris, et dans plusieurs lycées de la région parisienne.

Eric Martin

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